‹ Jeanne d'ArcChapitre 27 sur 112 · LE SACRE · texte numérisé non relu

LE SACRE

La Pucelle était revenue le dimanche matin (19 juin) de Patay à Orléans, et les habitants, joyeux et fiers d’un succès qui couronnait et consacrait leur délivrance, ne doutaient point que le roi 11’y vînt lui-m|me : c’était montrer l’importance qu’il attachait à leur ville et l’estime qu’il faisait de leur dévouement. Mais laisser aller le roi à cette armée tout enivrée de sa victoire, au sein d’une ville qui était comme le monument du triomphe de la Pucelle, c’était l’exposer à la contagion de l’enthousiasme populaire ; et le favori sentait bien qu’elle ne gagnerait pas le prince à son profit. Le roiresta donc à Sully-sur- Loire , domaine de la Trémouille, et les habitants d’Orléans, qui s’étaient mis en grande dépense pour le recevoir plus dignement, ornant les maisons et tendant les rues, en furent, à leur grand déplaisir, pour leurs frais de décoration.

Ce premier succès en promettait un autre à la Trémouille. La Pucelle, n’ayant pas trouvé le roi à Orléans, vint avec le duc d’Alençon et les seigneurs à Sully, pour accomplir auprès de lui l’engagement pris à l’égard de Richemont : ils le suppliaient de pardonner à un homme qui avait eu sa part aux derniers succès, et qui venait mettre quinze cents combattants à son service. Le roi lui pardonna; mais il refusa absolument de l’admettre au voyage de Reims « pour l’amour du seigneur de la Trémouille ; ce dont la Pucelle fut très-déplaisante; et si furent plusieurs grands seigneurs..., mais toutefois n’en osoient parler, parce qu’ils voyoient que le roi faisoit, de tout, ce qu’il plaisoit à celui seigneur de la Trémouille. » Le voyage même lui plaisait peu, et il s’effrayait de ce grand rassemblement d’hommes qui ne demandaient rien que de servir à leurs dépens sous la Pucelle, mais qui ne pouvaient pas longtemps servir ainsi le roi sans péril pour le favori;

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Fig. 53. — Porche de l’église abbatiale de Saint-Benoît-sur-Loire, xic siècle. D’après Y Architecture du ve au xvn' siècle, de Jules Gailhabaud — Étant à Saint-Benoîtsur-Loire, Jeanne affirma de nouveau au roi qu’il ne doutât point, qu’il recouvrerait son royaume et serait bientôt couronné.

c’est ce qu’atteste Jean Chartier : « Et par le moyen d’icelle Jehanne la Pucelle venoient tant de gens de toutes parts devers le roi pour le servir à leurs dépens, qu’on disoit qu’icelui de la Trimolle et autres du conseil étoient bien courroucés que tant y en venoit, pour le doubte (crainte) de leurs personnes. Et disoient plusieurs que si ledit sire de la Trimolle et autres du conseil du roi eussent voulu recueillir tous ceux qui venoient au service du roi, ils eussent pu légèrement recouvrer tout ce que les Anglois tenoient au royaume de France. »

Cependant le voyage de Reims fut résolu ; et le roi vint à Saint-Benoît-

sur-Loire, près Châteauneuf, où les capitaines furent réunis en conseil. La Pucelle était l’âme de tout ce qui tendait à ce but : et le roi se montrait touché de la peine qu’elle se donnait ; il lui commanda même, en cette rencontre, de prendre du repos. Mais ce qui peinait la Pucelle, c’étaient ces hésitations et ces retards : elle se mit à pleurer, et dit au roi qu’il ne doutât point, et qu’il recouvrerait son royaume et serait bientôt couronné.

Il fut décidé que les troupes d’Orléans viendraient à Gien, où le roi se rendrait lui-même avec tous ceux qui le devaient accompagner. Jeanne revint donc à Orléans pour tout préparer, et, le vendredi matin 24, tlle fit donner le signal du départ. On fut à Gien le jour même; et, dès le lendemain, elle adressait une lettre aux habitants de Tournay, cette brave et royale ville qui, au milieu des provinces de la maison de Bourgogne, restait attachée à la France et à son roi. Elle leur annonçait les succès remportés en huit jours sur les Anglais, leurs villes de la Loire conquises, leur armée battue et dispersée, leurs chefs tués ou pris ; et elle les invitait au sacre du roi, les priant de se tenir prêts à venir au-devant de lui quand ils auraient nouvelle de son approche.

