LE DÉPART
Le récit de la vocation de Jeanne d’Arc ne nous est pas venu par la tradition populaire : si merveilleux qu’il paraisse, il ne fait pas l’objet d’une légende. C’est Jeanne elle-même qui parle : ce sont ses juges qui ont fait écrire ses paroles dans la rédaction officielle de son procès.
Elle raconte qu’à l’âge de treize ans (cela reporte à l’an 1426) elle eut une voix de Dieu qui l’appela. C’était un jour d’été, à l’heure de midi, dans le jardin de son père. La voix se fit entendre d’elle à la droite, du côté de l’église, et une grande clarté lui apparut au même lieu; et rarement depuis elle entendit la voix sans qu’elle vît en même temps cette lumière. La première fois elle eut grand’peur; mais elle se rassura, elle trouva que la voix était digne : et elle déclare à ses juges qu’elle lui venait de Dieu. A la troisième fois, elle connut que c’était la voix d’un ange.
C’était, comme elle le sut plus tard, l’archange saint Michel. Il se fit voir à elle entouré de la troupe des anges : « Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle à ses juges; et lorsqu’ils s’en allaient de moi je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux. » L’ange, dans ces premières apparitions, ne faisait que la préparer à son œuvre : il lui disait de se bien conduire, de fréquenter l’église, d’être bonne fille, et que Dieu lui aiderait. Déjà pourtant il lui faisait entrevoir le but de sa mission. Il lui apprenait qu’un jour il lui faudrait venir en France; qu’elie y viendrait au secours du roi ; et il lui racontait la pitié qui était au royaume de France. Mais que faire pour y porter remède? L’ange ne lui en donnait point encore le secret; seulement il lui promettait d’autres apparitions plus familières en quelque sorte et plus intimes. Sainte Catherine et sainte Marguerite devaient venir a elle pour la guider 1 il lui ordonnait de croire à leurs paroles, que c’était le commandement de Dieu. Et dès ces premiers temps, les saintes lui apparurent et commencèrent à gouverner sa vie.
DOMREMY ET VAUCOULEURS
Aux premières marques de cette vocation divine, Jeanne se donna tout entière à Dieu en lui vouant sa virginité. Elle vivait dans le commerce de ses saintes, ne changeant rien d’ailleurs à sa manière de se conduire. On la voyait bien quelquefois quitter ses compagnes, se recueillir comme si elle
Fig. 14.— L’archange saint Michel se fait voir à Jeanne, entouré d'une troupe d’anges : « Je les ai vus des yeux de mon corps aussi bien que je vous vois, disait-elle plus tard à ses juges de Rouen; et lorsqu’ils s’en allaient de moi, je pleurais, et j’aurais bien voulu qu’ils me prissent avec eux. » — L’artiste a figuré en face de saint Michel le léopard anglais. Bas-relief de M. Foyatier, à Paris. xixe siècle.
était devant Dieu, et les autres s’en moquaient. Mais nul ne sut ce qui se passait en elle, pas même celui qui l’entendait en confession. Elle garda la chose secrète, non qu’elle se crut obligée a ia taire, mais pour se mieux assurer du succès quand le temps viendrait de l’accomplir : car elle craignait les pièges des Bourguignons, elle craignait les résistances de son père.
Cependant les périls s’étaient accrus. Tandis que tout manquait à Charles VII, qu’on l’engageait à se retirer en Dauphiné, qu’il songeait lui-même à chercher un asile soit en Espagne, soit en Écosse, Bedford venait de raffermir ses alliances sur le continent, et Salisbury passait en France pour porter enfin la guerre au cœur des pays demeurés fidèles au roi national. Les apparitions de Jeanne lui venaient plus fréquentes. Deux et trois fois par semaine, la voix lui répétait qu’il fallait partir et venir en France; et un jour enfin il lui fut ordonné d’aller à Vaucouleurs auprès de Robert de Bau-
Fig. i5. — Sainte Catherine et sainte Marguerite, annoncées à Jeanne par l'archange saint Michel, lui apparaissent et commencent à gouverner sa vie. — Bas-relief de M. Vitai-Dubray, à Orléans; xixe siècle.
dricourt, capitaine du lieu, qui lui donnerait des gens pour partir avec elle.
