L’ENFANCE DE JEANNE D’ARC
ô' a vallée de la Meuse, de Neufchâteau à Vaucouleurs et au delà, se prolonge entre deux chaînes de coteaux ou de mamelons, séparés l’un de l’autre par des gorges plus ou moins profondes. Les hauteurs gardent encore quelques restes des bois qui les couvraient jadis; la vigne en a pris la place sur les pentes les moins roides et les mieux exposées; le blé succède à la vigne et descend jusqu’aux prairies, qui occupent, sur une largeur de douze à quinze cents pas , le fond uni de la vallée. La Meuse y serpente capricieusement d’un côté à l’autre, dans un lit toujours vert. Trop peu profonde pour que la main de l’homme ait entrepris de l’asservir au commerce en la redressant, elle va, dans son cours sinueux, baigner successivement de nombreux villages. Nommons entre plusieurs autres : Frebecourt, au pied de la colline d’où le château de Bourlemont semble porter au loin l’œil du maître; Coussey, Domrémy , sorte d’annexe de Greux qui s’élève au débouché de la
Initiale des Chroniques de Monstrelet, ms. du XY° siècle, n° 2678, à la biblioth. nat.
route de Gondrecourt •, Maxey , au confluent du V air, Burey la Côte , Burey-en-Vaux , et Chalaines en face de Vaucouleurs : Vaucouleurs, sentinelle avancée de la vieille France, fièrement campée sur son coteau, comme pour mieux surveiller la chaussée qui continue, à travers la vallée, le pont de la Meuse et le chemin de la Lorraine. Cette longue prairie;, presque au
niveau de la rivière , qui, chaque année, sans effort et sans péril, la recouvre
de ses bienfaisantes inondations, présente, en la saison où l’herbe fleurit, un immense tapis de verdure émaillé des plus vives couleurs : d où le nom de Vaucouleurs [yallis colorum ) , donné au lieu le plus important du pays , et qui peint la vallée tout entière.
Entre tous les villages disséminés sur ces bords frais et paisibles, le plus illustre à jamais c’est le plus humble : c’est la petite commune de Domrémy.
Là naquit Jeanne d’Arc 1 le 6 janvier 1412. Son père, Jacques d’Arc était né à Séfond (Ceffonds), près Montier-en-Der, en Champagne (Haute- Marne)-, sa mère, Ysabellette Romée, à Vouthon, village situé sur la route de Greux à Gondrecourt, dans le Barrois (Vosges). Jeanne elle-même, née à Domrémy, est-elle de la Lorraine, de la Champagne ou du Barrois ? Si l’on veut parler du territoire, Jeanne est une enfant de la Meuse : car la Meuse est la mère commune de tous ces villages qu’elle arrose, sans distinction de Lorraine, de Barrois ou de Champagne. Mais s’il s’agit de nationalité, Jeanne d’Arc était Française. Son père était Français, son village , français. Son village était partagé, il est vrai, entre le Barrois mouvant (c’est-à-dire relevant de la couronne de France) et le domaine direct de la couronne. Un petit ruisseau d’eau vive marquait cette division : la rive droite, où l’on comptait vingt à trente feux, était au Barrois mouvant; la rive gauche, au domaine, rattachée avec Greux, et toute cette portion de la vallée jusqu’à Vaucouleurs, à la prévô.té d’Andelot et au bailliage de Chaumonten-Bassigny (Champagne). Or la maison de Jeanne, qui subsiste encore, est
1 On a prétendu, et fait croire à beaucoup trop de monde, que le vrai nom de la Pucelle était Jeanne Darc. On le lit ainsi dans les manuscrits contemporains, sans aucun doute; mais c’est que l’apostrophe était alors inconnue. Depuis qu’elle existe, on a dû l’appliquer à ce nom comme aux autres; ou bien il faudrait aussi appeler Jeanne, la Pucelle Dorléans, et lui donner pour compagnon le duc Dalencon, pour ennemi le roi Dangleterre : car la véritable étymologie du nom est le mot Arc, le lieu ou l'objet appelé arc. L’arc, cette arme populaire, cette arme aimée du paysan, figurait dans le blason rustique de sa famille. Le mot Darc est un mot étranger qui n’a de sens que dans les langues germaniques. Darck, en anglais, « sombre, ténébreux.» — « Fille des ténèbres! » Les Anglais du temps n’auraient pas mieux trouvé. Laissons donc là la forme barbare de Darc et gardons à la Pucelle son nom français.