Mais les choses étaient moins avancées qu’elle ne l’avait cru. C’étaient chaque jour encore de nouveaux conseils. Quelques-uns des princes du sang royal, dit Dunois, et d’autres capitaines remettaient même en question le voyage de Reims, proposant une entreprise plus hardie : il s’agissait d’aller au cœur de la puissance anglaise, non à Reims, mais à Rouen. D’autres admettaient le voyage de Reims en principe ; mais, sous prétexte de lui donner plus de sûreté ou plus d’éclat, ils ne cherchaient qu’à le faire ajourner. On attendait la reine, que l’on voulait faire couronner avec le roi, et, en

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l’attendant, on proposait aux capitaines quelques petites entreprises qui étaient comme à la portée de la main. Les Anglais avaient généralement abandonné leurs forteresses de la Beauce; mais, par eux-mêmes ou par les Bourguignons, ils en gardaient encore plusieurs sur la Loire : Marchénoir, Bonny, Cosne et la Charité. Ne pouvait-on les en déloger d’abord? C’était même déjà chose commencée. Le 26, Louis de Culan prenait Bonny; ceux de Marchénoir offraient de se rendre, à la nouvelle que Richemont, demeuré à Baugency, les voulait attaquer; Cosne et la Charité refusaient de capituler : mais serait-il si difficile de les prendre? Cependant, encore fallait-il les aller prendre l’une après l’autre; et aller prendre Cosne et la Charité, c’était ramener le roi à Bourges. Jeanne le voulait mener à Reims. Elle sentait que ce temps perdu à de petites choses, quand on en pouvait faire de grandes, n’était bon qu’à rendre même les petites plus difficiles : ainsi ceux de Marchénoir qui avaient donné des otages et obtenu dix jours pour emporter leurs biens, apprenant la conduite du roi envers Richemont, usèrent du délai pour saisir quelques otages à leur tour et garder la place. — La Pucellene voulait plus admettre aucune cause nouvelle de retard; et, voyant où l’on cherchait à l’entraîner, elle quitta la ville dès le 27, et alla se loger aux champs. Agir sans elle, c’était tout perdre. On se rendit. Par un reste de crainte sur les hasards du voyage, la reine, arrivée à Gien, fut renvoyée à Bourges; Cosne et la Charité furent laissées là, et le 29 juin, jour de la Saint-Pierre, on partit pour Reims.

Le roi emmenait dans cette expédition, avec la Pucelle, le duc d’Alençon, les comtes de Clermont, de Vendôme et de Boulogne, le bâtard d’Orléans, le maréchal de Boussac (Sainte-Sévère), l’amiral Louis de Culan, les seigneur de Rais, de Laval, de Lohéac, de Chauvigny, la Hire, Poton de Xaintrailles, la Trémouille et plusieurs autres, avec environ douze mille combattants. Il prit d’abord le chemin de Montargis, et l’on put croire qu’il marcherait sur Sens ; mais il se tourna vers Auxerre. Les habitants, sans se déclarer contre lui, auraient voulu ne se point compromettre à l’égard des Anglais. Iis envoyèrent donc une députation au roi pour tâcher d’accommoder ses vues à leur politique. Jeanne voulait qu’ils se rendissent ou qu’on les prît : un acte de vigueur au début ne pouvait qu’aplanir les difficultés de la route. Mais Jeanne ne commandait plus ici : elle ne pouvait

qu’agir auprès du roi ; et près du roi était la Trémouille, gouverneur en titre de la ville, et qui, loin de s’en faire ouvrir les portes, se laissa gagner, dit-on, moyennant deux mille écus d’or, à la résolution de les tenir fermées à Charles VII. On accorda aux habitants la trêve qu’ils demandaient, au grand mécontentement de la Pucelle et des capitaines. Ils promettaient de faire ce que feraient ceux deTroyes, de Châlons et de Reims. La seule chose qu’ils concédassent pour le moment aux gens du roi, ce fut de leur donner, à prix d’argent, des vivres, dont on avait négligé de se pourvoir.

