‹ Jeanne d'ArcChapitre 28 sur 112 · PP · texte numérisé non relu

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Fig. 64. Le vieux château des archevêques de Reims. Démoli en 1 5 9 5 . — Voyages dans l’ancienne France, par J. Taylor, d’après une gravure deChâtillon.

cette nouvelle entreprise , où l’on avait affaire moins aux Anglais qu’à des enfants égarés de la France, elle avait su prendre les villes sans qu’une seule goutte de ce sang français, qui lui était si cher, fût répandue.

Mais ce qui commandait surtout la foi en sa mission , c’est qu’elle l’affirmait. Elle se plaisait à dire que son œuvre n’était que ministère, c’est-à-dire qu’elle ne faisait, humble servante, que ce qui lui était commandé; et quand on lui disait que jamais en aucun livre on n’avait lu choses semblables, elle répondait : « Messire a un livre où nul clerc n’a jamais lu, si parfait qu’il soit en cléricature. » C’est donc à Dieu qu’elle en rapportait le principe; et quand elle l’affirmait, comment ne l’en pas croire ? Tout en elle était d’une sainte. Sa piété, sa ferveur sont attestées à toutes les époques de sa vie. Il ne lui suffisait pas d’accomplir ses devoirs de bonne chrétienne : elle le faisait avec un zèle à en chercher les occasions parmi les empêchements de toute sorte, où l’on pouvait voir qu’ils n’étaient pas seulement pour elle une obligation de conscience, mais une joie de l’âme. Souvent, à la messe, pendant l’élévation ou quand elle communiait, ou bien encore lorsqu’elle était en prière, on la voyait verser des larmes. Elle se plaisait au son des cloches, simple et religieuse harmonie qui n’est point seulement un appel à la prière, mais comme une voix de la terre au ciel. Elle se plaisait aux chants consacrés, et chaque jour, à l’heure du crépuscule, pendant que les cloches sonnaient, elle se retirait dans les églises, et, rassemblant les religieux mendiants qui suivaient l’armée du roi , elle leur faisait chanter quelqu’une des hymnes de la Vierge. Elle aimait surtout les petits et les simples, et cherchait à se confondre parmi eux pour approcher de Celui qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants. « Quand elle se trouvait, dit Pasquerel, dans un endroit où il y avait des couvents de moines piendiants, elle me disait de lui remettre en mémoire les jours où les petits enfants des mendiants recevaient la communion, afin que, ce jour-là, elle la reçût avec eux : ce qu’elle fit bien des fois. »

Ce n’était point assez pour elle que de rendre honneur à Dieu : elle eut voulu qu’il fût honoré de tout le monde; elle voulait que les soldats fussent comme elle dans la grâce de Celui en qui elle cherchait sa force. On a vu à quel titre elle admettait les troupes autour de sa bannière, quelles conditions elle réclamait pour l’assaut ou pour la bataille : elle fit que

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la Hire se confessât. Ce n’était pas, sans doute, chose bien rare en ce temps, mais, ce qui était bien plus commun alors comme aujourd’hui, c’étaient les jurons, les blasphèmes, cette déplorable habitude qui fait qu’on renie Dieu et qu’on se damne soi-même comme sans y penser. Jeanne ne se lassait pas de la combattre auprès des seigneurs comme auprès des soldats : <(. Ah ! maître , disait-elle à un des principaux chevaliers qu’elle entendait jurer ainsi, osez-vous bien ainsi renier notre Sire et notre Maître ? En nom Dieu, vous vous en dédierez avant que je parte d’ici. » Et le chevalier se repentit et se corrigea. Elle reprenait les ducs, les princes comme les autres. On n’osait plus jurer en sa présence, et le duc d’Alençon déclare que sa vue seule le contenait. Mais c’est l’habitude même qu’elle eût voulu déraciner de leurs cœurs; et, ne la pouvant détruire, elle cherchait à la transformer en proposant à cet instinct, devenu machinal, une manière inoffensive de se produire. Elle avait décidé la Hire à ne plus jurer que par son bâton , et elle-même , comme pour tâcher d’en mettre l’usage à la mode, elle avait, si l’on en croit Perceval de Cagny, familièrement adopté cette expression : Par mon martin (par mon bâton)!