La Maison de Jeanne d’Arc, à Domrémy; état de 1819. — C'est dans le jardin de cette maison que Jeanne, à l’âge de treize ans (en 1425), entendit, à droite,
du côté de l’église, une voix de Dieu qui l’appelait.
sur la rive gauche. Mais quand elle eût été sur la rive droite, Jeanne en serait-elle moins Française? Tous les habitants de Domrémy, ceux de la droite comme ceux de la gauche, excepté un, dit-elle elle-même, étaient Armagnacs, c’est-à-dire du parti national; et quel est, après Dieu, celui que Jeanne appelle son seigneur et son roi ? Le roi de France. — C’est la marque irrécusable de sa nationalité. Que si l’on en veut la preuve directe et pour elle et pour son pays, on la trouvera dans des pièces authentiques. On la trouvera dans son procès : dans sa propre déclaration et dans l’enquête ordonnée par ses juges.On la trouvera, avant son procès, dans deux actes de Charles V 1 1 : dans les lettres d’anoblissement, où elle est dite « de Domrémy, au bailliage de Chaumont » (Champagne), et dans celles où, en reconnaissance de ses services et à sa requête, le roi accorde exemption d’impôts (ce qui est bien le signe de 1 empire) aux lieux qui l’ont vue naître, aux deux villages unis de Creux et de Domrémy.'
Les parents de Jeanne étaient de simples laboureurs « de bonne vie et renommee, » n ayant, avec leur chaumière, qu’un bien petit patrimoine; mais, considérés dans leur état, vrais et bons catholiques, et soutenant avec honneur leur pauvreté. Ils eurent trois fils : Jacques, Jean et Pierre, et deux filles, Jeanne ou Jeannette et Catherine.
Des deux sœurs, Jeanne était 1 aînée. Elle grandit auprès de sa mère, formée par elle à la religion et au travail : c’est un témoignage qu’elle ne craignit pas de se rendre à elle-même; car, par ce témoignage, c’est sa mère qu’elle honorait. « Elle était bonne, simple et douce fille, » dit une amie de son enfance; « point paresseuse, » ajoute un voisin : et elle travaillait de bon cœur, tantôt filant, jusque bien avant dans la nuit, aux côtés de sa mère, ou la remplaçant dans les soins du ménage; tantôt partageant les devoirs plus rudes de son père, pourvoyant à l’étable, allant aux champs, mettant la main, selon qu’il le voulait, à la herse, à la charrue, et quelquefois aussi gardant pour lui dans la prairie commune le troupeau du village, quand le tour en était venu.
« Bonne fille, » c’est le cri de tous; honnête, chaste et sainte, parlant en toute simplicité, selon le précepte de l’Évangile : « Oui, non; cela est, cela n’est pas. » — « Sans manque, » sine defectu, voilà tout ce qu’il lui arrivait d’ajouter à sa parole pour en attester la vérité. Un pur rayon de l’amour
DOMREMY ET VAUCOULEURS
divin illuminait cette vie si occupée, et donnait du charme à ses labeurs. Le petit jardin de la maison paternelle touchait au cimetière, qui est comme le jardin d’une église de village. Jeanne usait du voisinage pour aller à l’église le plus souvent qu’elle le pouvait ; elle y goûtait une douceur extrême. On
Fia I2 Jeanne travaillait de bon cœur, tantôt filant jusque bien avant dans la nuit, aux cotes de sa mère, tantôt partageant les devoirs plus rudes de son père. - Sculpture de M. Lefeuvre, à l'Exposition de 1875, à Paris.
l’y voyait prosternée devant le crucifix, ou bien les mains jointes, les yeux levés vers l’image du Sauveur ou de la Vierge sa mère. Tous les matins, pendant le saint sacrifice, elle était au pied des autels; et le soir, quand la cloche qui sonnait les compiles la surprenait aux champs, elle sage-
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mouillait, et son âme s élevait à Dieu. Elle se plaisait à entendre chaque soir ce commun appel à la prière. Quand le sonneur de l’église (on le sait de luimême) venait à l’oublier, elle le reprenait, disant que ce n’était pas bien, et promettait de lui donner des lunes (quelque espèce de gâteaux) pour qu’il se montrât plus diligent. Elle ne se bornait pas aux devoirs que la religion prescrit à tout fidèle. Cette jeune fille qui avait accompli de si grandes choses a dix-neuf ans, est tout entière à ces pratiques naïves de dévotion où les âmes simples et pures ont tant de charme à se répandre. A moins d’une lieue au nord de Domrémy, sur le penchant de l’un des coteaux qui descendent vers la Meuse, il y avait un ermitage dédié à Notre-Dame de Bermont. Jeanne aimait à le visiter ; et le jour que l’Église a plus spécialement consacré à Marie, le samedi, vers la fin de la journée, elle se joignait à d autres jeunes filles pour y venir prier ensemble et y brûler des cierges : symbole consacré par l’Église pour rappeler aux fidèles la foi qui veille et 1 amour qui doit brûler pour Dieu.
Jeanne fut donc, dès sa plus tendre enfance, un modèle de piété. Elle n’avait point, disait le curé, sa pareille au village. Les jeunes gens se moquaient bien un peu de sa dévotion-, les jeunes filles en jasaient aussi. Mengette, sa petite amie, trouvait elle-même et lui disait qu’elle était trop pieuse; et ce reproche était pour Jeanne comme un éloge qui la faisait rougir.
Mais sa foi se traduisait en bonnes œuvres. Si peu d’argent qu’elle eût, elle en avait pour l’aumône. Elle consolait les malades, elle recueillait les pauvi es, elle leur donnait place au foyer, elle leur cédait même son lit, secondée dans sa charité par la religieuse condescendance de ses parents. Aussi était-elle aimée de tout le monde.