Après trois jours passés devant Auxerre, on alla à Saint-Florentin, qui se rendit de bonne grâce, et, chemin faisant, on se préparait la voie par des messages. De Brinon-1’ Archevêque, le roi écrivit à Reims (le 4 juillet) , mandant aux habitants les choses qui venaient de s’accomplir à Orléans, à Jargeau, à Baugency, etc., « plus par grâce divine que œuvre humaine; w il leur annonçait son voyage, et les invitait à le recevoir comme ils avaient coutume de faire ses prédécesseurs, sans rien craindre du passé, « assurés d’être traités par lui en bons et loyaux sujets. » Le même jour, comme on était à Saint-Phal, à quelques lieues de Troyes, la Pucelle, à son tour, envoya aux habitants de cette ville un message qui les invitait à se soumettre, ne leur laissant d’autre alternative que d’être forcés. Mais il y avait à Troyes une garnison de cinq à six cents Anglais et Bourguignons qui gouvernaient les résolutions de la bourgeoisie. Au lieu de répondre au roi, ils écrivirent à Reims pour qu’on leur vînt en aide et qu’on demandât des secours au régent.

Le 5, à neuf heures du matin, l’armée royale était devant leurs murs, et elle s’y établit malgré une sortie de la garnison , qui fut repoussée. Le roi reprit les négociations, espérant amener les habitants à une soumission volontaire. On prit ses lettres des mains du héraut, sans le laisser entrer dans la ville; on les lut au conseil, et on y répondit que les habitants avaient juré au duc de Bourgogne de ne recevoir en leur ville, sans son ordre exprès, aucune force capable de leur faire la loi. Ils ajoutaient, pour s’excuser eux-mêmes, qu’ils avaient actuellement chez eux une multitude de gens de guerre auxquels ils n’étaient pas en état de résister; et ils ne le prouvaient que trop par de nouvelles lettres aux habitants de Reims, où ils parlaient de ces messages, des réponses qu’ils y avaient faites, des dispositions qu’ils

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avaient prises, et de leur résolution de combattre jusqu’à la mort. Ils leur parlaient aussi de la Pucelle, une Cocquarde, comme ils l’appelaient : ils certifiaient que c’était une folle pleine du diable-, que sa lettre n’avait ni rime ni raison, ajoutant qu’après s’en être bien moqués, ils l’avaient jetée au feu sans daigner y répondre.

La Pucelle n'avait point laissé de faire de nouveaux efforts pour les ramener au roi. Il y avait alors à Troyes un moine augustin, d’autres disent cordelier, qui avait fait grand bruit en ce temps-là. Frère Richard (c’était

Fig. 54 — La ville de Troyes tardant à se rendre, on songeait à lever le siège. Mais Jeanne vint dire au roi : « Gentil roy de France, si vous voulez cy demeurer devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance avant deux jours, soit par force ou par amour; et n’en faites nul doute. » — Ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nationale.

son nom), après avoir visité les saints lieux, était allé à Paris, au commencement d’avril 1429, et y avait prêché avec un succès extraordinaire : il parlait cinq à six heures de suite, et ne comptait pas moins de cinq ou six mille personnes à ses sermons. Les Anglais avaient fini par prendre ombrage de ce concours. Il était donc sorti brusquement de Paris, avait parcouru la Bourgogne et la Champagne. Il se trouvait à Troyes, quand vinrent le roi et la Pucelle. Ayant ouï ce qu’on disait d’elle, il la voulut voir, mais craignant un peu qu’elle ne fût ce que disaient les habitants de Troyes, il s’approcha avec défiance, faisant des signes de croix et jetant de l’eau bénite, — « Approchez hardiment, lui dit la Pucelle, je ne m’envolerai pas. »

Et, après l’avoir rassuré, elle le chargea de nouvelles lettres pour la ville assiégée. Mais elles n’eurent pas plus de succès.

On était là depuis cinq jours, attendant que la ville se rendît. Elle n’en faisait rien, et l’on se croyait si peu en état de l’y contraindre qu’on ne songeait plus, dans le camp de Charles, qu’à lever le siège. L’armée royale, partie sans provisions, commençait à sentir la famine. On tint conseil, et l’archevêque de Reims, aussi peu pressé de rentrer dans sa cathédrale que d’y mener le roi, démontra fort pertinemment qu’on ne pouvait demeurer devant Troyes davantage.

