‹ Jeanne d'ArcChapitre 48 sur 112 · L ACCUSATION · texte numérisé non relu

L ACCUSATION

u cours de 1’instruction, un clerc de Normandie, de grand renom, maître Jean Lohier, étant venu à Rouen, l’évêque de Beauvais désira avoir son avis sur le procès commencé. On lui communiqua les pièces, on lui donna deux ou trois jours pour répondre : mais la réponse trompa l’attente du juge. Lohier déclara que le procès ne valait rien , parce qu’il n’était point en forme de procès ordinaire, qu’il était « traité en lieu clos et fermé, où les assistants n’étoient point en pleine et pure liberté de dire leur pleine et pure volonté; » parce que l’on y touchait à l’honneur du roi de France sans l’appeler lui-même , ni personne qui le représentât; enfin, parce que les articles n’avaient point été communiqués, et qu’on n’avait donné à l’accusée, une simple jeune fille, aucun conseil pour répondre en si grande matière à tant de maîtres et de docteurs. Pour toutes ces causes, le procès lui semblait nul. L’évêque de Beauvais fut, comme on l’imagine, furieux du résultat de sa consultation. Il vint trouver les

maîtres et docteurs plus dociles : Jean Beaupère, Jacques de Touraine, Nicole Midi, Pierre Maurice, Thomas de Courcelles, Loyseleur, et leur dit : « Voilà Lohier qui nous veut bailler belles interlocutoires en notre procès! Il veut tout calomnier, et dit qu’il ne vaut rien. Qui le voudroit croire, il faudroit tout recommencer, et tout ce que nous avons fait ne vaudroit rien. » Et passant en revue ses objections : « On voit bien de quel pied il cloche, ajouta-t-il. Par saint Jean! nous n’en ferons rien, ains (mais) continuerons notre procès comme il est commencé. » Le lendemain, le greffier Manchon, qui rapporte l’incident, ayant rencontré Lohier dans l’église Notre-Dame, lui demanda à lui-même ce qu’il pensait de l’affaire. « Vous voyez, dit le docteur normand , la manière comment ils procèdent. Ils la prendront, s’ils peuvent, par ses paroles, c’est à savoir dans les assertions où elle dit : Je sais de certain ce qui touche les apparitions-, mais si elle disoit : Il me semble, pour ces paroles : Je sais de certain, il m’est avis qu’il n’est homme qui la pût condamner. Il semble qu’ils procèdent plus par haine que par autrement-, et pour cette cause je ne me tiendrai plus ici, car je n’y veux plus être. » Il quitta Rouen , et il fit bien : on le voulait jeter à la rivière.

L’évêque poursuivit donc son œuvre. Dès le lendemain du jour où l’interrogatoire avait fini, le dimanche 18 mars, il réunit dans sa maison le viceinquisiteur et dix ou douze des assesseurs que l’on a vus, et soumit à leur examen quelques propositions extraites des réponses de Jeanne. Sur leur avis, il fut arrêté que les extraits de ces réponses seraient réduits en articles et communiqués aux docteurs, pour servir de base à leurs délibérations , ou, le cas échéant, à des informations nouvelles (22 mars).

Avant d’y procéder, on voulut avoir l’aveu de Jeanne au procès-verbal de ses interrogatoires. Jean de la Fontaine, commissaire de l’évêque, le vice-inquisiteur et quelques autres vinrent donc, le samedi 24, lui donner lecture de la minute française. Comme le greffier s’apprêtait à la lire, le promoteur Jean d’Estivet s’engagea à en prouver la vérité, dans le cas où Jeanne songerait à en récuser quelque chose. Jeanne promit de ne rien ajouter à ses réponses qui ne fût vrai. Elle interrompit le lecteur à propos de son nom, pour dire qu’on la nommait d’Arc, ou encore Romée, parce que dans son pays les filles portaient le nom de leur mère. Elle l’invita

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à poursuivre la lecture, tenant pour vrai ce qu’elle ne contredirait pas, et n’ajouta qu’une chose touchant son habit : « Donnez-moi une robe de femme pour aller à la maison de ma mère ,et je laprendrai-, » déclarant d’ailleurs qu’elle ne la prendrait que pour sortir de prison , et que, lorsqu’elle serait hors de prison, elle demanderait conseil sur ce qu’elle devrait faire.

Cet habit, le seul crime qu’on eût trouvé en elle , et l’on a vu par quelle impudeur, devait fournir à l’hypocrisie de ses juges l’occasion d’une belle scène le lendemain.

