‹ Jeanne d'ArcChapitre 26 sur 112 · I IO · texte numérisé non relu

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d’Orléans les troupes étaient « moult amaties et effrayées. » Il pensait donc qu’il valait mieux ne rien risquer, se renfermer dans les forteresses les plus sûres et y attendre que leurs gens eussent repris confiance et que Bedford leur eût envoyé tous les secours promis. Mais Talbot s’indigna de cette circonspection et jura que, n’eût-il que sa gent et ceux qui le voudraient suivre, il irait combattre l’ennemi, à l’aide de Dieu et de monseigneur saint Georges. Falstolf céda, et le lendemain on mit les troupes aux champs* mais avant départir il réunit les capitaines et leur remontra encore les périls de l’entreprise : ils n’étaient, disait-il, qu’une poignée de gens au regard des Français, et, « si la fortune tournoit mauvaise sur eux, tout ce que le feu roi Henri avoit conquis en France à grand labeur et long terme seroit en voie de perdition. » Mais ses remontrances n’étant pas mieux goûtées, il commanda aux étendards de prendre la route de Meun.

Les Français, laissant une partie des leurs autour du château de Baugency, vinrent au-devant des Anglais et les rencontrèrent « à une lieue près de Meun et assez près de Baugency. » Wavrin, qui parle seul expressément de ce mouvement, porte leur nombre à six mille environ, et nomme parmi les chefs Alençon, Dunois, la Fayette, la Hire, Xaintrailles et la Pucelle. Ils se postèrent sur une éminence , observances ennemis. Les chefs anglais, s’attendant à la bataille, firent mettre pied à terre, avec ordre aux archers de s’entourer de leur ceinture de pieux; puis, voyant que les Français ne bougeaient pas , ils envoyèrent des hérauts les défier, s'ils voulaient descendre dans la plaine. Mais ils eurent cette réponse des gens de la Pucelle : « Allez vous loger pour maishuy (aujourd’hui) , car il est tard; mais demain , au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près. »

Les Anglais vinrent se loger à Meun , où ils avaient garnison, et changèrent de tactique. Au lieu de marcher droit sur les assiégeantsde Baugency, ils canonnèrent toute la nuit le pont de Meun, qui était aux Français, comptant 1 enlever et gagner par l’autre rive le pont de Baugency qui était aux leurs. Ils entraient ainsi sans nul obstacle dans le château assiégé , et demeuraient libres ou d’en sortir avec toutes leurs forces pour attaquer, ou de se borner a s y défendre. Mais les Français avaient employé le temps bien mieux encore .* ils avaient pris la place qu’on voulait délivrer.

REIMS

Fig, 48. — Richemont, connétable de France, en costume d’apparat. D’après V Armorial du Hérault Berry exécuté vers 1450 et conservé à la biblioth. nationale — A la prière du connétable et des seigneurs, Jeanne se chargea de ménager la paix de Richemont avec le roi.

Les défenseurs du château de Baugency étaient, comme ceux de Jargeau, les débris de l’armée d’Orléans : c’étaient déjà des vaincus de la Pucelle. Or ils voyaient des renforts venir aux assiégeants avec Richemont, et ils avaient

perdu l’espérance d’en recevoir eux-mêmes : car le départ et le retour si prompt de la Pucelle leur avaient fait croire que l’armée de Falstolf était venue et s’en était allée. En ces circonstances, et avant que la situation devînt plus critique (elle devait l’être, si Richemont achevait de les investir en les attaquant par l’autre côté du fleuve comme on l’avait résolu), le bailli d’Évreux, qui le commandait, proposa et obtint pour les siens une capitulation. On convint qu’ils sortiraient de la place avec les honneurs de la guerre, emmenant leurs chevaux avec leurs harnais, et la valeur d’un marc d’argent au plus. Ils promettaient de ne point reprendre les armes avant dix jours.

