LA CAMPAGNE DE PARIS
unois raconte qu’après le sacre, quand Charles VII traversa la Ferté et Crespy en Valois, comme le peuple accourait criant Noël, Jeanne, qui était à cheval entre l’archevêque de Reims et lui-même, dit : « Voilà un bon peuple, et je n’ai jamais vu peuple qui se réjouît tant de l’arrivée d’un si noble prince. Et puissé-je être assez heureuse pour finir mes jours et être inhumée en cette terre ! — O Jeanne, lui dit l’archevêque, en quel lieu croyez-vous mourir? » Elle répondit : « Où il plaira à Dieu, car je ne suis assurée ni du temps ni du lieu plus que vous-même. Et que je voudrois qu’il plût à Dieu, mon créateur, que je m’en retournasse maintenant, quittant les armes, et que je revinsse servir mon père et ma mère à garder leurs troupeaux avec ma sœur et mes frères, qui seraient bien aises de me
Initiale aux armes de René d’Anjou, tirée d’un acte de 1466. Archives de France.
voir ! »
Cette anecdote, racontée par Dunois lui-même, et reproduite non sans
altération dans la Chronique de la Pucelle et dans le Journal du siège d’Orléans, est devenue le fondement principal de 1 opinion qui marque au sacre de Reims le terme de la mission de Jeanne d Arc. On lésa rapprochées de celles qu’elle dit à Charles VII après la cérémonie : « Ores est exécuté le plaisir de Dieu, qui vouloit que vinssiez à Reims recevoir votre digne sacre en montrant que vous êtes vrai roi. » On a même fait du tout une scène où Jeanne, qui veut s’en aller, cède aux instances qui la veulent retenir, et les larmes qu’elle répand dans la joie du triomphe sont rapportées au pressentiment de sa fin prochaine, ou pour le moins à la peine qu’elle éprouve quand cessant d’être l'envoyée de Dieu, elle se résigne à devenir l’instrument de la politique des hommes.
Laissons là les fictions et revenons au fait. Suivons Jeanne dans la carrière où elle continue de marcher ; et si l'on veut savoir à quel titre elle y marche, c’est elle seule qui le peut dire, c’est à ses déclarations les plus authentiques que l’on doit le demander! Or il y en a une qui remonte au commencement de sa mission, et qui est contenue dans un document signé d’elle : je veux parler de la lettre qu’elle adressa aux Anglais avant de les attaquer. Dans cette lettre, datée du 22 mars 1429, elle leur dit expressément : « Je suis cy venue de par Dieu le Roi du ciel, corps pour corps, pour vous bouter hors de toute France. » C’est ce qu’elle avait dit à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers; c’est ce qu’elle répéta aux diverses époques de sa courte carrière, si l’on s’en réfère aux témoignages les plus autorisés. C’est ce qu’elle déclare encore dans son procès. Dans le dixième des 70 articles proposés contre elle, on lit qu’elle prétend « avoir eu par saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite, cette révélation de Dieu, qu’elle ferait lever le siège d’Orléans , couronner Charles , qu’elle dit son roi , et chasserait tous ses adversaires du royaume de France. » Et l’on ne peut pas dire que ce soit une allégation mensongère de ses juges, invention dont on les pourrait bien croire capables, à voir toute les faussetés que l’accusation y ajoute pour entacher sa prédiction de sortilège quand l’événement la vérifiait! Jeanne en convient : « elle confesse qu’elle porta les nouvelles de par Dieu à son roi, que notre Sire lui rendrait son royaume, le ferait couronner à Reims et mettre hors ses adversaires; » et elle ajoute, « qu’elle disoit tout le royaume, et que si monseigneur le duc de Bourgogne et les autres sujets
Fig- 71- — Jeanne, à cheval, tient de la main gauche la couronne de France et de la droite traîne les lambeaux d’un e'tendard anglais. On voit près d’elle les armes d’Orléans et de Reims, et sous les pieds de son cheval, les flammes du bûcher de Rouen. Vient ensuite Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris. — Fragment des frises du Catholicon, projet de peinture murale de M. Lameire, conservé à l’École des Beaux-Arts, à Paris. xixc siècle.
du royaume ne venoient en obéissance, le roi les y feroit venir par force. » Elle confirme enfin ses précédentes déclarations sur ce sujet, lorsque le 2 mai, dans la séance de l’admonition publique, interrogée sur 1 habit d’homme qu’elle portait toujours, et pourquoi elle le portait sans nécessité, par exemple dans la prison (on verra si dans la prison il lui fut inutile), elle répondait : « Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai habit de femme. » Même dans sa prison de Rouen, et à la veille de monter au bûcher, elle ne croyait donc pas sa mission terminée; elle ne le pouvait pas croire tant qu’elle vivait, et qu’il y avait un Anglais en France.
