‹ Jeanne d'ArcChapitre 17 sur 112 · I. — Comment les Anglais se moquaient et appelaient Charles · texte numérisé non relu

I. — Comment les Anglais se moquaient et appelaient Charles

le roi de Bourges.

Charles VII , cherchant en vain un remède aux maux qui l’accablaient, entra un matin seul dans son oratoire , et là , sans prononcer une parole, fit à Dieu , du fond de son cœur, cette requête : Que s’il était vrai héritier, issu de la maison de France, et que le royaume lui dût justement appartenir, il plût à Dieu de le lui garder et défendre, sinon, de lui faire la grâce d’échapper sans mort ou prison, et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse. — C’est cette prière connue de Dieu seul que la Pucelle rappela plus tard à Charles VII.

II. — Comment la Pucelle vint par devers le roi au château de Chinon.

Jeanne, arrivée au terme de son voyage, fut logée au château de Coudray, à une lieue de Chinon. C’est là qu’après bien des hésitations, le comte de Vendôme vient la chercher pour l’introduire auprès du roi. Elle est suivie de ses deux fidèles compagnons de route, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy.

III. — Comment la Pucelle et les Français vinrent devant Paris.

Jeanne assure que Paris sera pris si l’on continue le siège Elle donne l’ordre d’apporter des fagots qu’elle fait jeter dans le fossé, pour y établir un passage.

Pralon.Lnh lmp .Fraillery.

manuscrit fr. n° 5054 daté de 1484 , à la Bibliothèque nationale.

Miniatures des Vigiles du roi Charles VII . Voir l'explication ci-contre.

ORLÉANS

royaume lui dût justement appartenir, il plût à Dieu de le lui garder et défendre, sinon, de lui faire la grâce d’échapper sans mort ou prison, et qu’il se pût sauver en Espagne ou en Écosse, où il voulait, en dernier recours, chercher un refuge. — C’est cette prière connue de Dieu seul que la Pucelle rappela à Charles VII : et on s’explique maintenant la joie qu’au dire des témoins il manifesta, sans que personne en sût alors le motif. Jeanne, par cette révélation, n’avait pas fait seulement qu’il crût en elle;

Fig. 26. — Tour de la chapelle du château Fig. 27. — Tour de l’horloge du château

de Chinon. xtue siècle. deChinon. Fin du xive siècle.

Etat actuel , d’après les photographies de M. Giard, à Port-Boulet.

elle faisait qu’il crût en .lui-même, en son droit, en son titre. « Je te dis (jamais Jeanne n’a parlé au roi de la sorte : c’est quelque chose de supérieur qui parle par sâ bouche) , je te dis , de la part de Messirë , que tu es vray

héritier de France et fils du roÿ. »

Ce n’était point assez: il fallait que personne n eût le droit de révoquer en doute sa mission ou d’en suspecter l’origine. Le roi, comme les autres, à cet égard, avait besoin, même après cette révélation, d’être rassuré. Il ne précipita rien; il résolut de mener Jeanne à Poitiers, où était le parlement, où siégeait le conseil, où se trouvaient réunis plusieurs des

membres de l’Université de Paris, restés fidèles. Il voulait lui faire subir une épreuve plus solennelle, mettre en lumière non-seulement le fait, mais la source même de son inspiration , et donner à la résolution qu’on prendrait la sanction des hommes les plus autorisés dans l’Eglise et dans l’Etat. Jeanne partit donc, et quand elle sut où on la menait : « En nom Dieu, dit-elle, je sais que j’y aurai bien affaire :maisMessire m’aidera. Or, allons de par Dieu. »

t Elle vint à Poitiers, et fut, comme à Chinon, confiée à la garde de l’une des plus honorables familles de la cité, celle de Jean Rabateau, avocat général au parlement. L’archevêque de Reims , Régnault de Chartres , chancelier de France, et l’un des principaux chefs du parti dominant, d’accord avec les membres du conseil, convoqua les évêques présents et les docteurs les plus renommés entre ceux qui avaient suivi la fortune de Charles VII : Gérard Machet, évêque de Castres, confesseur du roi; Simon Bonnet, depuis évêque de Senlis; l’évêque de Maguelonne et l’évêque de Poitiers; maître Pierre de Versailles, depuis évêque de Meaux, et plusieurs autres , au nombre desquels le dominicain frère Seguin , à qui l’on doit le récit le plus étendu de ces conférences h On leur dit qu’ils avaient commission du roi pour interroger la Pucelle et en faire leur rapport au conseil; et, au lieu d’appeler Jeanne devant eux, on les envoya vers elle, chez maître Jean Rabateau.