C’était le dimanche des Rameaux. L’évêque, accompagné de plusieurs des docteurs de Paris, Jean Beaupère, Nicole Midi, Pierre Maurice et Thomas de Courcelles, vint trouver Jeanne dans sa prison. Il lui rappela que souvent, et notamment la veille, elle l’avait prié , à cause de la solennité du jour, de lui permettre d’entendre la messe, et lui demanda si elle voulait bien pour cela quitter son habit d’homme et reprendre les vêtements de femme, comme elle faisait dans son pays, et comme faisaient les femmes de son pays. — Était-elle donc dans son pays, parmi les femmes de son pays? Si cela eût été sérieux, elle y avait déjà répondu, et l’on savait ses conditions. — Elle répondit cette fois en demandant, avec lapermission d’entendre la messe en habit d’homme, celle de communier à Pâques.

« Répondez à ma question, dit l’évêque : Quitterez-vous l’habit d’homme, si je vous l’accorde? — Je ne suis point avisée, je ne puis prendre l’autre habit.

— Vouiez-vous avoir le conseil de vos saintes ? — On pourrait bien me permettre d’entendre la messe dans cet état, comme je le désire vivement-, quant à l’habit, je ne puis le changer, cela n’est pas en mon pouvoir. » Et comme les docteurs insistaient: « Il ne dépend pas de moi de le faire, répliqua-t-elle ; si cela dépendait de moi, ce serait bientôt fait. »

On l’invita encore à consulter ses voix, afin de savoir si elle pouvait reprendre l’habit de femme pour communier à Pâques. Mais Jeanne répondit que, pour ce qui était d’elle, elle n’irait pas communier en changeant son habit contre un habit de femme -, elleajouta, pour que l’on accédât au moins à sa demande d’entendre la messe en habit d’homme, que cela ne chargeait pas son âme, et que porter cet habit n’était pas contre l’Église. — Le promoteur se fit donner acte de ces déclarations.

1 out ce qui s’était fait jusqu’à présent, les enquêtes, les interrogatoires , n’était que l’instruction du procès : le procès même se trouvait en état. Le lundi 26 mars, l’évêque, réunissant chez lui ses conseillers ordinaires, leur donnalecturedespropositionsquele promoteurdevait soutenir. On approuva les articles; on les reçut comme base de l’accusation; on chargea le promoteur de les défendre, soit par lui-même, soit par quelque « solennel » avocat, et il fut décidé que si Jeanne refusait d’y répondre, elle en serait réputée convaincue.

On remit au lendemain pour l’interroger et l’entendre sur ces propositions.

Le lendemain, en effet, une nombreuse assemblée de docteurs se tint, sous la présidence de l’évêque, dans la chambre voisine de la grande salle du château de Rouen. Jeanne comparut, et le promoteur présenta sa requête et déposa l’acte d accusation des 70 articles. Les docteurs délibérèrent. Ils furent généralement d’avis que l’on commençât par lire les articles à Jeanne; qu’elle fût contrainte de jurer de dire la vérité en ce qui touche le procès; et qu’avant de la déclarer excommuniée on lui donnât quelque délai.

Alors l’évêque, s’adressant à Jeanne, lui représenta que les juges devant lesquels elle comparaissait étaient des gens d’Église, qui voulaient procéder envers elle en toute piété et mansuétude , ne cherchant point à la châtier dans son corps, mais bien plutôt à l’instruire et à la ramener dans la voie de la vérité et du salut. Et, comme elle n’était pas assez instruite pour se consulter sur ce qu’elle devrait faire ou répondre, il l’invitait à se choisir, à titre de conseil, un ou plusieurs des assistants, ou, si elle ne savait choisir, à en recevoir de sa main (c’était sans grand péril donner satisfaction à l’un des griefs de Lohier); après quoi il requit d’elle le serment de dire la vérité sur toutes les choses qui toucheraient son fait.

Jeanne répondit : « Premièrement, de ce que vous m’admonestez touchant mon bien et notre foi, je vous remercie et toute la compagnie aussi. Quant au conseil que vous m’offrez, aussi je vous remercie ; mais je n’ai point intention de me départir du conseil de Notre-Seigneur. Quant au serment que vous voulez que je fasse, je suis prête de jurer dire la vérité de tout ce qui touchera votre procès. » Et elle prêta serment sur les Évangiles.