« Sa chasteté, sa pudeur, ne pouvaient jamais mieux se montrer que dans cette vie toute militaire. On s’étonnait de la voir à cheval si longtemps comme étrangère aux nécessités qui l’auraient pu forcer d’en descendre. Quand elle le pouvait, elle allait passer la nuit chez l’hôte le mieux famé de la ville ou du voisinage, et partageait son lit avec quelqu’une des filles de la maison. Quand elle ne le pouvait pas, elle couchait, comme les autres, à la paillade, mais toute vêtue et renfermée dans ses habits d’homme. C’était peu que d’être chaste et pure : elle inspirait la chasteté aux autres. D’Aulon, son écuyer, qui la voyait plus familièrement que personne, quand il l’armait, quand il dut panser ses blessures; Alençon, qui l’avait près de lui dans toute la campagne de la Loire; Dunois, qui la suivit presque partout, s’accordent à dire, comme les deux braves soldats sous la garde desquels elle vint de Vaucouleurs, que jamais sa vue n’éveilla en eux aucune pensée dont elle eut pu rougir. Il est inutile de dire qu’elle ne pouvait souffrir la présence de ces femmes qui se mêlaient aux armées, à la honte de leur sexe. Plusieurs fois, elle ordonna qu’elles fussent toutes renvoyées. Aucune n’eût ose se montrer devant elle, et elle ne tolé-

rait pas davantage qu’une fille suivît son amant, fût-il chevalier, à m'oins de se marier. Un jour elle en poursuivit une, l’épée levée, mais sans la frapper pourtant, et en l’avertissant avec douceur de ne plus se trouver dans la société des hommes d’armes, ou qu’elle lui ferait déplaisir. Une autre fois elle fit plus : elle brisa son épée sur le dos de l’une d’elles, l’épée de sainte Catherine ! Le roi en fut fâché pour l’épée, et lui dit qu’elle aurait mieux fait de prendre un bon bâton. Mais elle tenait plus à l’honneur de son sexe qu’à l’épée de sainte Catherine.

Si elle voulait rappeler le soldat aux devoirs du chrétien, elle tâchait, à plus forte raison, de le soustraire à ces habitudes de pillage et de meurtre qui trouvent dans la vie des camps trop d’occasions de se satisfaire. Elle avait horreur du sang versé. C’était pour ne tuer personne qu’elle portait à la main son étendard dans les batailles. Elle n’imposait pas cette loi aux siens, sans doute, mais elle condamnait tout ce que la nécessité ne commandait pas. Un jour, un Français ayant frappé à la tète et blessé grièvement un des Anglais prisonniers qu’il avait sous sa garde , Jeanne descendit de cheval, soutint le blessé par la tête, et lui fit donner les secours de la religion tout en lui prodiguant les siens. Quant au pillage, cette cause de violences et quelquefois de meurtres, elle ne le tolérait pas plus volontiers. Elle ne répondait de la victoire qu’à la condition qu’on ne prendrait rien à personne et qu’on ne ferait aucune violence aux pauvres gens. Pour sa part, même quand on manquait de vivres, elle refusait de prendre rien de ce qui avait été enlevé. Sa bonté était extrême et s’étendait à toutes les misères. Elle faisait volontiers l’aumône^ elle donnait aux autres pour qu’ils la fissent aussi ; elle disait qu’elle était envoyée pour la consolation des indigents et des pauvres. Quant aux blessés, qui étaient plus spécialement confiés à sa sollicitude, elle avait les mêmes soins pour tous, qu’ils fussent Anglais ou Français. Et avec tout cela, elle était si simple, que sa bonté faisait oublier sa grandeur, et qu’un des témoins du procès déclare naïvement qu’il voudrait avoir une aussi bonne fille.

