‹ Jeanne d'ArcChapitre 49 sur 112 · LES DOUZE ARTICLES · texte numérisé non relu

LES DOUZE ARTICLES

Le lundi de Pâques et les deux jours suivants, on s’occupa de reviser les soixante-dix articles et les réponses de Jeanne, pour les réduire, selon l’avis des docteurs de Paris, à douze articles nouveaux où fût comprise toute la substance de 1 accusation. Les soixante- dix articles contenaient bien des inutilités ou des redites; les douze nouveaux devaient être de nature à entraîner sans partage la décision des docteurs auxquels on les voulait soumettre. Ces douze articles vont être la base et le pivot de tout le

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procès. Dans les interrogatoires, si la pensée du juge se trahit par la forme des questions, la vérité se fait jour par les réponses de Jeanne", et elle confond, par l’éclat qu’elle répand, la malignité de son adversaire. Dans les soixante- dix articles, la haine et le venin de l’accusateur peuvent se donner libre carrière. On y trouve, comme un résumé des aveux de Jeanne, des paroles détournées de leur sens, des faits défigurés et transformés du blanc au noir, et même des assertions calomnieuses qui se produisent pour la première fois-, mais Jeanne est là : elle renvoie à ses déclarations, elle redresse ou elle nie. Si résolu qu’on soit de ne lui point faire raison, il faut qu’on l’entende, et sa simple et brève parole tient en échec toute la furie de l’accusation. Dans les douze articles, œuvre sans nom d’auteur, la dernière trace de la parole de Jeanne est effacée. On n’y trouve plus, il est vrai, la violence du réquisitoire : elle s’est renfermée tout entière dans la lettre d’envoi qui les accompagne. Ce sont des faits, mais des faits choisis, disposés et rapprochés de telle sorte que la pensée du juge s’y produit tout entière, et qu’à chacun des articles on est amené à joindre, de soi-même, les conclusions que l’accusateur en a fort habilement retranchées.

Cet acte, qui prétend résumer tout le débat, et que l’on pose comme fondement au procès, ne fut point communiqué à l’accusée. On n’a donc pu le rectifier sur ses réclamations ; on n’a pu y consigner ses répliques. C’est une œuvre clandestine qui va directement du juge aux docteurs dont il veut solliciter les lumières : mais qu’en doit-on attendre, si la réponse est dictée par la forme même de la question? Les demandeurs au jugement de réhabilitation insistent avec beaucoup de force sur l’illégalité de ce procédé; et, fût-il légal en soi, ils ont signalé un fait qui, à lui seul, suffirait pour l’entacher de fraude : c’est que non-seulement Jeanne n’a pas été mise en demeure de contester les douze articles, mais, 'de plus, que des corrections arrêtées par les assesseurs eux-mêmes n’y ont pas été faites, et que la pièce , déclarée inexacte, a été envoyée par le juge aux docteurs telle qu’il l’avait d’abord rédigée.

Une note du greffier lui-même a permis de constater la fraude.

Mais toutes les corrections eussent-elles été introduites, les douze articles n’en resteraient pas moins ce qu’ils sont, une œuvre déloyale et perfide, établissant en fait des choses qui ont toujours été niées, ou présentant les

déclarations de Jeanne de telle sorte qu’elles perdent leur sens naturel, pour prendre celui que leur veut donner l’accusation. On y dit que sainte Catherine et sainte Marguerite se sont, d’après ses aveux, montrées à elles corporellement près de l’ arbre des Fées (ce rapprochement n’est pas sans intention); qu’elles lui ont commandé de partir à l’insu de ses parents (elle a dit le contraire) (I). On y raconte le signe donné au roi, sans aucun des traits qui peuvent en révéler l’allégorie ou en lever les contradictions apparentes (II). On tourne contre la solidité de sa foi ce qu’elle disait, pour marquer, par le terme le plus fort, la fermeté de sa croyance à ce qui, pour elle, était l’évidence même : à savoir, qu’elle croit à ses apparitions comme elle croit à la Rédemption (III); ses révélations deviennent des divinations suspectes (IV); son habit, une violation impudique des préceptes de l’Ancien et du Nouveau Testament, et un sacrilège : il semble qu’elle ne l’ait pris que par déréglement ou par une dérision impie pour aller communier (V). Le signe de la croix dont elle marque ses lettres est une profanation (VI); sa mission, une révolte contre l’autorité paternelle (VII); sa tentative d’évasion, une tentative de suicide (VIII); son innocence, de l’orgueil (IX); son inspiration, de la témérité (X); sa vénération pour ses voix, de l’idolâtrie (XI); son refus de les mettre en question, un refus d’obéir à l’Église (XII).