Elle ne cherchait point d’ailleurs à se distinguer des autres, et se mêlait a ses compagnes dans les fêtes du village. Sur la pente même où s’adosse le village de Domrémy, entre les bords fleuris de la Meuse et la sombre forêt de chênes, le bois Chesnu, qui en couronnait les hauteurs, il y avait un hêtre d une remarquable beauté, « beau comme un lis, » dit l’un des habitants, large, touffu, dont les branches retombaient jusqu’à terre. On l’appelait « Aux loges les Dames, » Ad lobias Dominarum, ou encore « l’Arbre des Dames. » Autrefois, quand le château de Domrémy était encore habitable, les seigneurs et les dames du lieu, avec leurs damoiselles et leurs
DOMREMY ET VAUCOULEURS
suivantes, venaient, au retour du printemps, faire un repas champêtre sous son ombrage. Peut-être un jour ces joyeuses réunions avaient-elles amené quelque mystérieuse aventure qui changea de nature et de forme en passant dans la tradition. Le nom de dames, donné aux femmes de haut parage, était aussi le nom donné aux fées dans le langage populaire. On racontait qu’un chevalier, seigneur de Bourlemont, venait y voir une fée, conversait avec elle. Jeanne Thiesselin, Tune des marraines de Jeanne, avait entendu dire qu’on le lisait dans un roman h L’arbre des Dames était donc aussi l’arbre des Fées. C’étaient les fées qui, dans les anciens temps,
Fig. i3. — Débris de la chapelle de Notre-Dame de Domrémy, où Jeanne allait prier. Musée de Jeanne d’Arc, à Domrémy. — Cette chapelle avait été restaurée, à la fin du seizième siècle, par Hordal, descendant de Pierre d’Arc, troisième frère de la Pucelle.
venaient danser sous le beau hêtre*, on disait même qu’elles y venaient encore. Cela n’empêchait pas les habitants de Domrémy de faire ce que faisaient leurs pères. L’arbre était toujours aussi beau. Au printemps, on se rassemblait sous sa large voûte de verdure. On l’inaugurait, en quelque sorte, avec les beaux jours, le dimanche de la mi-carême ( Lætare ). En ce jour, qu’on nommait aussi le dimanche des Fontaines , les jeunes garçons et les jeunes filles venaient sous l’arbre fameux faire ce qu’on appelait leurs fontaines. Ils emportaient, comme provision de la journée, de petits pains faits exprès par leurs mères, et s’y livraient aux ébattements de leur âge, chantant,
f Récit en langue Vulgaire.
dansant, cueillant des fleurs aux alentours pour en faire des guirlandes dont ils ornaient les rameaux du bel arbre; puis, quand ils avaient mangé, ils allaient se désaltérer aux eaux limpides d’une source voisine, tout ombragée de groseilliers.
Jeanne y venait comme les autres; Mengette, son amie, dit qu’elle y fut et y dansa plus d’une fois avec elle. Pourtant elle n’était point danseuse; et souvent, au milieu de la fête, elle se détournait vers une petite chapelle élevée au voisinage sur l’un des points les plus riants de la colline, Notre- Dame de Domrémy, et suspendait à l’image de la Vierge les guirlandes qu’elle avait tressées des premières fleurs des champs.
C’est du milieu d’une vie si calme et si paisible qu’elle fut appelée à s’armer pour la France.
La mission de Jeanne d’Arc produisit une si complète et si rapide révolution dans les destinées de la France, qu’assurément rien n’est plus digne de fixer l’attention de l’historien. D’ou vient-elle? Jeanne nous dit qu’elle l’a reçue de Dieu. Est-ce une illusion de son esprit? Jeanne est-elle une mystique? Le mysticisme n’est pas le caractère de son pays, et ses révélations nettes et précises n’ont rien de commun avec les vagues épanchements des illuminés de son temps. Ce n’était pas non plus une jeune fille maladive dont la nature imparfaitement développée la fît sujette aux hallucinations. Le témoignage d’où on l’a voulu conclure est une simple opinion, un ouïdire qui ne prouve que l’extrême délicatesse de sa pudeur; et tous s’accordent à déclarer qu’elle était aussi forte que belle: « belle et bien formée; » «grande et moult belle; » « de grande force et puissance; » d’une force qui n’avait rien de viril : elle avait la voix douce, une voix de femme, disent ceux qui l’ont entendue; d’une puissance qui marquait dans la jeune fille l’entier développement de la femme. C’était une âme religieuse dans un corps robuste et sain.
Ce que le mysticisme n’explique pas, le doit-on rapporter au seul amour delà patrie? Jeanne assurément n’était pas insensible aux malheurs de son pays. La vieille querelle des Armagnacs et des Bourguignons partageait, jusque dans ce coin reculé de la France, les villages, les familles même, et la haine était vive entre les deux partis. Domrémy (. Dompnus Remigius), ancien domaine de l’église métropolitaine de Reims, devenu plus tard un des