Cette simplicité, cette innocence, cette douceur qui se gardaient inaltérables jusque dans les troubles de la vie des camps, rendaient plus étonnantes encore les grandes qualités qu’elle montrait dans la conduite des armées. Ses compagnons admiraient en elle , non-seulement le courage du

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chevalier ou le coup d’œil du grand capitaine , mais une science et comme une habitude de la guerre que le temps semble seul pouvoir donner. Le duc d’Alençon, qui, dans la campagne de la Loire, commandait à côté d’elle, et on peut dire sous elle, n’hésite point à constater, par le récit des faits, et à reconnaître expressément, par ses paroles, cette supériorité dont tout le monde s’étonnait : « En toutes choses, dit-il, hors du fait de la guerre, elle était simple et comme une jeune fille; mais, au fait de la guerre, elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une

Fig. 65. — Comment laIPucelle battit deux filles mauvaises, et rompit sur leur dos son épée de sainte Catherine. — Ms. fr., n° 5o54, daté de 1484, à la bilioth. nat.

armée, à ordonner les batailles ou à disposer l’artillerie. Et tous s’étonnaient de lui voir déployer dans la guerre l’habileté et la prévoyance d’un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. Mais on l’admirait surtout dans l’emploi de l’artillerie, où elle avait une habileté consommée. » Ce n’est point là le propre d’une mystique, et la Sibylle française, comme l’appelait un clerc allemand dans un écrit de ce temps-là (juillet-septembre 1429), ne ressemblait guère à toutes celles qu’il énumère en tête de son livre pour la rattacher à des antécédents. Jeanne, dont on voudrait faire une visionnaire, à cause de ses visions, était loin, quelque pieuse qu’elle fût, d’être absorbée dans les paisibles contemplations de l’extase.

Fig. 66. — Jeanne ayant demandé au Conseil de la ville de Tours qu'il donnât cent écus pour trousseau de mariage à la fille

(Extrait de l’un des anciens registres conservés

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du peintre Hennes Poluoir, qui avait décoré son étendard, le Conseil prit la résolution rapportée dans la pièce suivante, a la mairie de Tours.) — Voir page 146.

Pour la fille Hennes.

Lecture. — Le vu» jour de février, l'an m un* xxix, au lieu de la Massequière, présens Jehan Godeau , lieutenant, etc., et Guion Farineau , juge de Touraine, se sont assemble^ les esleuq : Maistre Pierre l’Ernute, official de Tours , pour Mgr l'arcevesque ,- maistre Jehan Chevrier, chanoine et arcepresbtre de l’église de Tours, pour ladicte église,- maistre Jehan des Landes, dit Boucandry, pour chappitre de Monseigneur Saint Martin; Jehan de Brion , Macé de la Bretonnière, Pierre Briçonnet, Jehan Besaintre , Guillaume de Montbason, Jehan Laillier , Colas de Montbason, Jehan Hervieu, Jean Peslieu, Roulet Berthelot , Gillet de Brion , Guillaume de Montbason et autres.

Pai les quelx a esté délibéré que à la fille de Hennes Poluoir , paintre , qui de nouvel est mariée, pour lonneur de Jehanne lapucelle, venue en ce royaume devers le roy pour le fait de sa guerre, disant à hii aïoir esté envoyée de par le roy du Ciel contre les Anglais ennemis de ce royaume ; la quelle a rescript à la ville que, pont le mai tage de ladicte fille , icelle ville lui paie la somme de cent escu ^ : que, de ce , riens ne Lu su a paié ne baillé, pour ce que les deniers de ladicte ville convient emploier es réparacions de ladicte ville et non ailleurs. Mais, pour l’amour et honneur de ladicte Pucelle , iceulx gens d’église , bourgeois et habitants feront honneur à ladicte fille à sa bénédiction , qui sera juedi prouchain; et d’icelle feront prier ou nom de ladicte ville ; et pour faire ladicte prière aux hommes notables d’icelle ville , est ordonné Michau Hardouin , notaire de ladicte ville. Et à icelle fille sera donné du pain et du vin le jour de sadicte bénédiction ; c est assavoir, le pain d ung sextier de froment , et quatre jalay es de vin.