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Fig. 134. — Thomas de Courcelles et son frère Jean, docteurs en the'ologie de l’université de Paris, dans 1 exercice de leurs fonctions. Ils sont entourés de leurs élèves. Près de chacun d’eux se tient un massier , espèce d’huissier ou appariteur. Pierre tombale du xve siècle, autrefois dans la chapelle Saint-Martin et Sainte-Anne, derrière le chœur de Notre-Dame de Paris; détruite pendant la révolution de 1793. D’après pn dessin à la plume communiqué par M. A. Lenoir, à Paris. — Thomas de Courcelles, l’un des principaux assesseurs de Cauchon et le rédacteur du procès sous sa forme latine, joua durant le procès un rôle deg plus actifs, ce qui lui fit une situation difficile en iq.56, lors de la réhabilitation de la Pucellç,

Thomas de Courcelles commença alors la lecture des articles contenus dans l’acte d’accusation, lecture qui tint les deux séances du mardi et du mercredi.

Jeanne dut subir pendant deux iours la lecture de ce réquisitoire. Elle savait qu’elle avait des ennemis dans ses juges, et la suite de ses interrogatoires lui avait suffisamment révélé leur esprit. Mais ces questions, si perfides qu’elles fussent, avaient au moins pour prétexte de chercher la vérité : elle y avait répondu, et aucun démenti n’avait été donné à sa parole. Quel ne dut pas être son étonnement, quand elle vit ce qu'elle devait croire acquis au débat, remplacé par un tissu d’imputations calomnieuses et d’impostures, et ses réponses transformées en nouveaux griefs par l’habileté de l’interprétation ? Elle soutint cette nouvelle épreuve avec son calme et sa fermeté accoutumés. Le plus souvent elle se tait, elle renvoie à ce qu’elle a dit, déclarant que, pour la conclusion, elle s’en attend à Notre-Seigneuret les extraits de ses interrogatoires, ajoutés après chacun des articles dans le procès-verbal, en sont plus d’une fois le démenti le plus complet. Mais quelquefois pourtant elle reprend la parole, et sa réplique sillonne d’un trait de lumière les ténèbres amassées par l’accusation.

Ainsi, dès l’article premier, quand le promoteur proclama le droit de l’évêque et de l’inquisiteur sur les hérétiques, elle proteste contre l’application que le préambule en faisait assez clairement à sa personne, et elle établit nettement comment elle accordait ces deux faits qu’on prétendait opposer l’un à l’autre : sa foi en l’Eglise et sa foi en ses révélations. « Je crois bien, dit-elle, que notre saint-père le pape de^ Rome et les évêques et autres gens d’ Église sont pour garder la foi chrétienne et punir ceux qui défaillent • mais quanta moi, en ce qui touche mes faits, je ne me soumettrai qu’à l’Église du ciel, c’est à savoir à Dieu, à la vierge Marie et aux saints et saintes du paradis • et je crois fermement que je n’ai point défailli en notre foi chrétienne, et je n’y voudrais défaillir. » (Art. Ier.)

Elle repoussa de même l’accusation d’idolâtrie rattachée aux hommages qu’on lui rendait : « Si aucuns, dit-elle, ont baisé mes mains et mes vêtements, ce n’est point par moi ni de ma volonté, mais je m’en suis gardée selon mon pouvoir. » (Art. 2.)

On avait rapporté ses prétendues erreurs à l’ignorance et aux supers-

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titions où elle avait été nourrie, et on en trouvait une nouvelle preuve dans cet aveu, qu’elle ne savait pas si les fées étaient de mauvais esprits : — « Les fées, répondit-elle, je ne sais ce que c’est, mais j’ai pris ma créance et j’ai été enseignée bien et dûment comme un bon enfant doit faire. » Et comme on la requérait de dire son Credo, elle répondit : « Demandez au confesseur à qui je l’ai dit. » (Art. 4. )

Elle n’ajouta rien à ses premières déclarations, impudemment travesties dans l’exposé que l’accusateur faisait des temps de son enfance , et quand il produisit pour la première fois cette scène aussi absurde qu’indécente et sacrilège, où il la montre se vantant d’avoir un jour trois enfants, dont l’un serait pape, l’autre empereur, l’autre roi, elle dit avec sa simplicité ordinaire, quelle ne s’était jamais vantée d’avoir un jour ces trois enfants. (Art. 11.)

