L. 'ABJURATION
Mais qu’était-ce qu’abjurer? elle n’en savait rien, ni surtout combien ce qu’on lui présentait comme moyen de salut offrait de périls . Elle de¬
manda donc ce que cela voulait dire, et l’huissier Massieu , chargé par Erard de le lui expliquer, en profita pour lui dire à quoi elle s’exposait si elle revenait jamais sur le désaveu qu’on aurait obtenu d’elle. Elle suivit son conseil , et dit à haute voix : « Je m’en rapporte à l’Église universelle si je dois abjurer ou non. — Tu les abjureras présentement ou tu seras arse (brûlée) aujourd’hui même, » s’écria Érard furieux.
N. Loyseleur, qui ne l’avait point quittée, lui répétait : « Faites ce que je vous ai dit; reprenez l’habit de femme. » Tout le monde la pressait : « Faites ce qui vous est conseillé. Voulez-vous vous faire mourir? » Et les juges eux-mêmes prenaient le langage de la compassion : « Jeanne, nous avons tant pitié de vous! Il faut que vous retranchiez ce que vous avez dit , ou que nous vous livrions à la justice séculière. » Jeanne protestait toujours qu’elle n’avait rien fait de mal , qu’elle croyait aux douze articles de foi et aux commandements de Dieu , disant de plus qu’elle s’en référait à la cour de Rome et croyait ce que la cour croyait. Et comme on insistait : — « Vous vous donnez bien du mal pour me séduire, » ajoutait-elle.
Cependant l’évêque, ayant par trois fois inutilement renouvelé ses sommations, commença à lire la sentence. L’heure était redoutable : et qui s’étonnera qu’une pauvre fille y succombe? Épuisée par la lutte et comme étourdie par ces voix de toutes sortes, conseils, menaces, prières, elle tombe tout à coup, dans ce silence imposant où il semble que tout le monde l’abandonne, devant le juge qui la condamne et le bourreau qui l’attend. Elle cède; elle dit : « Je me soumets à l’Église; » et elle priait encore saint Michel de l’aider et de la conseiller. On se hâta de prendre acte de sa soumission en forme authentique. Ce long débat , et plus encore la lutte intérieure qu’elle avait dû soutenir, avaient brisé tout ressort en elle. L’huissier Massieu lui lisait la formulent elle la redisait après lui, comme sans savoir ce que cela voulait dire; elle souriait en répétant les mots, si bien que plusieurs croyaient qu’elle se moquait.
La formule d’abjuration, telle quelle est au procès, donnait pleine satisfaction aux juges. Jeanne contre-signait les douze articles et les plus violentes qualifications de l’accusateur. Elle confessait quelle avait très-grièvement
péché en feignant mensongèrement « avoir eu des révélations et apparitions de par Dieu, en séduisant les autres, en faisant superstitieuses divinations, en blasphémant Dieu et ses saints; » qu’elle avait transgressé la loi divine, la sainte Écriture et les canons « en portant habit dissolu, difforme et déshonnête contre la décence de nature, et cheveux rognés en rond en guise d’homme contre toute honnêteté du sexe de femme; » en portant les armes, « en désirant crueusement (cruellement) effusion de sang humain; » en disant qu’elle avait fait tout cela par commandement de Dieu, et qu’elle avait bien fait; « en méprisant Dieu et ses sacrements; » en faisant sédition, idolâtrant et invoquant les mauvais esprits. Elle confessait de plus qu’elle avait été schismatique et par plusieurs manières avait erré dans la foi. Lesquels crimes et erreurs elle abjurait, se soumettant à la correction de l’Eglise et à bonne justice, et promettant à saint Pierre et au pape, comme à l’évêque et aux juges présents, de n’y plus retomber.
Cette formule , qui figure au procès et en français et en latin , a pourtant contre elle des difficultés assez graves. C’est qu’elle est très-longue (nous l’avons considérablement abrégée), et, au témoignage de tous ceux qui l’ont vue et entendue, la formule lue à Jeanne était fort courte. Elle dura à peu près comme un Pater noster , dit Pierre Miget ; et elle fut lue deux fois , Jeanne répétant les mots après Massieu. Elle avait six lignes de grosse écriture, dit le greffier Taquel, qui était proche; six ou sept lignes, disent J. Monnet et G. de la Chambre; et ce dernier ajoute qu’il était assez près pour en voir les mots. Mais on n’a pas seulement le témoignage de ceux qui l’ont vue ou entendue, on a la parole de celui qui l’a lue à Jeanne. Massieu déclare « que la formule contenait huit lignes au plus , et qu’il sait fermement que ce n’est pas celle dont il est parlé au procès; que la formule insérée au procès n’est pas celle qu’il a lue lui-même et que Jeanne a signée. »
Il n’est pas impossible, en effet, qu’en vue de l’accusation, on ait dressé cette longue formule qui la résume et la sanctionne. Mais il n’est pas invraisemblable non plus qu’en vue de l’accusée et de ce qu’on voulait obtenir d’elle, on en ait fait une autre moins susceptible de provoquer la révolte de sa conscience. Le procès-verbal a-t-il faussement donné, avec son signe et son nom, une pièce qu’elle n’a pas signée, ou comment a-t-elle signé un
Fig. 142. — Église de l’abbaye de Jumiéges, xnc et xnie siècle. État des ruines en 1820, d'après les Voyages dans l'ancienne France, par J. Taylor. — Nicolas le Roux, abbé de Jumiéges, assista au procès de condam¬
nation de la Pucelle et à la scène d’abjuration.