Ce grief, postérieur au procès, en est devenu, il le faut dire, l’unique fondement. Car, sérieusement, que pouvait-on reprocher à Jeanne? Ses visions? Aucun des juges ne les pouvait déclarer impossibles. Ézéchiel avait eu des visions, et les histoires des saints en sont remplies. On avait le droit de les nier, sans doute ; mais il fallait tout l’aveuglement de la passion pour affirmer, en les tenant pour réelles, qu’elles lui venaient du démon. Quant à l’habit d’homme, elle avait à diverses reprises assez clairement répondu; et chacun eût pu faire la réponse pour elle. La règle commune ne fait pas loi pour tous les cas. Si d’ailleurs pour absoudre Jeanne il fallait une décision canonique, elle l’avait eue. La question avait été examinée et résolue par les docteurs de Charles VIL Or, Jeanne avait le droit de ne pas croire que ce que l’Église avait trouvé bon à Poitiers, fût mauvais à Rouen, ni qu’il y eût plus d’autorité dans l’évêque de Beauvais que dans l’archevêque de Reims, son métropolitain. Restait donc la question de l’Église, ques-

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tion née du débat et où il avait paru si facile de mettre son ignorance en défaut. La première fois qu’on lui en parla, on l’a vu, elle profita de l’occasion pour demander pourquoi on ne l’y laissait point aller entendre la messe-, et, quand on lui eut expliqué la distinction des deux Églises, elle répondit selon Massieu : « Vous parlez d’ Église militante et d Église triomphante. Je n’entends rien à ces termes-, mais je me veux soumettre à l’Église comme le doit une bonne chrétienne : » et elle l’avait bien montré à Poitiers. Là aussi elle avait affirmé ses visions, et elle n’avait pas refusé de les soumettre à l’examen des prélats et des docteurs. Pendant trois semaines ils l’avaient éprouvée avec toutes sortes de précautions et de scrupules, comme le constate, sinon ces registres si malheureusement perdus, auxquels Jeanne renvoie plusieurs fois, au moins le résultat qu’on en publia. Ils 1 avaient éprouvée, et ils l’avaient approuvée. C’était une sanction ecclésiastique comme une autre ; et ici encore elle avait bien le droit de ne pas vouloir soumettre la décision du métropolitain au suffragant, le jugement d’hommes défiants, mais équitables et sincères, au jugement de ses ennemis.

C’est à cela que se borne au fond le refus que le procès-verbal de Rouen constate. Mais ce procès-verbal le constate aussi : tout en maintenant la vérité de ses révélations, Jeanne acceptait toujours le jugement de l’Église là où elle la trouvait libre et impartiale, c’est-à-dire, dans son chef- et les témoignages consignés au procès de réhabilitation reproduisent sa réponse dans une forme qui fait voir clairement le fond de sa pensée, quand elle répondait à des instances sans bonne foi. Comme on la sollicitait de se soumettre à l’Eglise : — « Qu’est-ce que l’Eglise ? » dit-elle. On lui dit que c’était le pape, les prélats et tous ceux qui président en l’Église militante. Elle répondit qu’elle se soumettait volontiers au pape, requérant d’être menée à lui, mais qu’elle ne se soumettait point au jugement de ses ennemis et en particulier de l’évêque de Beauvais, « parce que, lui dit-elle, vous êtes mon ennemi capital. » Isambard de la Pierre lui conseilla de se soumettre au concile général de Bâle, qui venait de se réunir (le 6 mars 1431) : elle demanda ce que c’était que concile général ; et comme il lui expliquait que c’était une assemblée de l’Église universelle et de la chrétienté, et qu’en ce concile il y en avait autant de son parti que du parti des Anglais : — « Oh ! s’écria-t-elle, puisque en ce lieu sont aucuns de notre parti, je veux bien me