Ils partirent le 18 au matin, et la nouvelle en fut portée à Meun par un poursuivant d’armes, quand les Anglais, ayant canonné lé pont toute la nuit, s’apprêtaient à lui donner l’assaut. Ils furent heureux de ne l’avoir point passé, et ne songèrent plus qu’à reprendre, avec la garnison de Meun, la route qu’ils avaient suivie naguère. Ils firent d’ailleurs leur retraite en bon ordre. Derrière une première troupe, conduite par un chevalier anglais, marchaient l’artillerie et les bagages- puis venait le corps de bataille sous les ordres de Falstolf, de Talbot, deRaveston-, puis l’arrière-garde, toute composée d’Anglais de race.

Cependant les Français, maîtres du château de Baugency, avaient hâte de voir les Anglais de près, comme ils l’avaient promis la veille. Ils avaient cru les retrouver à Meun-, mais, l’ennemi ayant fait retraite à la première apparition de leur avant-garde, ils gagnèrent au plus vite la route de Blois à Paris, où ils espéraient le rejoindre. Les Anglais, avertis de leur marche par les coureurs de l’arrière-garde, ne songèrent plus qu’à trouver un lieu favorable où ils pussent s’arrêter et les attendre, comme à Crécy. On donna donc à l’avant-garde l’ordre d’aller s’établir, avec l’artillerie et les bagages, le long d’un petit bois (près du hameau de Lignerolles) qui couvrait les abords de Patay. Pour y parvenir, il fallait traverser un bas-fond , et au delà un passage resserré entre deux haies très-fortes. Quand le corps principal y arriva, Talbot, mettant pied à terre, promit d’y tenir avec cinq cents archers d’élite, jusqu’à ce que l’arrière-garde eût rejoint le corps de bataille-, il comptait ensuite, faisant retraite le long de ces haies, gagner à son tour la position où l’avant-garde avait précédé, et où tous se devaient réunir pour soutenir le combat.

Fig. 49. — Miniature tirée du missel de campagne de Jean Talbot, ms. français du xve siècle. Biblioth. de M. Ambr. Firmin-Didot. — Devant la Vierge sont agenouillés : à gauche, Jean Talbot, assisté par saint Georges qui terrasse le dragon; adroite, Marguerite de Beauchamp, seconde femme de Talbot (fille du comte de Warwick), assistée par sainte Marguerite, qui terrasse aussi le dragon. Talbot, armé de toutes pièces, est vêtu d’une cotte blasonnée; on voit au-dessous la bannière de Talbot et celle de Warwick. Les deux bannières surmontent les insignes de l’ordre de la Jarretière, renfermant le petit chien des Talbot, sous Talbot, et l’ours des Warwick, sous Warwick. Le chiffre enlacé des deux époux (Jean et Marguerite) est surmonté d’une couronne ducale. Les marguerites qui ornent cette composition sont une allusion au nom de Marguerite de Beauchamp.

JEANNE d’arc. III. — l5

Mais il en arriva autrement. Les Français marchaient en avant, ne sachant au juste où était l’ennemi, mais allant toujours, sur la foi de la Pucelle. Elle leur avait dit que les Anglais les attendraient, et, comme on lui demandait où, elle avait répondu qu’on chevauchât sûrement et qu on aurait « bon conduit. » Ils allaient donc dans la direction où 1 on croyait que marchaient les Anglais, ayant pour éclaireurs soixante ou quatre-vingts de leurs chevaliers les plus braves et les mieux montés. Ils n avaient rien vu encore , empêchés par le pli du terrain , lorsqu’un cerf , qu ils firent lever, alla donner dans le corps de bataille des Anglais , où il fut reçu à grands cris. Ces cris donnèrent l’éveil aux chevaliers français, qui reconnurent 1 ennemi, et bientôt le purent découvrir, marchant en parfaite ordonnance. Ils se hâtèrent d’en avertir le gros de leur armée, disant qu’il était l’heure de besogner, qu’on les aurait bientôt en face. A cette nouvelle le duc d Alençon demanda à Jeanne ce qu’il fallait faire.

« Avez- vous de bons éperons? » lui dit-elle.

Plusieurs l’entendant s’écrièrent :

« Que dites-vous? Nous tournerons donc le dos?