Partir, quitter sa mère, ses jeunes amies, ses paisibles travaux, pour se jeter en pareille compagnie dans cette vie de hasards, c’était chose qui devait troubler étrangement cette âme simple et recueillie. Elle disait plus tard qu'elle eût mieux aimé être tirée à quatre chevaux, que de venir en France sans la volonté de Dieu. Jusque-là, le caractère de sa mission pouvait se dérober à ses yeux dans les ombres de l’avenir et l’attirer par le mystère. Quand les voix lui disaient qu’il fallait aller au secours de la France, elle se sentait pleine d’ardeur et d’impatience : « Elle ne pouvait durer où elle était. » Mais quand les voiles tombèrent, quand le présent se montra avec toutes les misères, les dégoûts de la réalité, et qu’il fallut partir, elle s’effraya.
DOMREMY ET VAU CO U LEU RS
Elle répondit qu’elle n’était qu’une pauvre fille qui ne saurait ni monter à cheval, ni faire la guerre. Mais la voix avait parlé : elle triompha de ses répugnances. Et Jeanne, sans étouffer le cri de son cœur, n’eut plus qu’une pensée : ce fut de concourir de toute sa force à l’accomplissement de la volonté de Dieu.
Elle alla chez son oncle Durand Laxart, qui demeurait à Burey-le-Petit
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Fig. 16. - Maison de Durand Laxart, oncle de Jeanne, à Burey-le-Petit, distant de deux lieues de Domrémy. État actuel, d’après une photographie communiquée par M. Edm. Le Bas, garde-mines à Bar-le- Duc.— Jeanne s’ouvrit à son oncle de ses projets, et lui demanda de la conduire au sire de Baudricouit.
( Burey-en-Vaux), non loin de Vaucouleurs, comme pour passer quelque temps près de lui ; et au bout de huit jours elle s’ouvrit à lui de ses projets. Elle lui dit qu’elle voulait aller en France vers le dauphin pour le faire couronner. Comme il s’étonnait de son dessein : « N’est-il pas dit, ajouta-t-elle, qu’une femme perdrait la France et qu’une jeune fille la relèverait? » Et quand elle le vit ébranlé, elle le pria de venir avec elle cà Vaucouleurs pour
demander au sire de Baudricourt de la faire conduire au lieu où était le dauphin.
Il se rendit à sa prière, et la mena à Vaucouleurs vers le temps de l’Ascension (i3 mai 1428). Elle se présenta dans ses habits de paysanne au sire de Baudricourt, qu’elle distingua parmi les siens sans l’avoir jamais vu : « Mes voix, dit-elle, me le firent connaître; » et elle lui dit qu’elle venait de la part de son Seigneur, afin qu’il mandât au dauphin de se bien tenir et de ne point assigner bataille à ses ennemis, parce que le Seigneur lui donnerait secours avant le milieu du carême. Elle disait que le royaume n’appartenait pas au dauphin, mais à son Seigneur; mais que son Seigneur voulait que le dauphin devînt roi et qu’il eût ce royaume en commende ; qu’en dépit de ses ennemis il serait roi, et qu’elle-même le conduirait au sacre.
« Et quel est ton Seigneur ? dit Robert.
— Le Roi du ciel. »
Le sire de Baudricourt l’estima folle, et l'aurait volontiers livrée aux grossiers ébats de ses soldats. Il crut la ménager fort en disant à son oncle qu’il ferait bien de la ramener à son père bien souffletée.