rendre et soumettre au concile de Bâle. — Taisez-vous, de par le diable! » s’écria l’évêque un peu trop tard. Il avait bien laisse faire la demande , il ne s’attendait pas à la réponse.

Le procès-verbal n’a mentionné ni l’un ni l’autre. Il ne parle dans les interrogatoires que de la soumission au pape en cette forme : « qu’elle soit menée devant lui, puis répondra devant lui tout ce qu’elle doit répondre. » (. Séance du 17 mars.) Mais on apprend par la déposition d’Isambard de la Pierre, qui, au témoignage du même document officiel, était présent à la séance comme l’évêque, pourquoi le reste ne s’y trouve pas. Le greffier demandant à Pierre Cauchon s’il devait écrire la soumission de Jeanne au concile, l’évêque lui dit que ce n’était pas nécessaire. — « Ah ! reprit Jeanne, vous écrivez bien ce qui est contre moi \ mais vous ne voulez pas écrire ce qui est pour moi. »

Voilà donc les douze articles, voilà leur sincérité, leur exactitude! Ce ne sont pas seulement des points de droit que l’on soumet à la discussion des légistes ^ ce sont des faits qu’on suppose établis, faits affirmés d’autant plus hardiment que l’accusée n’est point appelée à y contredire, et qu’on a eu soin de taire les démentis quelle y a donnés. C’est donc en toute sécurité que l’évêque, dans sa lettre du 5 avril, invite les maîtres et les docteurs à lui donner leur avis sur la pièce qu’il leur envoie, et les prie de lui faire connaître par écrit avant le mardi suivant ce qu’ils en pensent : « si les choses arguées leur paraissent contraire à la foi orthodoxe, scandaleuses, téméraires, perturbatrices de la chose publique, injurieuses ou entachées de crimes contre les bonnes moeurs. » Les qualifications qu’il sollicite sont tout entières dans ces lignes. Sa lettre d’envoi contient en résumé la réponse qu’il attend.

LES CONSULTATIONS ET l’aDMONITION CHARITABLE.

On réunit d’abord un certain nombre de consulteurs ( seize docteurs et six bacheliers) , dont la réponse devait donner le ton aux autres. Ils s’assemblèrent, le jeudi 12 avril, sous la présidence d’Érard Émengard, dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen , et déclarèrent que , consi-

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Fig. i35. — Denis Gastinel, docteur de l’université de Paris, l’un des juges de Jeanne d’Arc. Pierre tombale de 1440, à la cathédrale de Rouen. D’après un dessin exécuté par M. Deville. — Dans la consultation demandée par P. Cauchon, Denis Gastinel opina, d’une façon générale, que l’on devait livrer le coupable au bras séculier, s’il s’obstinait, et le condamner, s’il abjurait. Dans le dernier jugement il fut d’avis d’abandonner Jeanne sans merci au bras séculier, c’est-à-dire à la mort.