L’habit d’homme avait tenu une grande place dans les articles comme dans les interrogatoires. Le porter, disait-on, était une violation des Écritures-, en attribuer le commandement à Dieu, un blasphème: — « Je n’ai, dit Jeanne, blasphémé ni Dieu ni ses saints. »

Le juge voulant lui faire répéter en public ce qu’elle avait dit le dimanche des Rameaux dans la prison, lui demanda si elle consentirait à prendre l’habit de femme pour recevoir son Sauveur à Pâques : — « Je ne laisserai point mon habit encore, pour quelque chose que ce soit, ni pour recevoir, ni pour autre chose. Je ne fais point de différence d’habit d’homme ou de femme pour recevoir mon Sauveur, et on ne doit point me le refuser pour cet habit. » (Art. i3.)

Circonstance aggravante : elle avait sacrifié à cet habit l’obligation même d’entendre la messe : — - « J’aime plus cher mourir, dit Jeanne hardiment, que révoquer ce que j’ai fait du commandement de Notre-Seigneur. »

Et comme l’accusateur avait la maladresse de lui reprocher non-seulement de se vêtir en homme, mais d’agir en homme, délaissant les œuvres de femme : — « Quant aux œuvres de femme, dit-elle, il y a assez d’autres femmes pour les faire. » (Art. 16.*)

L’habit d’homme se rattachait à sa mission. Elle la soutint, même dans ses fers, aussi entière qu’elle l’avait proclamée au début. Elle confessa qu’elle était venue de par Dieu annoncer au roi que Dieu lui rendrait

son royaume, le ferait couronner à Reims, et mettrait hors ses ennemis : « Et de ce, dit-elle, je fus messagère de par Dieu. Je dis au roi qu’il me mît hardiment en œuvre et que je ferais lever le siège d’Orléans. » Et pour ne pas laisser croire que sa mission se bornât là : « Je dis, tout le royaume, ajouta-elle; et si monseigneur de Bourgogne et les autres sujets du royaume, ne viennent en obéissance, le roi les y fera venir par force. » (Art. 17.)

Mais cette mission , disait l’accusateur, c’était la guerre et l’effusion du sang humain. Jeanne répondit simplement : « Je requérais d’abord qu’on fît la paix, déclarant que, dans le cas où on ne la voudrait pas faire, j’étais toute prête à combattre. » (Art. 25.) L’accusateur, pour amasser sur elle plus de haine, mettait ensemble Anglais et Bourguignons. Elle distingua : « Quant au duc de Bourgogne, dit-elle, je l’ai requis par lettres ou par ses ambassadeurs qu’il y eût paix entre lui et le roi. Quant aux Anglais, la paix qu’il y faut, c’est qu’ils s’en aillent en leur pays, en Angleterre. » (Art. 18.)

Même à l’égard des Anglais, elle avait pourtant donné un signe de ses dispositions pacifiques , en les sommant avant de les attaquer ; mais on lui en faisait un nouveau crime : on y voyait une marque d’orgueil. Elle répondit touchant ces lettres : « Je ne les ai point faites par orgueil ou par présomption, mais par le commandement de Notre-Seigneur; » et elle en confessa le contenu, sauf les trois mots qu’elle avait déjà signalés. Elle ajouta que si les Anglais eussent cru ses lettres, ils eussent fait que sages : « Et avant qu’il soit sept ans, dit-elle, renouvelant sa prophétie, ils s’en apercevront bien. » (Art. 21.)

Les réponses de Jeanne , s’intercalant à chacun des articles , avaient fait que la lecture n’avait pu s’en achever dans la journée du mardi. Le mercredi, après lui avoir fait prêter serment, on l’invita à donner les explications qu’elle avait promises touchant son habit. Elle répondit fermement sur l’habit et les armes portés par elle, qu’elle les avait portés par le congé de Dieu-, et comme on l’adjurait encore de laisser son habit, elle ajouta : « Je ne le laisserai pas sans le congéde Notre-Seigneur, dût-on me trancher la tête.»

Dans la lecture du reste des articles, qui ont trait surtout à ses révélations, elle montra la même présence d’esprit, la même constance. On les voulait rapporter au diable; elle repoussa l’imputation : — « Je l’ai fait, dit-elle , par révélation de sainte Catherine et de sainte Marguerite , et je le

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soutiendrai jusqu’à la mort. » Et revenant sur un passage du procès-verbal où on lui faisait dire : « Tout ce que j’ai fait, c’est par le conseil de Notre- Seigneur; » elle dit qu’on doit lire : « Tout ce que j’ai fait de bien. »

A son signe, le siège d’Orléans, on ne manquait pas d’opposer ses échecs devant la Charité, devant Paris. On lui demanda si elle avait fait bien ou mal d’aller devant la Charité : — « Si j’ai fait mal, dit-elle, on s’en confessera. » Quant à Paris, elle répéta que les gentilshommes de France voulurent l’attaquer. Mais elle n’a garde de leur en faire un blâme : « De ce faire , dit-elle, il me semble qu’ils firent leur devoir en allant contre leurs adversaires. » (Art. 32.)