Jeanne, apprenant qu’on délibérait, vint frapper à la porte. On la fit entrer, et le chancelier lui exposa ses raisons -, Jeanne, se tournant vers le roi , lui demanda s’il la voudrait croire.

« Parlez, dit le prince, et, si vous dites chose profitable et raisonnable, volontiers on vous croira.

« — Me croirez- vous ? répéta Jeanne.

« — Oui, selon ce que vous direz.

« — Gentil roi de France, dit-elle, si vous voulez cy demeurer devant votre ville de Troyes, elle sera en votre obéissance dedans (avant) deux jours, soit par force ou par amour ; et n’en faites nul doute.

« — Jeanne, reprit le chancelier, qui seroit certain de l'avoir dedans six jours, on l’attendroit bien. Mais dites-vous vrai? »

Eile dit derechef qu’elle n’en faisait nul doute; et l’on se résolut à attendre.

Jeanne monta à cheval, et, sa bannière à la main, elle s’en vint dans le camp, et ordonna de tout préparer pour l’assaut. Chevaliers, écuyers, tous se mirent en besogne, rivalisant de zèle à porter des fagots, des ais de portes, des tables, des fenêtres et autres choses propres à couvrir les approches de la place et à favoriser l’établissement des batteries. Elle-même avait dressé sa tente près du fossé, et faisait , au témoignage d’un homme qui s’y connaissait , plus que n’eussent pu faire deux des plus habiles et des plus fameux capitaines. Le lendemain matin , tout était prêt , et déjà la Pucelle faisait jeter les fascines dans les fossés et criait « A l’assaut! » quand l’évêque et les principaux de la bourgeoisie et des gens d’armes vinrent demander à capituler.

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Fig. 55. — « Comment ceux de Troyes se réduisirent au roy. » — Ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nationale.

Dès la veille, quand on la vit à l’œuvre , une grande fermentation s’était manifestée parmi le peuple. Les habitants de Troyes ne subissaient pas

Fig. 56. — « Comment ceux de Châlons vinrent au-devant du roy. » — Ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nationale.

sans murmure, on le peut croire, cette faction étrangère qui les dominait , et ils n’étaient pas d’avis de se mettre, eux et leurs biens, en péril pour elle.

Quand le matin ils virent l’assaut tout prêt, ils résolurent de le prévenir. L’évêque (Jean Laiguisé), natif de Troyes et puissant dans la ville, se prononça un des premiers. On s’entendit sans peine sur les conditions. Charles VII n’avait d’autre intérêt que de s’attacher et d’attirer à lui, par des ménagements, les villes qui voudraient se rendre. Il donna donc aux habitants toute garantie pour les personnes et pour lesbiens, accordant aux troupes étrangères la permission de s’en aller avec ce qu’elles possédaient.

Le lendemain, dimanche io juillet, le roi entra dans Troyes en grande pompe avec tous les seigneurs et capitaines , et la Pucelle auprès de lui , portant son étendard. La garnison sortit librement, selon la convention-, mais, comme plusieurs, en vertu de l’article qui leur laissait leurs biens, emmenaient leurs prisonniers, Jeanne ne le voulut point souffrir. « Elle se tint à la porte en disant que, en nom Dieu, ils ne les emmèneraient pas-, et de fait les garda. » Le roi, pour mettre d’accord la lettre du traité avec ces justes résistances, les racheta de leurs maîtres, argent comptant.

La soumission de Troyes décida celle de Châlons : avant d’arriver aux portes delà ville, Charles VII rencontra l’évêque et un grand nombre de bourgeois qui se venaient mettre en son obéissance. Jeanne eut à Châlons une grande consolation. Elle y vit des gens de Domrémy : Jean Morel, à qui elle donna un habit rouge qu’elle avait porté ; Gérardin , d’Épinal, qui sans doute n’était plus bourguignon, car elle lui dit qu’elle ne craignait qu’une chose : les traîtres. Ce fut, au milieu de sa marche triomphante, comme une apparition des lieux de son enfance. Si peu de mois et tant de prodiges s’étaient accomplis depuis qu’elle les avait quittés ! — Elle n’y demeura qu’un jour. Le roi logea la nuit dans la ville avec son armée, et le lendemain partit pour Reims.

