LA DEUXIÈME ADMONITION
Les choses marchaient vers la conclusion. Dès après la séance du 2 mai , quand Jeanne eut publiquement refusé de s’en remettre , touchant ses faits, à la décision de l’Église dans les termes où on l’y invitait, le chapitre de Rouen se réunit, et, renonçant au délai qu’il avait réclamé d’abord, il n’hésita plus à déclarer que l’opinion des docteurs sur les assertions de Jeanne lui paraissait fondée en raison, et que Jeanne, vu son obstination, devait être réputée hérétique (4 mai). C’était déjà un suffrage important pour l’évêque de Beauvais; mais depuis il en avait reçu un autre de bien
LE JUGEMENT
Fig. i38. — Grosse tour ou Donjon du château de Philippe-Auguste, après sa restitution complète exécutée par les soins du comité de souscription nationale pour le rachat de cette tour, et sur les plans de M. L. Desmaret, architecte en chef du département de la Seine-Inférieure. — État actuel, d’après une photographie. La teinte moins foncée indique le point de départ des constructions nouvelles. On voit, à droite de la tour, une partie du couvent des Ursulines, la tour carrée de 1 église Saint-Godaid et la Pèche de l’église Saint-Maclou ; à gauche, les deux aiguilles du portail et la tour de 1 église Saint-Ouen.
plus grande autorité , un suffrage auquel beaucoup d’autres s’etaient référés par avance*, je veux dire l’avis officiel de l’université de Paris.
A l’arrivée des envoyés de Rouen, l’université s était assemblée. La faculté de théologie et la faculté des décrets furent invitées cà examiner, chacune à part , les douze articles, et elles avaient apporté leurs conclusions à l’assemblée générale.
La faculté de théologie prenait les articles et les jugeait l’un après l’autre :
i° Les apparitions de Jeanne : Elle les déclare fictives, mensongères, séductrices et inspirées plutôt par les esprits diaboliques*, et elle les nomme : à savoir, Belial, Satan et Behemmoth. 2° Le signe du roi : Mensonge présomptueux et pernicieux, et attentatoire à la dignité des anges. 3° Les visites de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et la foi qiïf a la Pucelle : Croyance téméraire et injurieuse dans sa comparaison aux vérités de la foi. q° Les prédictions : Superstition , divination, et vaine jactance. 5° L'habit d'homme porté par commandement de Dieu : Blasphème envers Dieu, mépris de Dieu dans ses sacrements, violation de la loi divine et des sanctions ecclésiastiques, et suspicion d’idolâtrie. 6° L.es lettres : Elles peignent la femme : traîtresse , perfide , cruelle , altérée de sang humain, séditieuse, poussant à la tyrannie, blasphématrice de Dieu. 7° Le départ pour Chinoû : Impiété filiale, violation du commandement d’honorer père et mère, scandale, blasphème, aberration dans la foi, etc. 8° Le saut de Beaurevoir : Pusillanimité tournant au désespoir et à l’homicide , assertion téméraire touchant la remise de la faute , erreur sur le libre arbitre. 90 Confiance de Jeanne dans son salut : Assertion présomptueuse et téméraire, mensonge pernicieux, etc. io° Que sainte Catherine et sainte Marguerite ne parlent pas anglais, etc. : Blasphème envers sainte Catherine et sainte Marguerite*, violation du précepte de l’amour du prochain. ii° Les honneurs qu’elle rend à ses saintes : Idolâtrie, invocation des démons , etc. 1 20 Refus de s'en rapporter de ses faits à l’Eglise : Schisme , mépris de l’unité et de l’autorité de l’Église, apostasie, obstination dans l’erreur.
La faculté des décrets résumait un jugement pareil en six points, et concluait que, si Jeanne, avertie charitablement, ne voulait pas revenir à l’unité de la foi catholique et donner satisfaction, elle devait être abandonnée aux juges séculiers pour subir le châtiment de son crime.
Lecture faite des deux sentences , l’université se sépara pour en délibérer
ROUEN. — LE JUGEMENT
par faculté et par nation, et bientôt, se réunissant en assemblée générale elle déclara qu’elle les approuvait.
Fig. i39. Écu de France, en 1205, sous Philippe-Auguste, découvert en i875, dans le donjon, dernier
vestige du château bâti à Rouen par ce prince. D'après un dessin de M. L. Desmarest, architecte, que le comité de souscription nationale pour le rachat de la tour a chargé de sa restitution. La communication en est due à M. F. Bouquet, à Rouen. - Cet écu, orienté nord-sud, orne la clef de voûte de la salle du rez-de-chaussée. La salle a de 9 à 10 mètres d’élévation, 6 m. 60 de largeur, avec des murailles de 4 m. 20 d'épaisseur. C’est dans ce même rez-de-chaussée, croit-on, que Jeanne, mise en présence des instruments de la torture, fit aux juges cette réponse : « Vraiment, si vous me deviez faire <. détraire (arracher) les membres et faire partir l’âme hors du corps, je ne vous dirai autre chose; et « si je vous disais autre chose, après je vous dirais toujours que vous me l’auriez fait dire par force. »
L’acte en fut expédié aussitôt et remis aux trois envoyés de Rouen , avec des lettres tant pour l’évêque de Beauvais que pour le roi d Angleterre. L’université complimentait l’eveque du zèle qu il avait montre , comme un
bon pasteur, contre cette femme dont le venin avait infecté tout le troupeau des fidèles en Occident-, elle louait la marche du procès et sa conformité au droit, vantait les docteurs qui n’y avaient épargné ni leurs personnes ni leurs peines, et recommandait à la sollicitude paternelle de l’évêque de ne rien négliger jusqu’à ce qu’il eût vengé la majesté divine de l’insulte qu’elle avait reçue. Dans sa lettre au roi d’Angleterre , elle louait le prince de l’ardeur qu’il avait mise en cette occasion à défendre la foi et à extirper l’erreur. Elle rappelait les lettres qu’elle lui avait écrites elle-même touchant la Pucelle-, et, donnant son approbation au procès, elle suppliait le roi de faire toute diligence pour qu’il fût mené à terme brièvement.