La. faute n’était pas d’avoir été à l’assaut, mais de n’y avoir point persévéré.

On objectait à ses révélations sa simplicité, son ignorance : — « Il est à Notre-Seigneur, dit-elle, de révéler à qui il lui plaît. » (Art. 33.) On objectait ses désobéissances mêmes : à Beaurevoir, à Saint-Denis : — « Je m’en tiens à ce qu’autrefois j’en ai répondu , » déclarant toutefois qu’à son départ de Saint-Denis , elle eut congé de s’en aller.

« Mais, dit le juge, faire contre le commandement de vos voix, n’est-ce pas pécher mortellement ? — J’en ai autrefois répondu , et m’en attends à ladite réponse. » (Art. 37.)

On objectait encore le mystère qu’elle avait fait de ses révélations : comment y croire , et quelles raisons elle-même avait-elle eues d’y croire ? — « Si ceux, dit-elle, qui demandent des signes n’en sont dignes, je n’en peux mais-, et plusieurs fois j’ai été en prière, afin qu’il plût à Dieu qu’il le révélât à aucun de ce parti. » Elle ajouta que pour y croire elle ne demandait conseil à évêque ni à personne, et qu’elle croyait que c’était saint Michel, pour la bonne doctrine qu’il lui montrait.

« Vous a-t-il dit : Je suis saint Michel ? — J’en ai autrefois répondu. » Mais pour ne laisser aucun doute sur la constance de sa foi, elle ajouta : « Je crois aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ a souffert mort pour nous racheter des peines de l’enfer, que ce sont saints Michel et Gabriel, saintes Catherine et Marguerite que Notre-Seigneur m’envoie pour me conforter et conseiller. » (Art. 48.)

L’accusateur y croyait beaucoup moins -, et il faisait de ces communica-

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tions un de ses principaux griefs contre Jeanne: invoquer ces voix, c’était invoquer le démon : — « J’ai répondu, dit Jeanne; et je les appellerai en mon aide tant que je vivrai.

— De quelle manière les requérez- vous? — Je réclame Notre-Seigneur et Notre-Dame, qu’ils m’envoient conseil et confort.

« En quels termes les requérez- vous? — « Très-doux Dieu, en l’honneur « de votre sainte Passion, je vous requiers, si vous m’aimez, que vous « me révéliez ce que je dois répondre à ces gens d’Église. Je sais bien, « quant à l’habit, le commandement comme je l’ai pris; mais je ne sais a point par quelle manière je le dois laisser. Pour ce, plaise vous à moi « l’enseigner. » Et tantôt ils viennent. «

Elle fut beaucoup plus brève dans sa réponse sur le signe du roi. Elle se borna à relever ce qu’on lui faisait dire des mille millions d’anges : elle n’en avait point souvenir, du moins quant au nombre ; et quant à la couronne, où elle fut faite et forgée, elle s’en rapporte à Notre-Seigneur. (Art. 5i.) Mais en tout ce qui touchait sa mission même, elle savait regagner tous ses avantages. On l’accusait d’avoir osé, contre les préceptes de Dieu et des saints, prendre empire sur les hommes et se faire chef de guerre : — « Si j’étais chef de guerre, dit-elle hardiment, c’était pour battre les Anglais. » (Art. 53.)

On l’accusait d’avoir vécu parmi les hommes : — « Mon gouvernement, était d’hommes ; mais, quant au logis et au gîte, le plus souvent j’avais une femme avec moi. Et, quand j’étais en guerre, je couchais vêtue et armée là où je ne pouvais trouver de femme. » (Art. 5q.)

On lui reprochait les bienfaits du roi et ce qu’il avait donné à ses frères, comme si c’était pour des biens temporels qu’elle eût, à la manière des faux prophètes, vendu ses prédictions : — « J’ai répondu, dit-elle. Quant aux dons faits à mes frères, ce que le roi leur a donné, c’est de sa grâce, sans ma requête. Quant à la charge que me donne le promoteur et à la conclusion de l’article, je m’en rapporte à notre Sire. » (Art. 55.)