JEANNE d’arc. III. — 42
pièce qu’on ne lui a pas lue? Le faux n’étant guère supposable avec la connivence du greffier, on doit le chercher dans une substitution d’une autre sorte, et l’on en peut trouver la trace dans un témoignage recueilli au procès de réhabilitation. Si l’on en croit Haimond de Macy, qui était là, un Anglais, le secrétaire du roi d’Angleterre, Jean Calot, serait venu ici en aide aux juges. Dès que Jeanne eut cède, dit le témoin, il tira de sa manche un petit papier qu’il lui donna à signer, et ce fut lui qui, mal content du signe qu’elley avait tracé, lui tint la main et la guida pour qu’elle y mît en toutes lettres son nom.
Une chose pressait encore les juges d’abréger la scène : c’est qu’elle était fort mal goûtée des Anglais. Les Anglais croyaient toucher au terme de ce procès, dont les longueurs suspendaient tout pour eux : car, tant que Jeanne vivait, ils n’osaient, on l’a vu, rien entreprendre. Ils étaient venus, sûrs de la ressaisir enfin : puisque, si elle s’obstinait, comme on devait s’y attendre, la sentence la livrait au bras séculier, et le bourreau était là. Ils ne comprenaient donc rien aux efforts des juges pour obtenir qu’elle abjurât, et plus d’une fois ceux-ci furent interrompus par des murmures. Mais, quand on vit qu’ils avaient réussi , la fureur fut au comble : on leur jeta des pierres • un chapelain du cardinal de Winchester, qui se trouvait auprès de l’évêque, l’appela traître. — « Vous avez menti, » dit l’évêque.
L’évêque avait raison : le chapelain avait menti.
Pour rendre à l’Angleterre l’autorité qu’elle avait perdue, il ne suffisait pas de brûler Jeanne, comme le croyait cette soldatesque superstitieuse qui ajournait jusqu’à sa mort toute espérance de la victoire. C’était peu que de la faire mourir, si l’on ne frappait d’abord sa mission. Or, pour l’atteindre, rien de sûr, nous l’avons dit , que son propre désaveu. Il le fallait avoir à tout prix, dût-on l’acheter pour le moment par la grâce de la vie. D’ailleurs, l’abjuration acquise, la grâce était facilement révocable. La fermeté avec laquelle Jeanne avait, pendant près de deux ans, soutenu devant ses juges la vérité de sa mission, marquait assez comme elle en était convaincue : et ces convictions ne se perdent pas dans un moment d’étourdissement, de lassitude ou même de faiblesse. De plus, elle n’avait pas seulement renoncé à ses idées, elle avait renoncé à son habit d’homme. Or il y avait un moyen infaillible de lui faire reprendre cet habit : c’était, au pis aller, de
ROUEN
L’ABJURATION
ne point lui en laisser d’autre. Il n’en fallait pas plus pour qu’elle devînt relapse. L’évêque de Beauvais savait donc bien ce qu’il faisait:, et le cardinal de Winchester ne l’ignorait pas non plus, sans doute. Il imposa durement silence à son chapelain, et quand l’évêque, après l’abjuration, prit son avis sur ce qu’il fallait faire : « L’admettre à la pénitence, » dit le cardinal.
L’évêque prononça donc la sentence.
Après avoir rappelé son devoir de pasteur et résumé tout le procès , il énumérait les crimes déjà vus dans la formule d abjuration prêtée à Jeanne, et l’en déclarait coupable; mais, considérant qu’à la suite de tant d’avertissements charitables elle était rentrée au sein de l’Église et avait publiquement abjuré ses erreurs, il l'absolvait de l’excommunication. Toutefois, comme elle avait péché contre Dieu et l’Église, pour sa salutaire pénitence il la condamnait à la. prison perpétuelle , au « pain de douleur et à l’eau d’angoisse, » afin quelle' y apprît à -pleurer ses fautes et à ne plus les commettre.
Jeanne, absoute de l’excommunication , aurait bien pu espérer sa mise en liberté. C’est par là qu’on avait tenté de la séduire : Érard lui avait dit qu’en abjurant elle serait délivrée de prison. Condamnée à la prison par forme de pénitence, elle devait compter au moins n’en avoir pas d’autre que celle de l’Église. C’était de droit, tout le monde s’y attendait. Plusieurs en parlèrent à l’évêque; et Jeanne elle-même, comme Loyseleur la félicitait, te d’avoir fait une bonne journée , » Jeanne disait à ceux qui l’entouraient : « Or çà, entre vous, gens d’ Église, menez-moi en vos prisons , et que je ne sois plus en la main des Anglais. » Mais l’évêque dit: « Menez-la où vous l’avez prise. » — - Pouvait-il la renvoyer ailleurs? Jeanne était aux Anglais : ils avaient fait leurs conditions en la livrant à l’évêque. Ils ne la lui avaient donnée que pour la juger, condamnée ou non, elle retombait en leur puissance. Mais c’était à l’évêque de ne point accepter des conditions qui dénaturaient le caractère de la peine et ne laissaient à son jugement de force que pour la mort; c’était à lui de ne pas tromper sa victime sur les suites de la soumission qu’il avait tant travaillé à lui surprendre. En la remettant aux Anglais, il s’avouait leur complice : il rendait infaillible cette parole d’un docteur à Warwick, comme il se plaignait que le roi était mal servi et que Jeanne échappait : « Sire, n’ayez cure, nous la rattraperons bien. »