Est-ce à dire que Jeanne dût faire tout cela par elle-même sous peine de voir ses révélations démenties et sa mission reniée? Non assurément. Elle disait qu’elle était envoyée pour le faire, mais non qu’elle le ferait en tout état de cause. Et Gerson, le lendemain de la délivrance d’Orléans, tout en proclamant le caractère divin de sa mission , en avait averti : « Que le parti qui a juste cause prenne garde de rendre inutile par incrédulité, ingratitude ou autres injustices, le secours divin qui s’est manifesté si miraculeusement, comme nous lisons qu’il arriva à Moïse et aux enfants d’Israël: car Dieu, sans changer de conseil, change l’arrêt selon les mérites. » Pour atteindre avec elle au but qu’elle proposait, il fallait qu’on l’écoutât. Et les choses qu’elle avait annoncées au roi finirent après tout par s’accomplir. Seguin, un de ceux qui l’entendirent à Poitiers, constate, à l’honneur de Jeanne, qu’on les a vues réalisées.
Le rôle de Jeanne n’était donc point terminé à Reims, et si le succès ne répond plus à ses efforts, ce n’est point que la grâce de sa mission lui fasse défaut. Serait-ce qu’elle-même a manqué à sa mission? C’est ce que l’histoire va nous montrer.
Quand on reprend la série des faits, une réflexion vient ajouter une nouvelle force aux conclusions que nous avons tirées des témoignages : c’est que si Jeanne, après le sacre, avait songé à retourner dans sa famille, ce n’est pas la politique de Charles VII qui l’en eût empêchée : car cette politique était toujours celle de Régnault de Chartres et delà Trémouille. C’était pour eux un grand effort que d’avoir achevé le voyage de Reims. La chose faite, ils n’avaient pas lieu de regretter d’être venus jusque-là sans doute ; mais la suite permet de croire qu’ils n’étaient pas tentés d’aller plus loin.
PARIS
Le roi sacré à Reims, la Pucelle voulait qu’il entrât dans Paris. Tout le
’Qvid'Sokbona potest, monstras doctissime Gerso, Gerso sackosancti lvxqve decvsqve CH ORL .
Fig. 72. — Gerson, chancelier de l’université de Paris. D’après une gravure attribuée à Léonard Gaultier, xvn' siècle. Biblioth. nat. — Gerson, proclamant le caractère divin de la mission de Jeanne, avait donné cet avertissement : 0 Que le parti qui a juste cause prenne gardede rendre inutile, par incrédulité ou ingratitude, le secours divin qui s'est manifesté si miraculeusement. »
monde s’y attendait, et Bedford le premier. Dans une lettre datée du 16 juillet, la veille du sacre, le régent, annonçant au conseil d’Angleterre
que Reims, après Troyes et Châlons, devait le lendemain ouvrir ses portes au dauphin (le dauphin y entra ce jour même), ajoutait : « On dit qu’incontinent après son sacre il a l’intention de venir devant Paris et a espérance d’y avoir entrée, mais, à la grâce de N. -S. , aura résistance. » Mais si les villes, de Gien à Reims, avaient montré si peu d’ardeur à le combattre, devaient-elles, après le sacre, résister mieux, de Reims à Paris? Le ton même du message de Bedford prouve qu’il n’en était pas si assuré. Le sacre, il le sentait bien, devait produire partout une impression considérable en France. C’est pour cela que dans cette lettre il manifeste tant de regrets que le jeune Henri VI n’ait pas prévenu son rival, tant d’impatience qu’il vienne en France se faire sacrer à son tour « en toute possible célérité : >> car, ajoute-t-il, « s’il eût plu à Dieu que plus tôt y fût venu, ainsi que déjà par deux fois lui avoit été supplié par ambassadeurs et messagers , les inconvénients ne fussent pas tels qu’ils sont. » A défaut de Notre-Dame de Reims, il fallait donc lui garder au moins Notre-Dame de Paris. Or, dans cet ébranlement général, Paris même n’était pas sûr- et, pour le garder, le régent en était réduit à compter sur deux hommes qui n’étaient là ni l’un ni l’autre : le duc de Bourgogne, qui venait de partir, et le cardinal de Winchester, qui n’arrivait pas.
Winchester n’arrivait pas , et il n’y avait guère lieu de s’en alarmer encore. Le traité par lequel il s’engageait à mettre sa troupe au service du roi était du icr juillet - l’ordre de lui rembourser ce qu’il avait dépensé, du 5 : mais Bedford ne peut contenir son impatience. Il annonce qu’il se rend le surlendemain en Normandie, puis en Picardie, pour aller à sa rencontre : il semble qu’il veuille le prendre au débarquement, de peur qu’il ne lui échappe.