dérant la qualité delà personne, ses dits , ses faits et le mode de ses apparitions, etc., ses révélations leur paraissaient fictives ou procédant du diable, etc. Les autres avis ne tardèrent pas à suivre : la délibération des seize consulteurs donnait aux plus incertains une base où s’appuyer. La plupart s’y réfèrent absolument, quelques-uns avec des sentiments d’humilité, d’autres avec un empressement qui va au-devant de tous les désirs du juge. Plusieurs, tout en approuvant, font pourtant quelques réserves. Onze avocats de Rouen, réunis après les docteurs dans la chapelle de l’archevêché , donnent une consultation conforme: « A moins pourtant, disent-ils, que ces révélations ne viennent de Dieu. » Ils se hâtent d’ajouter que cela d’ailleurs ne leur paraît pas croyable, et s’en rapportent aux théologiens. Mais un évêque (l’évêque de Lisieux) avait déclaré que, vu, entre autres choses, « la basse condition de la personne, » on ne devait pas croire qu’elles lui vinssent de Dieu ! Le chapitre de Rouen, malgré quelques adhésions individuelles, montra moins d’empressement à se prononcer. Lorsqu’on le convoqua pour la première fois, le i3 avril, on ne put réunir qu’une vingtaine de membres. Ils s’ajournèrent au lendemain, avec menace de retenir les distributions pendant huit jours à qui ne viendrait pas. Ils furent trente et un alors, et décidèrent que, pour donner un avis plus sûr, ils attendraient qu’on leur mît sous les yeux la délibération de l’université de Paris.

Parmi ces réponses, on en trouve une encore fort longuement motivée, et de nature à plaire à l’évêque par ses développements, sauf un point cependant. L’auteur trouve qu’en prenant l’habit d’homme Jeanne a fait une action « indécente, indigne d’une femme qui se dit pucelle; — à moins pourtant , ajoute-t-il, qu’elle ne l’ait fait pour se défendre contre la violence et garder sa virginité. » L’accusation n’avait jamais paru se douter de cette raison-là! De plus, il concluait que, pour donner à la sentence plus de force et desûreté et la défendre contre tout soupçon d’injustice, pour l’honneur delà majesté royale et de l’évêque , et pour la paix de la conscience de plusieurs, il convenait de soumettre les assertions de Jeanne à l’examen du souverain pontife.

Ni l’évêque de Beauvais, ni ses adhérents, ne se souciaient de renvoyer la question au souverain pontife. Quant à l’université de Paris, sa décision leur était moins suspecte. Six de ses membres avaient assisté au procès dès le

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commencement : trois d’entre eux, Jean Beaupère, Jacques de Touraine et Nicole Midi, devaient lui porter la pièce qui tenaitlieu des débats, les douze articles, Mais, pour aller plus avant, on n’attendit pas la réponse.

Fig. 1 36. — Château de Warwick, la plus belle forteresse féodale d’Angleterre, rebâtie, dit-on , en 91 5, par Ethelflède , fille d’Alfred le Grand. État du xvme siècle, d’après une gravure anglaise. Une partie de ce château a été dévorée par l’incendie, le 3 décembre 1871. - Richard Beauchamp, comte de Warwick, était gouverneur du jeune roi Henri VI. Cet homme, d’une âme dure et d’une politique inflexible, semble avoir été, avec Bedford, l’agent principal de la mort de Jeanne d'Arc.

Jeanne était tombée malade •, grand trouble parmi les Anglais : si elle échappait à la condamnation par la mort ! Des médecins furent mandés aussitôt par le cardinal de Winchester et le comte de Warwick. « Prenez-en bien soin , dit le comte : le roi ne veut pour rien au monde qu’elle meure de

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mort naturelle. Le roi l’a chère, car il l’a achetée cher et ne veut pas qu’elle meure, si ce n’est par justice et qu’elle soit brûlée. Faites donc en sorte qu’elle guérisse. »

Les médecins l’allèrent voir, conduits par Jean d’Estivet. Ils lui demandèrent d’où lui venait son mal : — « L’évêque de Beauvais, dit Jeanne, m’a envoyé une carpe, dont j’ai mangé, et c’est peut-être la cause de ma maladie. — Paillarde, s’écria le promoteur, tu as mangé des harengs ( hallecas ) et autres choses qui t’ont fait mal. »

Les médecins, lui trouvant de la fièvre, crurent qu’une saignée serait bonne, et le dirent au comte de Warwick. « Gardez-vous de la saigner, dit le comte; elle est rusée, elle pourrait se tuer. » On la saigna pourtant et elle se trouva mieux. Mais Jean d’Estivet revint la voir, et, tout ému encore du péril qu’avait couru l’édifice de son accusation, il redoubla d’injures, à tel point que Jeanne en reprit la fièvre. Le comte, inquiet, intima au promoteur de ne plus l’injurier à l’avenir.