Pour la fille Hennes.

Traduction. Le septième jour de février 1429, au lieu delà Massequière, présens Jehan Godeau, lieutenant, etc., et Guion Farineau, juge de Touraine, se sont assemblés les élus : maître Pierre l’Ermite , official de Tours, pour Msr l’archevêque; maître Jean Chevrier, chanoine et archiprêtre de l’église de Tours, pour ladite église; maître Jean des Landes, dit Boucandry, pour le chapitre de Msr saint Martin; Jean de Brion, Macé de la Bretonnière, Pierre Briçonnet, Jean Besaintre, Guillaume de Montbazon , Jean Hervieu, Jean Peslieu, Roulet Berthelot, Gillet de Brion , Guillaume de Montbason et autres.

Par lesquels il a été délibéré que, à la fille de Hennes Poluoir, peintre, qui est nouvellement mariée1, et pour 1 honneur de Jehanne la Pucelle, venue en ce royaume vers le roi, pour l’aider dans sa guerre, et lui disant quelle lui était envoyée de par le Roi du ciel contre les Anglais, ennemis de ce royaume. Laquelle Pucelle a écrit à la ville pour lui demander qu’à l’occasion du mariage de ladite fille, la ville lui payat la somme de cent écus. Il est décidé que de cette somme rien ne lui sera payé ni donné, vu que les deniers de la ville doivent être employés aux réparations des murailles et non ailleurs. Mais pour 1 amour et en 1 honneur delà Pucelle, eux tous gens d’église, bourgeois et habitants feront honneur à ladite fille à sa bénédiction nuptiale, qui aura lieu jeudi prochain, et ils feront prier pour elle au nom de la ville, et pour faire dire ces prières aux gens notables de la cité est désigné Michel Hardouin, notaire de Tours. Et de plus à cette fille sera donné du pain et du vin le jour de son mariage : savoir le pain d’un septier de froment et quatre jalaies de vin.

1 On verra par la suite du texte qu'il faut entendre ici fiancée. Les fiançailles étaient l'engagement réciproque de s’épouser.

JEANNE d’arc. III. — I9

C’était, comme on l’a pu voir déjà par le tableau même de ses premières campagnes, une nature pleine de vivacité et d’entrain , faisant pour sa part métier de soldat et de chef de troupes , et ne différant des autres que par ces illuminations de l’esprit et ces vertus angéliques , où l’on pouvait voir un rayonnement de la forcç qui l’animait.

Si les résistances devaient survivre au sacre en certain lieu, les hommages n’avaient point attendu jusque-là pour lui venir de toutes parts. Les chevaliers abandonnaient leurs propres panonceaux pour s’en faire faire sur le modèle des siens. Le roi lui avait donné un état de maison qui la faisait l’égale d’un comte, ne voulant pas que personne dans l’armée eût lieu de mépriser son dénûment ; et elle soutenait son rang parmi les seigneurs sans vanité comme sans fausse modestie. Elle avait reçu des Orléanais une robe à la livrée du duc d’Orléans; du duc de Bretagne, des compliments d’abord, et à la suite de la bataille de Patay une dague et des chevaux de prix. Elle recevait ces présents : elle en faisait à son tour, et même aux plus grandes dames, usant familièrement de réciprocité sans prétendre les égaler d’ailleurs, et s’excusant avec grâce de la modicité de ses dons. Mais elle aimait surtout à donner, selon le précepte de l’Évangile, à ceux de qui elle n’espérait rien recevoir; et, pour cela, elle ne craignait pas de recourir à son crédit. Pendant qu’elle demeurait à Tours, elle avait pris en amitié la fille du peintre qui décora son panonceau et sa bannière. Cette jeune fille se mariant, elle demanda, par une lettre adressée au conseil de Tours, qu’il lui donnât cent écus pour son trousseau. Après le sacre, ce qu’elle demanda aurai et ce qu’elle obtint pour prix de cette couronne qu’elle avait fait poser sur sa tête, c’est qu’il usât de sa prérogative pour exempter d’impôt le village où elle était née. Le père de Jeanne , qui vint rejoindre sa fille à Reims, put en rapporter la nouvelle aux habitants de Domrémy.