Dès qu’elle les vit entrer dans la salle , elle alla s’asseoir au bout du banc, et leur demanda ce qu’ils voulaient. Ils lui dirent qu’ils la venaient trouver parce qu’elle avait dit au roi que Dieu l’envoyait vers lui ; et ils lui remontrèrent, « par belles et douces raisons , » qu’on ne la devait pas croire. « Ils y furent , dit la Chronique , plus de deux heures , où chacun d’eux parla sa fois; et elle leur répondit , dont ils étoient grandement ébahis, comme une si simple bergère, jeune fille, pouvoit ainsi répondre. » Nous n’avons plus les procès-verbaux de ces conférences, tenues par des hommes défiants sans doute (c’était leur devoir), mais sincères: actes auxquels Jeanne, dans son

1 II faut joindre à ceux que nous avons nommés: Jordan Morin, député du duc d’Alençon; Jean Lombard, professeur de théologie à l’Université de Paris; Guillaume Lemaire ou Lemarié, chanoine de Poitiers; Guillaume Aymeri, professeur de théologie de l'ordre des frères Prêcheurs; frère Pierre Turlure, autre dominicain; maître Jacque Madelon ; Mathieu Ménage; Procès , t. III, p. 19 (Fr. Garivel); p. 74 (Gob. Thibault) ; p. 92 (Alençon); p. 2o3 (Seguin).

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Fig. 28. — Palais des comtes de Poitou, aujourd'hui Palais de justice de Poitiers. xtve siècle. État actuel. gn 1422, Charles VII y fut proclamé roi. Suivant une tradition locale, les docteurs chargés de constater la vérité de la mission de Jeanne, et qui allèrent interroger la Pucelle chez maître Jean Rabateau, se réunirent aussi dans le palais des comtes de Poitou. — « Je ne sais ni A ni B, leur dit-elle, étant chez maître Jean Rabateau; mais je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siégé d’Orléans et mener le roi à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré. »

JEANNE D’ARC. lit. —

procès, renvoie plusieurs fois en toute assurance, et où l’on trouverait les libres effusions de son âme, recueillies sans réticence et sans altération. Mais, à défaut de ce monument qui a péri de bonne heure, il reste une sorte d’écho fidèle encore, quoique plus lointain, de sa parole, dans les dépositions de deux témoins : Gobert Thibault, écuyer du roi, et frère Seguin, docteur en théologie.

Dans la première visite, après diverses questions sur elle, sur sa famille, sur son pays , JeanLombart lui ayant demandé qui l’avait poussée à venir vers le roi, elle lui dit ses visions, comme ses voix lui avaient appris la grande pitié qui était au royaume de France, et qu’il fallait quelle y allât. A ces paroles, elle s’était mise à pleurer-, mais la voix avait commandé. Et elle racontait comment elle avait entrepris ce voyage, accompli, parmi tant d’obstacles, en toute sûreté, selon qu’il lui. était prédit.

« Jeanne, lui dit Guillaume Aymeri, vous demandez gens d’armes, et dites que c’est le plaisir de Dieu que les Anglois laissent le royaume de France et s’en aillent en leur pays. Si cela est, il ne faut point de gens d’armes , car le seul plaisir de Dieu peut les déconfire et faire aller en leur pays.

— En nom Dieu, reprit Jeanne, les gens d’armes batailleront, et Dieu donnera victoire. »

Maître Guillaume avoua que c’était bien répondu.

Alors Seguin , un « bien aigre homme , « dit la Chronique, voulant savoir que penser de ses voix, lui demanda quelle langue elles lui parlaient.

« Meilleure que la vôtre , » répondit-elle.

Il parlait limousin.

« Croyez-vous en Dieu ? dit le docteur visiblement blessé.

— Mieux que vous , répliqua Jeanne sur le même ton.

Eh bien ! reprit Seguin, Dieu défend de vous croire sans un signe qui porte à le faire; « et il déclara que, pour sa part, il ne donnerait point au roi le conseil de lui confier des gens d’armes et de les mettre en péril sur sa simple parole.

— « En nom Dieu, répliqua Jeanne, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire signes; mais menez-moi à Orléans, et je vous montrerai les signes pour quoi je suis envoyée. Qu’on me donne si peu de gens qu’on voudra, j’irai à Orléans. »

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Le frère Seguin, si aigre homme que -le dise la Chronique, a eu du moins la bonhomie de nous garder ces traits sans leur rien ôter de ce qu’ils avaient de piquant pour lui-même , moins soucieux de son amour-propre que de la vérité.