Cet incident avait montré qu’il fallait se hâter. Jeanne n’était point encore remise, que l’évêque voulut, sans plus attendre, donner suite aux consultations qu’il avait déjà réunies. Il vint donc, avec plusieurs docteurs, la trouver dans sa prison, afin de lui faire les exhortations charitables qui étaient un premier degré pour la mener au bûcher. Il lui représenta que, parmi ses réponses, plusieurs avaient paru à de savants hommes mettre la foi en péril; et, comme elle était sans lettres, sans connaissance des Écritures, il lui offrait de remettre à des hommes de probité et de science le soin de l’instruire : elle n’avait qu’à choisir parmi les docteurs présents ou désigner quelque autre, si elle en savait de capables. « Nous sommes, ajoutait-il, des gens d1 Église , disposés par notre volonté comme par notre vocation à vous procurer par toutes les voies possibles le salut de l’âme et du corps , comme nous le ferions pour nos proches ou pour nous-mêmes. Nous voulons faire ce que fait l’Église, qui ne ferme pas son sein à qui lui revient. »

Jeanne répondit en le remerciant de ce qu’il lui disait pour son salut, et elle ajouta : « Il me semble, vu la maladie que j’ai, que je suis en grand péril de mort; s’il en est ainsi, que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je vous requiers avoir confession et mon Sauveur aussi, et qu’on me mette en la terre sainte.

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— Si vous voulez avoir les sacrements de l’Église, dit le juge, il faudrait que vous fissiez comme les bons catholiques doivent faire, et que vous vous soumissiez à la sainte Église. — Je ne vous en saurais maintenant autre chose dire.

— Plus vous craignez pour votre vie , plus vous devriez amender votre vie ; vous n’auriez pas les droits de l’Église comme catholique , si vous ne vous soumettiez à l’Église. — Si le corps meurt en prison, je m’attends que vous le fassiez mettre en terre sainte ; si vous ne le faites mettre , je m’en attends à Notre-Seigneur.

— Autrefois vous aviez dit en votre procès que, si vous aviez fait ou dit quelque chose qui fût contre notre foi chrétienne, vous ne le voudriez soutenir. — Je m’en attends à la réponse que j’en ai faite et à Notre-Seigneur.

— Croyez- vous que la sainte Écriture soit révélée de Dieu? — Vous le savez bien , il est bon à savoir que oui. »

On la somma de nouveau de prendre conseil des clercs et des docteurs , et on lui demanda, pour finir, si elle se soumettait, elle et ses faits, à notre sainte mère l’Église. Elle répondit : « Quelque chose qui m’en doive advenir, je n’en ferai ou dirai autre chose que ce que j’ai dit devant, au procès. »

Les docteurs qui accompagnaient l’évêque prirent tour à tour la parole, alléguant les autorités de l’Écriture et des exemples pour l’amener à se soumettre. Nicole Midi lui cita, entre autres, le passage de saint Mathieu : « Si votre frère a péché contre vous, etc., » et ce qui suit : « S’il n’écoute pas l’Église, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. » Il le lui dit en français, et il lui représenta que si elle ne voulait se soumettre à l’Église, il faudrait qu’on l’abandonnât comme une Sarrasine. Jeanne répondit : « Je suis bonne chrétienne, j’ai bien été baptisée-, et je mourrai comme une bonne chrétienne.

— Puisque vous requérez que l’Église vous donne votre Créateur, soumettez-vous à l’Église, et on promettra de vous le donner. — Je n’en répondrai autre chose que ce que j’ai fait : J’aime Dieu, je le sers, je suis bonne chrétienne, et je voudrais aider et soutenir l’Église de tout mon pouvoir.