Si Jeanne recevait des grands ces honneurs, que ne devait-elle pas attendre du peuple ? « Et l’appeloient ly aulcuns du commun de France , l’Angélisque; et en faisoient et cantoient (chantaient) plusieurs canchons (chansons), fables et bourdes, moult merveilleuses, » dit le haineux auteur d’une chronique bourguignonne. C’était comme une adoration, et elle ne savait comment s’en défendre. On se jetait aux pieds de son cheval; on

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baisait ses mains et ses pieds -, et l’accusation , qui plus tard devait recueillir précieusement les moindres traits de ces hommages populaires pour les faire tourner à sa perte, constate que l’on portait des médailles à son effigie , qu’on plaçait son image dans les églises, et qu’on la mentionnait dans les prières de la messe. Jeanne ne demandait pas mieux que de savoir qu’on priât pour elle; mais son bon sens la mettait en garde contre l’enivrement de ces honneurs ; et , quand les docteurs lui disaient qu’elle faisait mal de les souffrir, qu’elle entraînerait les peuples à l’idolâtrie, elle répondait avec simplicité : « En vérité, je ne m’en saurais garder, si Dieu ne m’en gardait lui-même. »

La foi en elle , l’enthousiasme était donc général , et il y en a , dans le temps

Fig. 67. — Médaille représentant d’un côté le Père éternel, de l'autre les armoiries octroyées par le roi à la Pucelle et à sa famille. D’après la Notice sur des plombs historiés trouvés dans la Seine, par M. Arthur Forgeais. — Le procès de Rouen constate que l’on portait des médailles à l’effigie de la Pucelle, qu on plaçait son image dans les églises, et qu’on la mentionnait dans les prières de la messe.

même, des témoignages de diverses sortes. Le comte d’Armagnac lui écrivait pour savoir à quel pape il fallait se soumettre (août 142g); Bonne Visconti, pour qu’elle la rétablît dans le duché de Milan ; et sa lettre portait cette suscription : « A très-honorée et très-dévote Pucelle Jeanne, envoyée du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglois tyrannisans la France. » Christine de Pisan , presque septuagénaire , sentait se ranimer en elle un reste d’inspiration pour chanter celle qui avait conduit son peuple comme Josué, qui l’avait sauvé comme Gédéon, qui avait surpassé en prodiges Esther, Judith et Débora. « Et sachez, s’écrie-t-elle,

« Et sachez que par elle Anglois « Seront mis jus (à bas) sans relever,

« Car Dieu le veult. »

Et déjà elle voyait non-seulement Paris ouvrant ses portes à Charles VII

Fig. 68. — Collecte introduite dans l’office de la messe en faveur de la Pucelle. Ms. fr., n° 73oi, à la biblioth. nat. — Plus tard, les juges de Rouen alléguèrent ces oraisons comme un grief contre Jeanne dans le procès de condamnation.

Oratio , etc.

Lecture. — Deus , actor pacis, qui sine archu et sagitïa inimicos in te sperantes elidis , subveni, quesumus , Domine, ut nostram propitius thueare adversitatem , ut [et], sicut populum tuum per manum femine liberasti, sic Karolo, régi nostro, brachium victoriœ érigé ut hostes qui in sua confidunt multitudine, ac sagittis et suis lanceis gloriantur, queat in presenti super are, et tandem ad te, qui via, ‘ veritas et vit a es, una cum sibi commissa plebe, gloriosa valeat permanere. Per Dominum nostrum Jesum Christum.