Comment les Anglais, qui le savaient en route, ne s’étaient-ils pas mis en mesure d’y être avant lui? Charles avait tout à conquérir sur le chemin, et pour eux tout leur était soumis, y compris la ville elle-même. — C’est que déjà ils n’étaient plus autant les maîtres en France qu’on le pouvait croire, et Bedford était bien forcé de se le dire, la rage dans le cœur. Quand il avait vu, au moment où il se croyait sûr de la victoire, toutes ses espérances confondues : ses bastilles enlevées, ses troupes battues en rase campagne, les garnisons capitulant et l’esprit des soldats, naguère si fier, complètement

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abattu , il n’avait pu croire que ce fût là l’œuvre d’une simple jeune fille. Il y reconnaissait quelque chose de surnaturel, et n’hésitait point à le rapporter au démon : il le déclaré dans une lettre, où il confesse en même temps et l’importance des pertes éprouvées par ses gens, et la démoralisation de ceux qui restent. A la nouvelle de la délivrance d’Orléans, lui-même avait quitté précipitamment Paris pour se retirer à Vincennes, craignant que le contrecoup de la défaite n’excitât un mouvement populaire. Il avait eu de la peine à former l’armée qui, venue pour secourir les villes de la Loire, se fit battre à Patay • et depuis cette défaite, qu’il vengea par la dégradation fort imméritée de Falstolf, les difficultés étaient bien plus grandes encore.

L’Ile-de-France et le voisinage lui faisant défaut , il s’était tourné vers

Fig- 57. — Fe château de Vincennes. D'après une gravure du dix-septième siècle. — A la nouvelle de la délivrance d'Orléans, Bedford avait quitté précipitamment Paris polir se retirer à Vincennes, craignant que le contre-coup de là défaite n’excitât un mouvement populaire.

l’Angleterre et vers le duc de Bourgogne. Leparlement anglais commençait à se lasser d’une guerre qui savait si peu pourvoir à ses propres besoins, même en pays de conquête. Bedford crut faire mieux en s’adressant directement au cardinal de Winchester. Le cardinal, après tous les soucis qu’il avait donnés au régent du côté de l’Angleterre, lui promettait un secours inespéré dans sa détresse. Pour se débarrasser de lui, on l’avait mis à la tête d’une croisade contre les hussites, et il s’était recruté une armée des deniers de l’Eglise. Or, il n’était point parti encore • et Bedfort, tirant profit de ces retards, l’avait décidé à mettre provisoirement cette armée au service du roi en France (ier juillet ). Quelles meilleures troupes diriger contre celle qu’il appelait un limier de l’enfer, et à quoi pouvait-on mieux gagner les indulgences de la croisade ? D’autre part, il avait pressé le duc de Bourgogne de venir à Paris : il lui avait envoyé à Hesdin, de concert avec les gens de

Paris, une solennelle ambassade : un évêque, deux notables docteurs, plusieurs des plus puissants bourgeois ; et le duc s’étant rendu à cette invitation (10 juillet), on ne négligea rien pour réchauffer sa haine contre le prince qui s’était souillé du meurtre de son père : sermon à Notre-Dame, assemblée solennelle au palais, où on relut le traité conclu entre Jean sans Peur et le dauphin, pour raconter ensuite le meurtre qui le déchira. Le succès fut complet. Le duc renouvela sa plainte contre Charles ; et toute l’assemblée, le serment de fidélité aux actes du traité de Troyes. Tout se réparait donc, ce semble; mais il fallait du temps encore pour entrer en action , et Bedford , en ce moment, ne pouvait combattre la marche du roi vers Reims que par des messages adressés à la ville.

Les habitants de Reims ne lui demandaient d’ailleurs aucun renfort : ils inclinaient secrètement pour le roi; mais ils craignaient, en laissant percer leurs sentiments, d’affaiblir la confiance qu’on avait en eux, et de se faire envoyer quelque grosse garnison qui les gênât dans leurs résolutions postérieures et les ruinât, en attendant, sous prétexte de les défendre. Ils prenaient donc toutes les mesures nécessaires pour rassurer les Anglais en se réservant de se garder eux-mêmes, et les extraits des délibérations de leur conseil, du mois de mai au mois de juillet, depuis la bataille de Patay jusqu a la veille du sacre, en offrent des traces curieuses.