L’examen se prolongea pendant trois semaines, et Jeanne en témoigna parfois son impatience. Le jour que vint Gobert Thibault, en compagnie de Jean Erault et de Pierre de Versailles, la Pucelle, voyant entre les deux docteurs l’écuyer du roi, quelle avait sans doute rencontré à Chinon, lui frappa familièrement sur l’épaule, et lui dit « qu’elle voudrait bien avoir plusieurs hommes- d’aussi bonne volonté. » Puis, s’adressant à Pierre de Versailles :

« Je crois bien, dit-elle, que vous êtes venu pour m’interroger : je ne sais ni A ni B; mais je viens de la part du Roi des cieux pour faire lever le siège d’Orléans, et mener le roi à Reims, afin qu’il y soit couronné et sacré. »

Et ensuite :

Avez-vous du papier, de l’encre ? » dit-elle à Jean Érault. « Écrivez ce que je vous dirai : « Vous, Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme « par le Roi des cieux que vous en alliez en Angleterre. »

La lettre, écrite alors, se retrouvera en original à l’époque où elle eut enfin acquis le droit de l’envoyer aux Anglais.

On ne l’interrogea point seulement sur ses révélations : on la fit surveiller par des femmes dans sa manière de vivre, on l’interrogea sur sa croyance. Car ses visions fussent-elles constantes, il fallait savoir d’où elles venaient : si elles venaient du diable, on était convaincu qu’il se trahirait par quelque mot malsonnant touchant la foi. Jeanne sortit tout aussi heureusement de ces épreuves. Elle n’avait pas compté en vain sur Celui dont elle disait aux docteurs : « Il y a ès livres de Notre-Seigneur plus que ès vôtres. » Malgré ces vivacités de langage contre la science des docteurs, ils l’admiraient et confessaient qu’elle leur avait répondu avec autant de prudence que si elle eût été un bon clerc. Plusieurs crurent sincèrement à son inspiration. Le confesseur du roi et d’autres voyaient en elle celle qu’annonçait une prophétie (la prophétie de Merlin, sans doute, alléguée, en ce temps même, dans les vers de Christine de Pisan). Jean Érault, cherchant à la révélation de Jeanne un appui dans une autre, cita à l’assemblée ce que l’on rappor-

tait de Marie d’Avignon. On disait que cette femme, renommée alors par ses prédictions, était venue jadis trouver le roi, et lui avait communiqué ses visions sur la prochaine désolation de la France. Elle avait vu quantité d’armes ; elle avait craint que ce ne lui fût un signe d’aller à la guerre. Mais elle avait été rassurée : il lui avait été dit que ce signe ne la touchait pas ; qu’une pucelle viendrait après elle, qui porterait ces armes et délivrerait la France de l’ennemi. Jean Érault ne doutait point, pour sa part, que Jeanne ne fût la pucelle prédite.

Sans aller aussi loin, les docteurs ne laissèrent pas de conclure en faveur de Jeanne. Ils louaient le roi de n’avoir, dans cette nécessité pressante du royaume, ni rejeté la Pucelle, ni cru trop légèrement à ses promesses-, mais de l’avoir éprouvée en cherchant dans sa vie et en demandant à ses actes la preuve qu’elle était envoyée de Dieu. Sa vie, disaient-ils, a fait l’objet d’une enquête sérieuse : Jeanne, pendant six semaines, a été gardée par le roi, visitée par toutes sortes de personnes ; et l’on n’a rien trouvé en elle, que « bien, humilité, virginité, dévotion, honnêteté, simplesse. » Son signe, c’est devant Orléans qu’elle prétend le montrer. Puisque la première preuve est faite, il ne faut pas refuser la seconde qu’elle offre ; il faut la mener à Orléans : car la délaisser sans apparence de mal, « ce seroit répugner au Saint-Esprit et se rendre indigne de l’aide de Dieu. » Les matrones firent leur rapport à leur tour. La reine de Sicile, les dames de Gaucourt et de Trêves attestèrent que Jeanne était digne de porter son surnom populaire, et dès lors la démonstration était complète : car on n’admettait pas que l’âme pure d’une vierge eût commerce avec le démon.