Ces pièces à peine arrivées, le 19 mai, l’évêque de Beauvais réunit les assesseurs dans la chapelle du palais archiépiscopal de Rouen pour leur en donner lecture. Tous y adhérèrent, et alors chacun fut invité à opiner sur la marche à suivre pour arriver à la conclusion. D’après l’avis du plus grand nombre, l’évêque déclara qu’il recourrait encore à l’admonition charitable; après quoi, il devait prendre jour pour prononcer la sentence.
Le 23 mai, il fit amener Jeanne dans une salle voisine de la prison où elle était détenue. Pierre Maurice fut chargé d’exposer à l’accusée les fautes , les crimes et les erreurs où elle était tombée, au sentiment de l’université de Paris, c’est-à-dire de lui reproduire en substance, et sous les voiles de son discours , l’acte capital qu’on lui dérobait toujours dans sa forme officielle, et de l’inviter à renoncer à ses erreurs et à se soumettre au jugement de l’Église.
« Jeanne, disait-il, tu as dit que, depuis l’âge de treize ans environ, tu as eu des révélations ; que des anges, que sainte Catherine et sainte Marguerite te sont apparus, que tu les as vus fréquemment des yeux de ton corps , qu’ils t’ont parlé et te parlent encore souvent , qu’ils t’ont dit plusieurs choses exposées plus pleinement dans ton procès. Or, les clercs de l’université de Paris et d’autres, considérant le mode et la fin de ces apparitions , la matière des choses révélées et la qualité de ta personne, ont dit que ces choses sont feintes, séductrices et pernicieuses, ou que de telles révélations et apparitions procèdent des esprits diaboliques. Tu as dit... » Et il reprenait ainsi, en résumé, chacun des douze articles, les faisant suivre du jugement de l’université de Paris. Après quoi , procédant à l’exhortation
ROUEN. — LE JUGEMENT
Fig. 140. — Le jeune Henri VI d’Angleterre est présenté par saint Louis à l’Enfant Jésus, que tient la Vierge. De sa personne part un phylactère , dont l’inscription latine signifie : « Seigneur, donnez-moi votre sagesse secourable, afin que je fasse ce qui vous est agréable en tout temps. » Miniature du Psautier de Henri VI, ms. du xve s., conservé au Musée britannique, collection Cotton. — On voit, dans cette composition, quelle était la constante préoccupation des souverains anglais de s’affirmer heritiers de la dynastie de France.
charitable : « Jeanne, ma très-chère amie, dit-il, il est temps, maintenant que l’on touche au terme de votre procès, de bien peser ce qui a été dit... »
Il lui rappelait combien de fois on l’avait pressée de se soumettre à l’Eglise, l’obstination de ses refus et la longanimité de ses juges, qui, étant en mesure de prononcer dans la cause, avaient voulu soumettre ses paroles à l’examen de l’université de Paris. L’université a répondu, et les juges veulent encore supplier Jeanne de revenir sur ses résolutions, de ne se point faire retrancher de la communion de Jésus-Christ pour aller se perdre avec les ennemis de Dieu. Le prédicateur l’invitait à se défier de cet ennemi du genre humain, qui, pour le séduire, se transforme quelquefois en ange de lumière; il la pressait de se soumettre à l’Église, d’accepter son jugement.
« En agissant ainsi, disait-il, vous sauverez votre âme et rachèterez, comme je pense, votre corps de la mort. Mais, si vous ne le faites et que vous vous obstiniez, sachez que votre âme sera frappée de damnation, et je crains la destruction de votre corps : desquelles choses daigne vous préserver Jésus-Christ ! »
Jeanne écouta cette admonition, et, sans se laisser ébranler par les prières plus que par les menaces, elle dit : « Quant à mes faits et mes dits que j’ai dits au procès, je m’y rapporte et les veux soutenir.
— Croyez-vous que vous ne soyez point tenue de soumettre vos dits et faits à l’Église militante ou à autre qu’à Dieu? — La manière que j’ai toujours dite et tenue au procès, je la veux maintenir quant à ce. » Et elle ajouta : « Si j’étais en jugement et voyais le feu allumé, et les bourrées allumées et le bourreau prêt à bouter le feu; si j’étais dans le feu, je n’en dirais autre chose et soutiendrais ce que j’ai dit au procès, jusqu’à la mort. »
Le juge demanda au promoteur et à Jeanne s’ils n’avaient rien de plus à dire; et, sur leur réponse négative, il déclara le débat clos, renvoyant au lendemain pour prononcer la sentence et procéder au delà, « comme de droit et de raison. »
Ornement tiré d’un ms. fr. du XV siècle, n" 2678, à la -bibliothèque nationale,