‹ Jeanne d'ArcChapitre 52 sur 112 · LE CIMETIÈRE DE SAINT-OUEN · texte numérisé non relu

LE CIMETIÈRE DE SAINT-OUEN

es juges pouvaient maintenant condamner Jeanne - mais tant qu’elle demeurait ferme dans ses affirmations, l’impression qu’elle avait faite dans les esprits restait entière, et le jugement, en quelque nom qu on le prononçât , était révocable au tribunal de l’opinion publique. Il fallait donc obtenir qu’elle se condamnât elle-même , qu’elle abjurât. On tenta un dernier effort pour ébranler la jeune fille. Ni la prison, ni le secret des interrogatoires privés, ni la solennité des séances générales n’avaient pu l’émouvoir : on voulut éprouver ce que feraient le spectacle de la foule ramassée sur la place publique, et la vue du bourreau.

Au jour fixé par l’évêque, le jeudi après la Pentecôte, 24 mai, deux échafauds furent dressés dans le cimetière de l’abbaye de Saint-Ouen. Sur l’un siégeait l’évêque, ayant avec lui le cardinal de Winchester, grand-

Initiale d’on ms. fr. du XVe s., n° 51, à la biblioth. nat.

oncle du roi, et une nombreuse assistance d’abbés, de prêtres et de docteurs; l’autre attendait Jeanne.

Avant de l’y conduire, on n’avait rien négligé qui pût servir à la fin. proposée. Dès le matin, Jean Beaupère, le plus habile et le plus considérable des docteurs, le bras droit de l’évêque, l’était venu trouver à la prison pour lui annoncer la cérémonie préparée. Il lui dit que, si elle était bonne chrétienne, elle déclarerait s’en remettre de tout en l’ordonnance de notre sainte mère l’Eglise : et, de quelque manière qu’il lui ait présenté la chose, il prétendit, au jugement de réhabilitation , qu’elle promit de le faire. Nicolas Loyseleur vint ensuite . il lui avait ete donne a titre de conseil; et sur le heu même de la ceremonie, comme on avait place Jeanne au seuil d’une petite porte, avant de la faire monter . sur l’échafaud, il était près d’elle, l’exhortant de toute sa force à faire ce qu on lui demanderait, et l’assurant qu’il ne lui arriverait rien de mal, qu elle serait remise à l’Église. C’est ainsi préparée qu elle arriva sur 1 échafaud, où un prédicateur de grand renom, Guillaume Erard, devait porter le dernier coup.

Il prêcha sur ce texte de saint Jean : « La branche ne peut produire de fruit elle-même, si elle ne demeure sur la vigne. » Et il exposa avec ampleui comment tous les catholiques doivent demeurer sur la vraie vigne de notre sainte mère l’Église, que la main de Jésus-Christ a plantée; montrant que Jeanne, par ses erreurs et par ses crimes, s’était séparée de l’unité de 1 Église, et avait, de mille sortes, scandalisé le peuple chrétien. Au milieu de cette longue diatribe, qui se résumait en ces mots : sorcière, hérétique, schismatique, le prédicateur, entraîné par son ardeur : « O France ! s’écriat-il, tu es bien abusée ! Tu as toujours été la chambre (maison) très-chrétienne ; et Charles, qui se dit roi et de toi gouverneur, s’est adhéré comme hérétique et schismatique (tel est-il) aux paroles et aux faits d’une femme inutile, diffamée et de tout déshonneur pleine; et non pas lui seulement, mais tout le clergé de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprise, comme elle a dit. » Puis, se tournant vers Jeanne , et, pour donner plus de force à l’apostrophe, l’interpellant de la main :

« C est à toi, Jeanne, à qui je parle, et te dis que ton roi est hérétique et schismatique. »

Jeanne avait accepté toutes ces injures pour elle ; mais, entendant qu’elles

ROUEN

L’ABJURATION

montaient jusqu’au roi : « Par ma foi ! sire, dit-elle, révérence gardée, je

JiMIl1 fJJlH

^Uhm-nmAjmn* w m y h < n i iu iu kuS

—ml-&

iftki*

ir;

in il

Fig. 141. — Vue de l’abbaye de Saint-Ouen, à Rouen. D'après le Monasticon gallicanum. L’emplacement du cimetière de l’abbaye où Jeanne fit abjuration restait inconnu; il a été découvert par l’abbé Cochet, de regrettée mémoire, en mars 1871. C’est vers l’endroit placé entre les lettres A et S, près de l’église Saint-Ouen, que, dans la matinée du 24 mai 1431, Jeanne, épuisée par la lutte, et comme étourdie par des voix de toutes sortes, .conseils, menaces, prières, fit abjuration publique d’erreurs don elle était innocente. Nous la verrons quatre jours après rétracter cette abjuration.

vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c’est le plus noble chrétien de tous les chrétiens, et, qui mieux, aime la foi et l’Église.

— Fais-la taire, x> dit à l’huissier le prédicateur, mal content de son interpellation.

Il reprit son discours, et, à la fin, s’adressant à elle sur un ton plus adouci :

« Voici, dit-il , messeigneurs les juges qui, plusieurs fois , vous ont sommée et requise de soumettre tous vos faits et dits à notre sainte mère l’Église, vous montrant qu’en vos dits et faits étaient plusieurs choses lesquelles, comme il semblait aux clercs, n 'étaient bonnes à dire et à soutenir. »

Il s’attendait sans doute au dénoûment dont l’avait pu flatter Jean Beaupère. Jeanne dit : « Je vous répondrai. » Et, vraiment inspirée : « Quant à la soumission à l’Église, je leur ai répondu. Je leur ai dit en ce point, que toutes les choses que j’ai faites ou que j’ai dites soient envoyées à Rome, devers notre saint-père le pape, auquel, et à Dieu premier, je me rapporte-, et quant aux dits et faits que j’ai faits, je les ai faits de par Dieu. » Elle ajouta que de ces faits et dits, elle ne chargeait personne, ni son roi, ni aucun autre, et que s’il y avait quelque faute, c’est à elle et non à un autre qu’il la fallait rapporter.

On lui demanda si elle ne voulait pas révoquer ceux de ses faits ou de ses ditsqui étaient réprouvés parles clercs, elle répondit : « Je m’en rapporte à Dieu et à notre saint-père le pape. »

Cette scène, où les juges avaient cherché la glorification publique de leur

procès, allait tourner à leur confusion. Comment accuser de ne point se sou-

' • • • mettre à l’Eglise celle qui s’en rapportait au pape? Ne pouvait-on pas,

avec bien plus de raison, accuser de mépris pour l’autorité de l’Église ceux qui ne tenaient aucun compte de cet appel fait à son chef? Les juges embarrassés représentèrent « qu’on ne pouvait pas aller quérir notre saint père si loin; que les ordinaires étaient juges chacun dans leur diocèse; qu’il fallait qu’elle s’en rapportât à notre sainte mère l’Église ainsi entendue, et qu’elle tînt ce que les clercs et les gens en ce se connaissant en disaient et avaient déterminé de ses dits et de ses faits. »

Tous les voiles tombaient donc : l’Église, c’étaient ses juges; c’est à l’ennemi qu’elle avait eu mission de combattre et de chasser de France que l’on voulait que, sous peine de schisme et d’hérésie, elle s’en remît de la vérité de sa mission. Il fallait bien conclure. Érard prit la cédule où étaient énumérées les diverses choses dont on l’accusait, et la somma de les abjurer.

ROUEN

Page 1