Le peuple, pour croire en elle, n’avait pas demandé tant d’épreuves. Les plus incrédules ne résistaient point à l’accent de sa parole : tel qui, en venant, déclarait ses promesses pures rêveries, ne s’en allait pas sans avouer que c’était une créature de Dieu; et plusieurs en revenant pleuraient à chaudes larmes. Jeanne avait gagné tôus les suffrages. Les hommes d’église rendaient témoignage à sa vertu et à sa foi; les hommes de guerre s’émerveillaient de la façon dont elle parlait sur le fait des armes; et les dames et les demoiselles ne s’étonnaient pas moins de trouver une simple jeune fille dans celle qui faisait l’admiration des hommes de guerre et des docteurs. Elle qui, sous les armes, semblait égale aux plus habiles par sa tenue, par

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Pig. 29. — Église de Sainte-Catherine de Fierbois, où fut trouvée l’épée marquée de cinq croix que Jeanne, sur l'ordre de ses patronnes, y fit chercher derrière l’autel. L’église actuelle a été rebâtie sur remplacement de l’qncïenne, par Charles Vil et Louis XI, en mémoire de la Pucelle. — D'après uqe photographie de M. Giard, à Port-Boulet,

ses discours, elle se retrouvait, quand elle avait dépouillé le harnois, ce qu’elle était dans son village, « moult simple et peu parlant, » toujours

pieuse et recueillie, priant dans le secret, et accueillant avec bonté les hommes de toute condition que la curiosité attirait autour d’elle, mais principalement les femmes. Elle parlait si doucement et si gracieusement, dit la Chronique, qu’elle les faisait pleurer. Elle s’excusait auprès d’elles de l’habit qu’elle portait : et les femmes surtout la devaient comprendre. L’habit d’homme, qui effaroucha tant la pudeur du tribunal institué par les Anglais, n’excita pas les mêmes scrupules parmi les évêques et les docteurs du parti de Charles VIE II n’en est pas dit un mot dans ce qui est resté de l’enquête de Poitiers ; et si la question s’y posa , elle fut résolue par le bon sens, comme elle l’a été dans la consultation que l’archevêque d’Embrun envoya au roi, peu de temps après la délivrance d’Orléans, sur les actes de la Pucelle : « Il est plus décent, dit le prélat , de faire ces choses en habit d’homme, puisqu’on les doit faire avec des hommes. »

Le roi ne différa plus. Il l’envoya à Tours (vers le 20 avril), et lui composa toute une maison militaire. Les deux plus jeunes frères de Jeanne (Jean et Pierre) l’étaient venus rejoindre; ses deux guides, Jean de Metz et Bertrand de Poulengy, ne l’avaient point quittée. Le roi les maintint dans sa compagnie. Il lui donna pour maître d’hôtel, ou chef de sa maison militaire, Jean d’Aulon, honnête écuyer; pour pages, Louis de Contes, qui s’était déjà trouvé près d’elle à la tour du Coudrai, et un autre du nom de Raimond ; de plus, quelques varlets, deux hérauts d’armes. Un religieux augustin, frère Jean Pasquerel, connu de ceux qui avaient amené Jeanne à Chinon, lui fut présenté par eux et devint son aumônier. Le roi fit faire à la Pucelle une armure complète et lui donna des chevaux pour elle et pour ses gens. Mais à l’épée qu’il lui offrit, elle en préféra une qu’elle semblait tenir de ses patronnes. Sur son indication (nous redisons ce qu’elle en rapporte), on alla dans la chapelle de Sainte-Catherine de Lierbois , et l’on trouva derrière l’autel, à une petite profondeur, une épée marquée de cinq croix, toute couverte de rouille. La rouille céda facilement, et l'épée fut envoyée à Jeanne avec deux fourreaux magnifiques, l’un de velours vermeil, l’autre de drap d’or : elle s’en fit faire un autre de cuir fort, pour l’usage ordinaire. On lui fit, d’après les instructions qu’elle donna, un étendard en linon, brodé de soie, au champ d’argent (blanc) semé de lis; on y voyait, sur la face, avec l'inscription jesus maria, l’image de Dieu assis

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sur les nuées du ciel, portant le monde dans sa main, et de chaque côté un ange lui présentant une fleur de lis qu’il bénissait; et sur le revers, l’écude France, tenu par deux anges. Elle s’était fait faire en outre un pennon, sorte de petite bannière, où était peinte une Annonciation ; la Vierge et l’ange un

Fig. 3o. — Charles VII investit Jeanne d’Arc^du commandement de l'armée. Jeanne tient en main l’étendard, qui était le signe du commandement général. — Bas-relief de M. Foyatier, à Paris. xixe siècle.

lis à la main. Elle aima son épée; mais, comme elle ledit en son procès, elle aimait quarante fois plus son étendard. Car ce drapeau, bien plus que son épée, était pour elle le signe et l’instrument de la victoire. Jamais elle ne tua personne. Pour ne point s’y exposer dans la bataille, elle abordait l’ennemi l’étendard à la main.

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