Explicit oratio Puellœ per regem 1 Franciæ, etc.

Oraison, etc.

Traduction. — Dieu, auteur de la paix, qui, sans arc et sans flèche, détruisez les ennemis qui espèrent en vous, venez à notre aide, nous vous en prions, Seigneur, et dans votre bonté secourez notre malheur. Et de même que vous avez délivré votre peuple par la main d'une femme, de même donnez à Charles, notre roi, un bras victorieux, afin qu’il puisse dans le présent vaincre ses ennemis , qui se fient en leur multitude et s’enorgueillissent de leurs flèches et de leurs lances, et qu’il parvienne un jour glorieusement près de Vous2, qui êtes la voie, la vérité et la vie, avec le peuple qui lui a été confié. Par Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Fin de l’oraison de la Pucelle pour le roi de France, etc.

1 Le texte latin porte per regem, au lieu de^ro rege.

s Dans la traduction de ce passage, nous n'avons pas suivi littéralement le texte latin, qui porte par erreur: gloriosa valeat permanere , au lieu delà bonne leçon : gloriose valeat pervenire.

et les Anglais chassés de France, mais l’Église pacifiée et la terre sainte reconquise.

Mais une plus franche poésie se développait dans les traditions qui s’attachaient à sa personne. Déjà la légende naissait pour elle à côté de l’histoire, et l’imagination populaire parait de ses fantaisies les prodiges bien plus sérieux qu’elle opérait. Au siège d’Orléans, les Anglais déclaraient avoir vu deux prélats cheminant en habits pontificaux tout à l’entour des murailles

Fig. 69. — Jeanne comparée à Judith. Tiré du Champion des dames, œuvre de Martin le Franc, ms. exécuté à Arras en 1440; biblioth. nat., n° 12476 fr. — Christine de Pisan, presque septuagénaire, chantait Jeanne, qui avait conduit son peuple comme Josué, qui avait surpassé en prodiges Esther, Judith et Débora.

de la ville ; et l’on ne doutait pas que ce ne fussent les deux patrons de la cité, saint Euverte et saint Aignan, qui l’avaient jadis sauvée des mains d’Attila. Au moment où Jeanne avait donné le signal du dernier assaut, une colombe avait paru, planant au-dessus de son étendard- à Troyes, « une infinité de papillons blancs » voltigeant à l’entour; et à la veille du voyage de Reims on avait vu, dans le Poitou, « des hommes armés de toutes pièces chevaucher en l’air sur un grand cheval blanc , se dirigeant des mers d’Espagne vers la Bretagne et criant aux populations effrayées :

« Ne vous esmayez » (n’ayez peur). — C’est l’Angleterre qui devait trembler.

Il était plus facile encore de répandre le merveilleux sur sa naissance , sur ses premières années. Sa naissance avait été divinement présagée. La nuit qu’elle vint au monde (c’était l’Epiphanie) , les gens du peuple avaient, sans savoir pourquoi, senti en eux une joie inexprimable; ils couraient çà et là, demandant ce qu’il y avait de nouveau; les coqs avaient fait entendre des chants inaccoutumés, et, pendant deux heures, on les vit battant de l’aile comme en présage de cet événement. Son enfance n’avait pas été moins bénie. Pendant qu’elle gardait les brebis, les oiseaux des champs venaient à sa voix, comme privés, manger son pain dans son giron; jamais le loup n’approcha du troupeau confié à sa garde , ni l’ennemi ou le malfaiteur, du toit paternel, tant qu’elle l’habita. Quand elle eut sa première révélation, ses compagnes jouant avec elle la défiaient à la course; elle courait, ou plutôt elle volait; ses pieds rasaient le sol sans y toucher. — Voilà ce qu’on disait, voilà ce que recueillait déjà Perceval de Boulainvilliers dans une lettre écrite au duc de Milan le 21 juin 1429, trois jours après la bataille de Patay, et terminée pendant le voyage de Reims. « Cette Pucelle, » ajoutait-il , plaçant auprès de ces fictions un portrait fait au naturel, « est d’une rare élégance, avec une attitude virile. Elle parle peu et montre une merveilleuse prudence dans ses paroles. Elle a une voix douce comme une femme, mange peu, boit peu de vin; elle se plaît à cheval sous une armure brillante. Elle aime autant la société des gens de guerre et des nobles, qu’elle aime peu les visites et les conversations du grand nombre; elle a une abondance de larmes et le visage serein; infatigable à la peine, et si forte à porter les armes, que, pendant six jours, elle demeure complètement armée jour et nuit. »