« — Nenni, en nom Dieu, dit Jeanne, ce seront les Anglois", ils seront déconfits, et vous aurez besoin des éperons pour les suivre. »

Comme on disait qu’ils avaient plus de mille hommes d’armes :

« Ah! beau connétable , dit-elle à Richemont, vous n’êtes pas venu de par moi-, mais, puisque vous êtes venu, vous serez bien venu. » Et quelques-uns manifestant encore des doutes, sinon de la crainte : « En nom Dieu, dit Jeanne, il les faut combattre-, quand ils seroient pendus aux nues, nous les aurons, parce que Dieu nous les envoie pour que nous les châtiions. » Et elle répondait de la victoire : « Le gentil roi , disait-elle , aura aujourd’hui la plus grant victoire qu’il eût pièça (de longtemps). Et m’a dit mon conseil qu’ils sont tous nôtres. »

Elle voulait être à l’avant-garde. On la retint malgré elle, et on y mit la Hire , mais avec l’ordre d’attaquer les Anglais assez vivement pour leur faire tourner le visage , point assez pour qu’ils tournassent le dos. On voulait, en les retenant à cette escarmouche, donner au gros de l’armée française le temps d’arriver, sans leur laisser à eux celui de gagner la position où ils comptaient se réunir. Mais l’impétuosité de la Hire, et sans

Fig. 5o. — Bataille de Patay (i8juin 1428). Dessin à la plume tiré des Chroniques de Monstrelet, ms. exécuté à Gênes, en i5io, et conservé à la bibliothèque nat., fonds fr., n° 2o36i.— Quelques-uns manifestant des doutes sur l’opportunité de livrer bataille , Jeanne répondit : « En nom Dieu, il les faut combattre; quand ils seroient pendus aux nues, nous les aurons. »— En une semaine, Jeanne avait pris Jargeau, Orléans, et, ralliant ses troupes, occupé le pont de Meun, pris Baugency et battu les Anglais en rase campagne à Patay.

doute aussi la terreur que Jeanne, même de loin, inspirait, déjouèrent ce calcul. Les Français tombèrent sur l’arrière-garde des Anglais et la dispersèrent. Talbot pourtant demeurait ferme à son défilé, et Falstolf, fidèle au plan qu’on avait arrêté , faisait diligence pour aller rejoindre l’avantgarde dans ses positions sur les derrières. Mais l’avant-garde, le voyant venir à elle, crut qu’il se retirait, et , pour ne point perdre son avance, elle prit la fuite. Falstolf voulut se retourner alors et marcher à l’ennemi : il était trop tard. Déjà Talbot se voyait enveloppé; la panique était générale, et les Français, maîtres du champ de bataille, tuaient ou prenaient ceux qui leur tombaient sous la main. Falstolf céda enfin aux instances de ceux qui l’entouraient, et s’enfuit avec peu de monde. Dans son escorte était Wavrin, qui a fait ce récit de la bataille. Il dit que les Anglais perdirent deux mille morts et deux cents prisonniers. Dunois, sans distinguer, évalue leur perte à quatre mille hommes. Talbot était parmi les prisonniers. Comme on le présentait au duc d’Alençon , ,1e jeune prince lui dit : « Vous ne pensiez pas, le matin, que cela vous arriverait. « Il répondit : « C’est la fortune de la guerre. »

Cette journée eut des résultats considérables. Tout le pays , qui détestait les Anglais, ne chercha plus à cacher sa haine. Ceux de Janville, à qui ils avaient laissé leur argent au départ, leur fermèrent la porte; et , quant aux places qu’ils possédaient encore au voisinage , Mont-Pipeau , Saint-Sigismond, etc., les garnisons s’empressèrent d’y mettre le feu et d’en partir. Nulle citadelle ne leur semblait sûre. Ce qui était plus grave, c’est que, même en plaine, ils ne paraissaient plus à craindre. Les Anglais, grâce à l’habile emploi des armes de trait , à l’excellence de leur infanterie et à une tactique qui reléguait au second rang les brillants usages de la chevalerie, avaient acquis dans les combats en rase campagne un renom de supériorité consacré par les souvenirs de Crécy, de Poitiers et d’Azincourt. Ce prestige se dissipait comme les autres. Toute leur tactique avait été déjouée dans le lieu le plus propre à leur faire retrouver la gloire de ces grandes journées; tout leur corps de bataille avait été mis en fuite par une simple avant-garde, mais une avant-garde animée de l’esprit de la Pucelle. Qui pouvait douter maintenant qu’elle ne menât le roi à Reims comme elle le promettait? Jeanne avait prouvé qu’elle saurait s’ouvrir les chemins

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comme elle savait forcer les citadelles. On l’avait vue à l’œuvre : et pourtant on différait encore.