Les Anglais attendaient-ils beaucoup du concours de la ville pour arrêter la marche du roi ? Peut-être ne semblaient-ils y croire que parce qu’ils n’étaient point en mesure de s’en passer encore. Quoi qu’il en soit, les avis arrivaient de toutes parts à Reims, comme au centre, de la résistance à l’entreprise de Charles VIL Le duc de Bourgogne, Guillaurfte de Châtillon, capitaine de Reims, alors absent, Jean de Châtillon, son frère, envoyaient des messages aux habitants pour leur donner les nouvelles qui les pouvaient raffermir et aussi pour atténuer celles qui les devaient ébranler. C’était ce que faisait, en dernier lieu, Jean de Châtillon, cherchant à expliquer à sa manière la soumission de Troyes.

Vains efforts! les habitants de Reims recevaient en même temps une nouvelle lettre de ceux de Troyes, puis une autre écrite de Troyes par leur archevêque, dont le rang auprès du roi était pour eux, au besoin, une garantie des sentiments que le roi lui-même leur avait exprimés. Après Troyes,

ig. 58. — Entrée solennelle de Charles VII dans la ville de Reims sous la conduite de Jeanne d’Arc. Gravure de 1610, d’après une tapisserie exécutée au xve siècle et aujourd’hui perdue. — Vers la ville, dont on aperçoit les murailles dans le lointain, se dirige la marche du cortège : derrière les trompettes, Jeanne, à cheval, portant le guidon de France et escortée de pages, d’archers et d’hommes d’armes; puis, entre ses gardes et ses valets de chambre, le roi Charles, ayant à sa gauche le duc de Bourbon, son oncle; le duc d’Alençon vient ensuite avec toute l’armée. On voit dans le fond, d un côté, les pèie et mère de Jeanne, qui vont à Reims par un autre chemin; et de l’autre, le duc de Lorraine, qui vient se joindre au cortège avec ses chevaliers.

c’était Châlonsqui se rendait et pressait Reims d’imiter son exemple (16 juillet); et le roi , arrivant en même temps que la lettre, s’arrêtait à Septsault, à quatre lieues de Reims , n’attendant plus que la députation des habitants.

Cette démarche ne se fit pas longtemps attendre. Guillaume de Châtillon , voyant que les événements se précipitaient , s’était rendu à Reims avec les seigneurs de Saveuse et de Lisle-Adam. Il avoua aux habitants que l’armée dont on leur avait tant parlé ne serait prête que dans cinq ou six semaines : il les priait de tenir jusque-là , promettant qu'ils recevraient alors du secours. Mais ceux de Reims avaient si peu envie d’en recevoir, qu’ils n'avaient

Fig. 59. — « Comment ceulx de Reims ouvrirent les portes au roy, et après fut sacré et couronné. »

Ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la biblioth. nat.

même pas voulu laisser entrer dans leurs murs les hommes que Châtillon , Saveuse et Lisle-Adam avaient amenés en grand nombre à leur suite. Les trois seigneurs se retirèrent; et ils n’étaient pas encore bien loin, que les notables, tenant conseil, envoyèrent, du consentement de tous, des députés au roi. Le roi les reçut, leur assura par lettres pleine amnistie, et le même jour fit son entrée dans la ville (16 juillet).

L’archevêque Régnault de Chartres , qui l’y avait précédé dès le matin , vint à sa rencontre à la tête des corporations et de la bourgeoisie; et le peuple faisait entendre autour de lui le joyeux cri de Noël : mais tous les regards étaient pour la Pucelle, qui suivait le prince avec l’armée. Le reste

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du jour et toute la nuit furent employés aux préparatifs du sacre, qui eut lieu le lendemain dimanche, 17 juillet. Les maréchaux de Boussac et de

Fig. 60.— Reliquaire de la sainte ampoule pour le sacre des rois de France, tel qu’il était avant 1793, dans l’église Saint-Remi, à Reims. D’après les Églises de Reims, par Tarbé, in-4», 1843.— La sainte fiole était portée par une colombe d’or, au bec et aux pieds de corail, fixée sur un plateau de vermeil richement ciselé et orné de pierreries. Une chaîne d’argent permettait au grand prieur de suspendre à son cou le reliquaire, lorsqu’il le portait aux cérémonies du sacre. Ses dimensions étaient de 16 centimètres de large sur 19 de hauteur. Ce reliquaire fut brisé solennellement à Reims, au mois d’octobre 17 et les débris envoyés à la Convention nationale, qui les partagea entre le Trésor et la Monnaie.