Elle revint à Burey (car ses voix lui avaient prédit cet affront) et de là dans la maison de son père, reprenant ses occupations accoutumées, mais toujours ferme dans sa résolution; et on aurait pu la deviner à plusieurs paroles. Peu de temps après son retour, la veille de la Saint-Jean-Baptiste, elle disait à un jeune garçon de son village qu’il y avait entre Coussey et Vaucouleurs (Domrémy est entre les deux) une jeune fille qui, dans l’année, ferait 'sacrer le roi. Une autre fois elle disait à Gérardin d’Épinal :
« Compète, si vous n étiez Bourguignon, je vous dirais quelque chose. » Il crut alors qu’il s’agissait de mariage. Des bruits, d’ailleurs, avaient pu revenir de son voyage à Vaucouleurs. Elle dit dans son procès, que pendant qu’elle était encore chez son père, il avait rêvé qu’elle s’en irait avec les gens d armes. Sa mère lui en parla plusieurs fois et se montrait, comme son père, fort préoccupée de ce songe : aussi la tenait-on dans une plus grande surveillance, et le père allait jusqu’à dire à ses autres enfants : « Si je pensais que la chose advînt, je vous dirais : Noyez-la ; et si vous ne le faisiez, je la noierais moi-même. » On essaya quelque moyen moins violent de la détourner de ces pensées. On voulut la marier : un homme de Toul la de-
Fig. 17. — Jeanne entend ses voix, qui lui disent de partir au secours delà France. Sculpture de M. Chapu,
au musée du Luxembourg, à Paris. xixe siècle.
manda, et comme elle refusait, il l’assigna devant l’officialité , prétendant qu’elle lui avait promis mariage-, mais elle parut devant le juge et confondit son étrange adversaire.
Cependant, le temps qu’elle avait marqué approchait. Jeanne voulut faire la démarche décisive. Son oncle s’y prêta encore-, il se rendit à Domrémy, et, alléguant les soins que réclamait sa femme nouvellement accouchée, il obtint des parents de Jeanne qu’elle la vînt servir. Elle partit sans prendre autrement congé de ses parents. Dieu avait parlé : « Et quand j’aurais eu, disait-elle à ses juges, cent pères et cent mères et que j’eusse été fille de roi, je serais partie. » Néanmoins elle leur écrivit plus tard pour leur demander pardon. Avec ses parents, elle laissait derrière elle de bien chères compagnes. Elle vit en partant la petite Mengette, et s’en alla, la recommandant à Dieu. Quant à Hauviette, l’amie de son enfance, aurait-elle pu lui cacher la cause réelle de son départ ? Elle aima mieux lui laisser ignorer son voyage et partit sans la voir. Hauviette, dans sa déposition, dit comme elle en a pleuré.
Jeanne reparut à Vaucouleurs dans son pauvre habit de paysanne, une robe grossière de couleur rouge, et revit le sire de Baudricourt sans se faire mieux accueillir. Mais elle ne se laissa plus congédier. Elle prit domicile chez la femme d’un charron (Henri le Royer), et demeura trois semaines, à diverses fois, dans sa maison , toujours simple, bonne fille et douce, filant avec elle, et se partageant entre ces travaux familiers et la prière. Un témoin, qui était alors enfant de chœur de Notre-Dame de Vaucouleurs, déposa qu’il la voyait souvent dans cette église : « Elle y entendait, dit-il, les messes du matin et y demeurait longtemps en prière, ou bien encore elle descendait dans la chapelle souterraine, et s’agenouillait devant l’image de Marie, le visage humblement prosterné ou levé vers le ciel. » L’objet de son voyage n’était plus un mystère pour personne : elle disait hautement (son hôte, qui l’entendit, en dépose) qu’il fallait qu’elle allât trouver le dauphin-, que son Seigneur, le roi du ciel, le voulait-, qu’elle venait de sa part, et que, dûtelle y aller sur ses genoux, elle irait.