On faisait de ses voix des démons familiers, sous le nom de « conseillers de la fontaine, « et l’on ajoutait que, selon la déclaration de Catherine de la Rochelle, elle sortirait de prison par le secours du diable, si elle n’était bien gardée : — « Les conseillers de la fontaine, dit-elle, je ne sais ce que

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c’est •, mais je crois bien qu’une fois j’y entendis sainte Catherine et sainte Marguerite. Quant à la conclusion de l’article, je la nie, et j’affirme par mon serment que je ne voudrais point que le diable m’eût tirée hors de la prison. » (Art. 56.)

On lui reprochait de s’adresser souvent à Dieu pour en obtenir une révélation sur sa manière d’agir, ce qui était tenter Dieu : — « Je ne requiers point Dieu sans nécessité, et je voudrais qu’il m’envoyât encore des révélations, afin qu’on aperçût mieux que je viens de par Dieu, que c’est lui qui m’a envoyée. » (Art. 65.)

A toutes les accusations d’hérésie, de sortilège, etc., ramassées par forme de récapitulation vers la fin du réquisitoire, elle se contenta de répondre : « Je suis bonne chrétienne*, je m’en rapporte à Notre-Seigneur. » (Art. 66.) Et comme le juge, la reprenant par ce côté, lui demandait si, dans le cas où elle eût fait quelque chose contre la foi chrétienne, elle s’en voudrait soumettre à l’Église et à ceux à qui en appartient la correction, elle dit : « Samedi après dîner, je répondrai. » (Art. 69.)

Le samedi donc, veille de Pâques, l’évêque, prenant avec lui un certain nombre d’assesseurs, se rendit dans la prison de Jeanne pour recevoir ses déclarations sur les articles où elle avait requis délai. On l’interrogea d’abord sur ce qui, par des malentendus habilement ménagés, était devenu le point capital du procès, sa soumission à l’Église. On lui demanda si elle se voulait rapporter au jugement de l’Église, qui est sur la terre, de tout ce qu’elle avait dit ou fait, bien ou mal, et spécialement des crimes ou délits qu’on lui imputait, et de tout ce qui touchait son procès. Elle répondit : « Je m’en rapporterai de ce qu’on me demande à l’Église militante, pourvu qu’elle ne me commande chose impossible à faire.

— Qu’appelez-vous impossible? — C’est que les choses que j’ai dites ou faites, comme je l’ai déclaré au procès, touchant les visions et les révélations que j’ai eues de par Dieu, je ne les révoquerai pour quelque chose que ce soit:, et ce que notre Sire m’a fait faire et commandé, et commandera, je ne le laisserai à faire pour homme qui vive : il me serait impossible de le révoquer. « Elle ajoutait que, dans le cas où l’Église lui voudrait faire faire autre chose, au contraire du commandement de Dieu, elle ne le ferait pour rien au monde.

« Si l’Église militante, dit le juge dévoilant toute sa pensée, vous dit que vos révélations sont illusion, ou chose diabolique, ou superstition, ou mauvaise chose, vous en rapporterez- vous à l’Église? — Je m’en rapporterai à Notre-Seigneur, duquel je ferai toujours le commandement. Je sais bien que ce qui est contenu en mon procès est venu par le commandement de Dieu, et ce que j’ai affirmé audit procès avoir fait du commandement de Dieu, il me serait impossible de faire le contraire.

— Et si l’Église militante vous commandait de faire le contraire? — Je ne m’en rapporterais à homme du monde, fors (excepté) à Notre-Seigneur, que je ne fisse toujours son bon commandement.

— Ne croyez-vous point que vous soyez sujette à l’Église qui est en terre, c’est à savoir à notre saint-père le pape, aux cardinaux, archevêques, évêques et autres prélats de l’Église? — Oui, notre Sire premier servi (Notre- Seigneur servi d’abord).

— Avez-vous commandement de vos voix de ne vous point soumettre à l’Église militante qui est en terre et à son jugement? — Je ne réponds chose que je prenne en ma tête; ce que je réponds, c’est du commandement de mes voix; et elles ne me commandent point de ne pas obéir à l’Église, notre Sire premier servi. »

Avant de la quitter, les juges lui demandèrent si à Beaurevoir, à Arras ou ailleurs, elle n'avait point eu des limes : on craignait qu’elle ne limât ses fers : — « Si on en a trouvé sur moi, dit-elle, je ne vous en ai autre chose à répondre. »

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