— Ne voudriez-vous pas, dit l’évêque , qui avait son projet , que l’on ordonnât une belle et notable procession pour vous réduire en bon état si vous n’y êtes ? — Je veux très-bien que l’Église et les catholiques prient pour moi. »

Cependant, parmi les docteurs consultés, plusieurs avaient été d’avis que Jeanne fût de nouveau instruite et admonestée sur les faits mis à sa charge.

Le mercredi 2 mai, Jeanne fut amenée dans la salle du château, où les assesseurs étaient réunis , et l’évêque l’engagea à se rendre aux exhortations qu’on allait lui faire, faute de quoi, elle se mettait en péril pour l’âme et pour le corps. Alors l’archidiacre, prenant la parole, commença par lui remontrer que tous les fidèles chrétiens étaient tenus de croire les articles de foi, et il l’invita , par forme de monition générale, à corriger et réformer ses faits et dits selon la délibération des docteurs. Comme il tenait à la main le texte de ses exhortations : — « Lisez votre livre, dit Jeanne, et puis je vous répondrai. Je m’attends de tout à Dieu mon Créateur; je l’aime de tout mon cœur. »

L’archidiacre lut donc le discours qu’il avait écrit : c’étaient les douze articles réduits à six, mais sous une forme singulièrement tempérée par les raisons qu’on donne à Jeanne et les considérations qu’on y ajoute pour la convaincre ou la séduire. Cette remontrance fut faite à Jeanne en français , et sur plusieurs points on la pressa d’y répondre.

Après qu’on lui eut déclaré ce qu’était l’Église militante , et qu’on l’eut pressée d’y croire et de s’y soumettre : — « Je crois bien l’Église d’ici-bas , dit-elle , mais de mes faits et dits, ainsi qu’autrefois je l’ai dit , je m’attends et rapporte à Dieu.

— Croyez- vous que l’Église puisse se tromper ? — Je crois bien que l'Église militante ne peut errer ou faillir; mais quanfà mes dits et mes faits, je m’en rapporte à Dieu, qui m’a fait faire ce que j’ai fait. » Elle ajouta qu’elle se soumettait à Dieu son créateur qui lui a fait faire ces choses , et s’en rapportait à lui , à sa propre personne.

« Voulez-vous dire que vous n’avez point de juge sur la terre? et notre saint-père le pape n’est-il pas votre juge ? — Je ne vous en dirai autre chose. J’ai bon maître, c’est à savoir Notre-Seigneur, à qui je m’attends de tout, et non à autre.

— Si vous ne voulez croire l’Église et l’article Ecclesiam sanctam catholicam, vous serez hérétique en vous y obstinant , et punie du feu par la sentence d’autres juges. — Je ne vous en dirai autre chose ; et, si je voyais le feu, si dirais-je ce que je vous dis, et n’en ferais autre chose. »

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(Super ba responsio! écrit le greffier en marge de son procès-verbal.)

« Si le concile général, comme notre saint-père, les cardinaux et autres membres de l’Église, étaient ici, voudriez-vous vous en rapporter et vous soumettre à eux? — Vous n’en tirerez de moi autre chose. »

Mais le juge insista : « Voulez-vous vous soumettre à notre saint-père le pape? — Menez-m’y, et je lui répondrai. »

C’était une réponse sérieuse à une question qui ne l’était pas : car personne dans le parti anglais ne voulait de l’appel au pape. Le juge vit qu’il était allé trop loin, et changea de matière.