Plusieurs des hommes d’a-rmes qui , sans doute , l’avaient entendue devant le sire de Baudricourt, voulurent la revoir. Jean de Nouillonpont, appelé aussi Jean de Metz , l’un d’eux, la vint trouver chez le charron et lui dit :
DOMREMY ET VAUGOULEURS.
« Ma mie, que faites-vous ici? Faut-il que le roi soit chassé du royaume, et que nous devenions Anglais ? »
Elle répondit :
Fig. 18 et 19. — Statues de la Vierge devant lesquelles Jeanne d’Arc a prié. A gauche, celle de l’ermitage dédié à Notre-Dame de Bermont, situé à une lieue de Domrémy. Jeanne s’y rendait le samedi , vers la fin de la journée. — A droite, la Vierge, dite Notre-Dame des Voûtes, anciennement dans la chapelle souterraine de l’église Sainte-Marie de Vaucouleurs, et présentement dans l'église paroissiale. Cette dernière a été mutilée en 1793. Les deux mains brisées delà Vierge sont restituées. L’Enfant Jésus détruit n’a pas été refait.
« Je suis venue ici, à chambre de roi (dans une ville royale), parler à Robert de Baudricourt pour qu’il me veuille mener ou faire mener au roi. Mais il ne prend souci ni de moi ni de mes paroles. Et pourtant, avant le milieu du carême, il faut que je sois devers le roi, quand je devrais user
JEANNE d’arc, ni. — 6
mes jambes jusqu’aux genoux-, car nul au monde, ni rois, ni ducs, ni fille du roi d’Écosse, ni aucun autre ne peut recouvrer le royaume de France; et il n’y a point de secours que.de moi : et certes j’aimerais bien mieux filer auprès de ma pauvre mère, car ce n’est point mon état; mais il faut que j’aille et que je le fasse, parce que mon Seigneur veut que je le fasse.
— Qui est votre Seigneur? dit Jean.
— C’est Dieu. »
Le brave soldat, mettant ses mains dans les siennes, jura par sa foi que, Dieu aidant, il la mènerait au roi, et lui demanda quand elle voulait partir.
« Plutôt maintenant que demain, plutôt demain qu’après, » dit-elle.
Un autre, Bertrand de Poulengy , s’engagea, comme Jean de Metz, à la conduire.
Après cesadhésions publiques le sire de Baudricourt ne pouvait plus prendre la chose avec autant d’indifférence. Jeanne lui avait fait part de ses révélations; mais fallait-il l’en croire, et même alors qu’en fallait-il croire ? Si elle avait des visions, d’où venaient-elles? Pour éclaircir ce point, le capitaine la vint trouver un jour chez le charron, ayant avec lui le curé : le curé, revêtu de son étole , se mit en devoir de l’exorciser, lui disant que s’il y avait maléfice, elle se retirât d’eux, sinon qu’elle s’approchât. Jeanne s’approcha du prêtre et se mit à ses genoux, — toujours humble, mais gardant dans sa soumission même toute sa liberté de juger. Elle dit après, qu’il n’avait pas bien fait, puisqu’il l’avait entendue en confession : il devait donc savoir si c’était l’esprit malin qui parlait par sa bouche. — Comme l’épreuve n’était pas de nature à dissiper les doutes du capitaine , Jeanne lui cita la prophétie populaire : Qu’une femme perdrait la France et qu'une jeune fille la sauverait. On disait dans le pays, « une jeune fille des marches de Lorraine ;» et la femme de Henry le Royer, témoin de la scène, en demeura vivement frappée ; car elle avait ouï cette tradition que Jeanne s’appliquait. Mais Robert de Baudricourt doutait encore.
Cependant Jeanne était pressée de partir : « Le temps, dit le même témoin, lui pesait comme à une femme qui va être mère. » Et tous, excepté le sire de Baudricourt, semblaient conspirer avec elle. Les deux hommes d’armes qui s’étaient offerts à la conduire avaient pris sur eux les frais du
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