Jeanne avait déjà rencontré bien des résistances à l’accomplissement de sa mission. Elle en avait rencontré de toutes sortes : à Domrémy, à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers. Elle avait triomphé alors, sans persuader encore. Comme on l’avait laissée aller à Chinon , on l’envoya à Orléans : mais la défiance la suivait. Si le peuple avait foi en elle , les grands se servaient d’elle sans la croire. Ils la mettaient devant, et décidaient à son insu, qu’il s’agît de la marche du convoi ou de l’attaque des forteresses anglaises : il avait fallu qu’elle commençât par leur faire en quelque sorte violence à eux-mêmes, pour forcer les Anglais dans leurs bastilles et les chasser d’Orléans. La délivrance d’Orléans, qui était plus qu’une victoire, avait imprimé un élan immense à tous les esprits. Il n’y avait qu’à le soutenir et à le suivre : on le laisse retomber, et Jeanne doit lutter encore et contre l'inertie et contre la malveillance. Elle demandait le voyage de Reims : on lui offre une campagne sur la Loire, Elle accepte, comme en attendant : et l’on a vu avec quelle rapidité elle la termine. Le n juin, elle attaque Jargeau, et le prend le 12; le i3 elle est à Orléans, où elle rallie ses troupes; le i5 elle occupe le pont de Meun; le 16 elle attaque Baugency, qui se rend le 17. Les Anglais, partis pour secourir Jargeau, arrivent à Meun le jour même où Baugency capitule; ils n’arrivent que pour faire retraite, mais non si vite qu’ils ne soient rejoints et battus le 18 à Patay. Une semaine a tout achevé.

L’épreuve est donc complète. Jeanne a prouvé sa mission et dans les sièges et dans les batailles. Ce n’est plus seulement le peuple, ce sont les soldats, ce sont les capitaines et tous les seigneurs qui croient en elle et ne demandent qu’à la suivre. Eux qui, au siège d’Orléans, montraient encore tant de défiance, n’avaient plus, dans la dernière campagne, rien fait que par sa direction. Mais c’était ce qui effrayait ceux qui, dans le plus intime des conseils du roi, l’avaient toujours sourdement combattue, et notamment le favori la Trémouille. Sa puissance était fondée sur l’inertie du prince et sur son isolement. Elle était fort compromise, si le roi voulait agir enfin, s’il s’entourait des princes du sang, de toute la noblesse : car il trouvait nécessairement en eux, dans cette voie, une concurrence fatale

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à son crédit. Or, Jeanne, qui venait d’imprimer ce grand mouvement, devait en cela lui être suspecte à plus d’un titre. Elle avait salué, dans le jeune duc d’Alençon, l’un des soutiens du trône, et illustré par le triomphe le commandement dont il avait été revêtu. Elle avait, dans le cours de

pjg. 52. — Après la victoire de Patay, Jeanne et les chefs de l’armée française, réunis autour des trophées conquis, remercient Dieu. — Bas-relief de M. Foyatier, a Paris. xixe siècle.

cette rapide campagne, accueilli le connétable : elle lui avait promis de faire sa paix avec le roi -, elle y avait engagé le duc d’Alençon et les principaux capitaines; et, comme pour rendre rengagement plus sacré, elle l’avait scellé de la commune victoire. Elle allait donc ramener à la cour un homme qui n’y pouvait paraître sans que la Trémouille, si considérable qu’il fût par ses grands biens, rentrât sous terre. La Trémouille, sans

aller de front contre un mouvement qui l’eût emporté, fit en sorte que le roi ne s’y abandonnât que le moins possible, et sut ainsi, en l’y suivant lui-même avec prudence, gagner le jour où, l’entraînement ayant perdu de sa force, il fut possible de l’en retirer. C’est le triomphe de sa politique et le malheur de la France.

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