Il passa à la question de l’habit et ne fut pas plus heureux. Jeanne, faisant tomber d’un mot toutes les fausses imputations de ses accusateurs, répondit qu’elle voulait bien prendre longue robe et chaperon de femme pour aller à l’église et recevoir son Sauveur, comme elle l’avait dit autrefois (ce point est à noter), pourvu que tantôt après elle le quittât et reprît l’autre. On insista sur ce qu’elle l’avait pris sans nécessité, et spécialement depuis qu’elle était en prison. Et elle, sans rien dire des raisons impérieuses qui les lui faisaient garder en prison, elle répondit : « Quand j’aurai fait ce pour quoi je suis envoyée de par Dieu, je prendrai habit de femme.

— Croyez-vous bien faire de prendre l’habit d’homme? dit le juge, en suivant imperturbablement son thème. — Je m’en attends à Notre-Seigneur. » Et comme le juge lui remontrait qu’en prétendant qu’elle faisait bien, et en disant que Dieu et les saints le lui faisaient faire, elle les blasphémait, elle répondit simplement : « Je ne blasphème point Dieu ni ses saints. » On insista encore pour qu’elle renonçât à porter l’habit d’homme et à croire qu’elle faisait bien de le porter:, mais elle dit qu’elle n’en ferait autre chose.

On en vint alors à ses apparitions : si elles n’étaient feintes, elles étaient diaboliques-, on n’admettait pas d’autre alternative. On lui demanda si, toutes les fois que sainte Catherine et sainte Marguerite venaient elle se signait du signe de la croix : — - « Quelquefois, dit-elle, sans attacher à la question d’autre importance, je fais le signe de la croix; d’autres fois, non. 3)

De ses révélations et de ses prédictions, elle dit qu elle s’en rapportait à son juge, c’est à savoir Dieu; et elle ajouta qu’elles lui venaient de Dieu

sans autre intermédiaire. Quant au signe donné au roi, on lui demanda si elle voulait s’en remettre à l’archevêque de Reims, au sire de Boussac, à Chariesde Bourbon, à la Trémouille, à la Hire, qui étaient présents, avaitelle dit, quand l’ange apporta la couronne, ou si elle voulait s’en rapporter à d’autres de son parti qui écriraient sous leur sceau ce qui en était : — « Baillez-moi un messager, dit-elle, et je leur écrirai de tout ce procès. »

Ce n’est que dans ces conditions et sous cette forme qu’elle accepta de s’en rapporter à eux.

« Si on vous envoie trois ou quatre chevaliers de votre parti, qui viendront ici par sauf-conduit, voudrez-vous vous en remettre à- eux de vos apparitions et des choses contenues en ce procès? — Qu’on les fasse venir et je répondrai. »

On lui demanda enfin si elle voulait s’en référer à l’Église de Poitiers où elle avait été examinée. Mais Jeanne, excédée de ces offres sans bonne foi : « Me cuidez-vous prendre par cette manière, et par là m’attirer à vous? »

On conclut en l’exhortant en général à se soumettre à l’Église, sous peine d’être laissée par l’Église. « Et si l’Église vous laissait, continua le juge, vous seriez en grand péril de corps et d’âme-, car vous pourriez bien encourir la peine du feu éternel quant à l’âme, et du feu temporel quant au corps par la sentence des juges.

Elle répondit : « Vous ne ferez jà ce que vous dites contre moi, qu’il ne vous en prenne mal au corps et à l’âme. »

On lui demanda de dire une cause pourquoi elle ne s’en rapportait point à l’Église. Elle aurait pu dire qu’elle ne s’en rapportait point à l’Église des Anglais; mais elle ne voulut faire aucune réponse. Vainement les docteurs insistèrent tour à tour dans le même sens : ils n’obtinrent rien de plus. Enfin l’évêque l’avertit d’y faire bien attention et de se bien aviser sur les admonitions et conseils charitables qu’elle venait de recevoir. — « Quel temps me donnez-vous pour m’aviser? dit Jeanne. — C’est à présent même qu’il le faut faire. » Et comme elle ne répondait pas davantage, l’évêque se retira, et elle fut ramenée à sa prison.

On voulut employer le dernier moyen pour la faire parler, la torture. Le 9 mai l’évêque la fit amener dans la grosse tour du château de Rouen.

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