Le duc de Bourgogne était parti ce jour même (le 16) , promettant d’amener des renforts ; et Bedford se loue extrêmement des services qu’il a rendus et de ceux qu’il va rendre ; il va jusqu’à dire que, sans lui, « Paris et tout le ramenant (le restant) s’en alloit à cop (sur le coup) ! » Et cela n’est pas exagéré. Il importait donc qu’il revînt au plus vite. Aussi la duchesse de Bedford, sa sœur, comme pour mieux y veiller, partait-elle avec lui. Mais le duc avait-il bien sincèrement oublié tant de griefs personnels, si capables de contre-balancer en lui les raisons qui l’avaient entraîné vers les ennemis
Fig. 73. — Philippe le Bon, duc de Bourgogne, allié aux Anglais contre Charles VII, et le plus puissant prince de son temps. Tiré du Champion des dames, œuvre de Martin le Franc, ms. exécuté à Arras en 1440 et conservé à la biblioth. nat. sous le n° 12476 fr. L’auteur de cet ouvrage en fait hommage au prince. On voit en bordure les blasons des divers pays qui composaient ses Etats : Bourgogne, Brabant, Flandre, Franche-Comté, Hollande, Namur, Basse-Lorraine, Luxembourg, Artois, Hainaut, Zélande, Frise, Malines et Salins. Entête figurent les armes du prince, accostées de l’écu de France , avec le cri de guerre : Montjoie. A droite et à gauche sont reproduites des scènes relatives aux histoires de ce livre. Dans le bas, on remarque l’emblème personnel du duc et la devise qu’il prit à son troisième mariage : Autre n’auray.
de sa race: les prétentions de Glocester sur le Hainaut, les refus de Bedford touchant Orléans ? et ne savait-il pas , n’avait-on pas du moins cherché et réussi peut-être à lui faire croire que ceux-là mêmes qui venaient de lui rappeler avec tant d’éclat le meurtre de son père, avaient naguère eu la pensée de se débarrasser de lui de la même sorte? Invité par la Pucelle à se rendre à Reims, il était venu à Paris. Mais la campagne qui avait si rapidement conduit au sacre pouvait bien l’ébranler comme les autres. Le 1 6 , après les cérémonies qui avaient eu lieu à Paris par les soins de Bedford, on avait pu le voir partir avec quelque espérance. Le 17, après les cérémonies de Reims, on ne pouvait plus être assuré de le voir revenir.
Telle était la situation de Bedford : tout semblait se dérober à lui, et Paris même était au roi , si le roi suivait ce mouvement qui devait s’accroître à chaque pas et devenir, par son progrès, irrésistible. G était à quoi poussait Jeanne d’Arc ; et d’abord elle parut y avoir réussi. Le roi consentait à marcher sur Paris, où la Pucelle promettait de le conduire : c est ce qu annoncent les trois gentilshommes angevins qui, le jour même du sacre, écrivent de Reims pour en faire le récit à la reine et à sa mère. « Demain, disent-ils, s’en doit partir le roi tenant son chemin vers Paris... La Pucelle ne fait doute qu’elle ne mette Paris en l’obéissance. » Et le duc de Bourgogne, sur qui comptait Bedford, semblait bien près de lui faire défaut. Parti de Paris le 16, il s’était arrêté à Laon pour députer immédiatement vers le roi , dont il apprenait l’arrivée à Reims (les gentilshommes angevins en parlent le 1 7 dans leur lettre)-, et l’on comprend avec quelle joie ses envoyés durent être accueillis du roi : on croyait déjà la paix faite. « A cette heure, disent nos gentilshommes , nous espérons que bon traité se trouvera avant qu ils partent. » Mais cette démarche , en ouvrant tout à coup à la cour la voie des négociations, servit peut-etre plus que toute autre chose à faire manquer le but marqué par la Pucelle.
Ce n’est pas que Jeanne répugnât aux voies pacifiques. C’est par là qu’elle avait procédé tout d’abord à l’égard des Anglais eux-mêmes -, et si elle souhaitait moins de vaincre l’ennemi que de faire qu’il se retirât volontairement, à plus forte raison désirait-elle user de persuasion envers des Français.
Elle avait déjà écrit à Philippe le Bon avant le sacre. Elle lui écrivit le jour même de la cérémonie, à l’arrivée de ses messagers; et la lettre lui fut
PARIS
portée sans doute par la députation que le roi lui envoyait pour répondre à ses ouvertures. Jeanne aussi veut triompher de sa résistance; mais comme
Fig. 74. — Le roi de France, ayant été sacré, se rend à l’abbaye de Saint-Marcoul, où il guérit les écrouelles. Miniature du xvie s. D’après les Peintures et ornements des manuscrits français, de M. de Bastard.
la lettre qu’elle lui adresse diffère par le ton et l’accent des lettres qu’elle avait écrites aux Anglais avant de les combattre! Les Anglais sont des ennemis : elle les somme de partir, sans autre alternative que d’être mis