Rais (Rais fut fait maréchal ce jour-là), le sire de Graville, grand maître des arbalétriers, et le sire de Culan, amiral de France, allèrent à cheval, bannière au vent, chercher à Saint-Remyla sainte ampoule, qu’ils jurèrent,

Fig. 61. — Jeanne, portant sa bannière, assiste au sacre de Charles VII, dans la cathédrale de Reims. Elle est accompagnée de d'Aulon, son écuyer, de Jean Pasquerel, son confesseur, religieux augustin, de ses pages Louis de Contes, etc. — Tableau de Ingres, au musée du Louvre. xixc siècle.

selon le cérémonial, de conduire et de ramener sûrement; et sous leur escorte, l’abbé, revêtu de ses habits pontificaux, la porta solennellement jusque devant l’église de Saint-Denis, où l’archevêque , à la tête du chapitre, la prit de ses mains pour la déposer sur le grand autel de Notre-Dame.

fig. 62. — La cathédrale de Reims, où eut lieu le sacre du roi. Monument du xme siècle. — La façade, renommée entre les plus belles, est couverte de tout un peuple de statues.

Fig. 63. — Extrait de la lettre de trois gentilshommes angevins à la belle-mère de Charles Vil, le jour du sacre, 17 juillet 1429.

(D'après une copie du temps, conservée aux Archives de Riom.)

Lecture. — Pour aler quérir la sainte Empolle en l’abbaye Traduction. — Pour aller chercher la sainte Ampoule en l’ab-

de Saint-Ramy, et pour la appourter en la grant église de baye de Saint-Remy, et pour l’apporter en la grande église de

Nostre-Dame, où a esté fait le sacre, furent ordonnés le mares- Notre-Dame, où a été fait le sacre , furent désignés le maréchal de

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Au pied de l’autel était le roi. Selon l’antique usage , il devait être entouré des douze pairs du royaume. Comme on ne pouvait ni les réunir ni les attendre, les principaux seigneurs et les évêques présents tenaient la place des absents : comme pairs laïques, le duc d’Alençon pour le duc de Bourgogne , l’allié des Anglais ; les comtes de Clermont et de Vendôme, les sires de Laval, de laTrémouille et de Beaumanoir; comme pairs ecclésiastiques , l’archevêque de Reims , l’évêque de Laon et l’évêque de Châlons , en vertu de leur titre ; les évêques de Séez, d’Orléans, et un sixième au nom des autres titulaires. L’archevêque de Reims officiait; le sire d’Albret tenait l’épée devant le roi. Mais il y avait encore un personnage que l’antique cérémonial ne prévoyait pas : c’était la Pucelle , debout aux côtés du roi , son étendard à la main. Après la cérémonie , quand le prince , fait chevalier par le duc d’Alençon, eut reçu de l’archevêque l’onction sacrée et -la couronne, la Pucelle, se jetant à ses pieds, lui embrassa les genoux, et, pleurant à chaudes larmes : « Gentil roi, dit-elle, ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre , en montrant que vous êtes vrai roi et celui auquel le royaume doit appartenir. » Elle pleurait , et les seigneurs qui étaient là pleuraient avec elle.

LA PUCELLE

C’était le roi , c’étaient les seigneurs et le peuple , que , par ces paroles, Jeanne prenait à témoin de la vérité de sa mission : et qui d’entre eux la pouvait mettre en doute? Orléans délivré en quatre jours de combat; les Anglais , en moins d’une semaine , chassés de leurs principales positions sur la Loire et battus en rase campagne dans leur retraite; le roi , mené à Reims avec une armée dépourvue de tout, à travers un pays occupé par l'ennemi , entrant dans les villes et atteignant le but de son voyage sans coup férir : voilà ce qu’elle avait fait; et sa façon d’agir n’était pas moins surprenante que les résultats obtenus. Dans la première 'campagne , elle avait montré non-seulement l’inspiration qui enlève le succès, mais l’habileté qui le prépare, étonnant les plus vieux capitaines par une connaissance de la guerre que l’on ne pouvait attendre ni de son sexe ni de son âge. Et dans

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