Bien d’autres lettres, sans doute, et il en est resté plusieurs, portaient au loin le bruit de sa renommée. Celles mêmes qui laissent de côté le merveilleux de fantaisie témoignent de la même foi en ses succès, en ses prédictions, jusque dans les termes où les exagérait le bruit populaire. Des envoyés de quelque ville ou prince d’Allemagne qui donnent une curieuse et très-précise relation du siège d’Orléans et de la campagne de la Loire, y compris la bataille de Patay, et qui, par conséquent, écrivent après le 18 juin, disent que « la Pucelle a garanti qu’avant que le jour de la Saint-

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Jean-Baptiste de l’an 29 arrive (avant huit jours), il ne doit pas y avoir un Anglais, si fort et si vaillant soit-il, qui se laisse voir par la France, soit

Fig. 70. — René d’Anjou, duc de Lorraine, comte de Provence, roi de Sicile et de Jérusalem, qui vint assister au sacre du roi. — D'après un diptyque en bois, peint et doré, appartenant à M. Ambroise Firmin-Didot. Ce portrait passe pour être l’œuvre de René lui-même. Le prince est décoré du collier de l’ordre de Saint-Michel ; il tient à la main les insignes de l'ordre du Croissant, fondé par lui en 1448, et dont le nombre de petits bâtons travaillés en forme de colonnes représentait le nombre des combats où le chevalier s’était distingué.

en campagne, soit en bataille; » et le terme n’a rien qui les étonne : on croit que rien ne lui peut résister. Le secrétaire de la ville de Metz, qui écrit pendant le voyage de Reims, le 16 juillet, ne met en doute aucun des

bruits qui lui signalent les villes comme prises et comme près de l’être : car « tout ce que le dauphin et la pucelle entreprennent leur réussit en tout sans aucune résistance-, » et il montre qu’il y avait tout à l’entour autant de répugnance à l’aller combattre que d’empressement à servir avec elle. Le duc de Bourgogne s’était vu réduit à l’inaction, les Flamands et les Picards refusant de l’aider hors de leur pays-, et, au contraire, beaucoup de chevaliers partaient des pays allemands pour « aller trouver le dauphin à Reims. » On l’apprend par cette lettre; et l’on voit, en effet, Robert de Sarrebruck, seigneur ou damoiseau de Commercy, on voit le duc de Bar, René d’Anjou, héritier désigné de la Lorraine, qui naguère avait fait hommage à Henri VI, venir rejoindre le roi, la veille du sacre.

On était donc plein de confiance et d’espoir. Le sacre, loin d’être le terme où l’on dût s’arrêter, ne se montrait que comme le point de départ de la conquête. La couronne que le prince y recevait était le gage du royaume qu’il avait à reprendre, et dans l’armée et dans le peuple il y avait un élan immense pour l’y aider. Comment ces espérances furent-elles déçues? La mission de Jeanne se terminait-elle au sacre? et la victoire a-t-elle dès lors cessé de la suivre, parce que la force qui la faisait vaincre ne la dirigeait plus ? C’est une question qui se pose d’elle-même, et marque un point d’arrêt dans le récit au moment où l’on passe de la période triomphante qui aboutit à Reims à celle qui a pour terme Rouen.

Sculpture du transept de la cathédrale de Reims, xill* siècle.

PARIS

La Campagne de Paris. — L’Attaque de P,aris.

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