POÉSIE
C’est une femme, la savante, pieuse et patriote Christine de Pisan, qui marche en tête du long cortège des poètes de la Pucelle. Ses vers sur Jeanne d’Arc ne sont guère, à vrai dire, que de la prose rimée; mais ils ont un caractère de vérité qui tient à la date où ils furent écrits. On y sent une émotion sincère et noble, qu’y a fait passer l’âme de l’auteur, vivement ébranlée par le réveil du sentiment national et les succès, dus à l’intervention divine, de la cause à la fois dynastique et française dont elle n’avait cessé de pleurer les malheurs. Il y a quelque chose aussi de touchant dans le naïf orgueil de Christine, fi ère de voir triompher une jeune fille, l’honneur de son sexe, là où avaient échoué les guerriers et les politiques.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Ses vers sur la Pucelle passent pour les derniers qu’elle ait faits, et ce sont aussi les seuls vers français, écrits du vivant de Jeanne d’Arc en son honneur, qui nous soient parvenus. « Ils furent achevés, dit M. Quicherat le 3i juillet 1429, au moment où Charles VII, maître de Château-Thierry,
Fig. 207. — Christine de Pisan. D’après une miniature de son Livre de la mutation de fortune. Bibl. nat.,
fonds fr.; ms. n° 6o3.
pouvait, en trois jours de marche, paraître avec son armée sous les murs de Paris... En 1429, Christine avait atteint l’âge de soixante-sept ans. Depuis la révolution de 1418, elle vivait cloîtrée dans une abbaye : on ne sait laquelle. «
texte. Traduction.
Je, Christine, qui ay plouré Moi, Christine, qui ai pleüré
Unze ans en abbaye close, Onze ans en abbaye fermée,
1 Procès, t. V, p. 3. Nous empruntons pour nos citations de Christine, et en général des poètes dü xve siècle, le texte du savant éditeur. Nous en avons revu quelques-unes sur les manuscrits.
ÉCLAIRCISSEMENTS
Où j’ay tousjours puis demouré Que Charles (c’est estrange chose!) Le filz du roy, se dire l’ose,
S’en fouy de Paris, de tire,
Par la traïson là enclose :
Or à prime me prens à rire...
L’an mil quatre cens vingt et neuf, Reprint à luire li soleil;
Il ramene le bon temps neuf Que on n’avoit veu du droit œil Puis longtemps; dont plusieurs en deuil Orent vesqui. J’en suis de ceulx;
Mais plus de rien je ne me deuil,
Quant ores voy ce que je veulx .
Qui vit doncques chose avenir Plus hors de toute opinion,
Qui à noter et souvenir Fait bien en toute région:
Que France, de qui mention En faisoit que jus est ruée,
Soit, par divine mission,
Du mal en si grant bien muée?
Par tel miracle vrayement Que, se la chose n’est notoire Et évident quoy et comment,
11 n’est homs qui le péust croire :
Chose est bien digne de mémoire Que Dieu par une vierge tendre.
Ait adès voulu (chose est voire)
Sur France si grant grâce estendre.
O ! quel honneur à la couronne De France par divine preuve !
Car par les grâces qu’il lui donne Il appert comment il l’apreuve Et que plus foy qu’autre part treuve En l’estât royal, dont je lix Qu’oncques (ce n’est pas chose neuve ) En foy n’errerent fleurs de lys .
Où j’ai toujours demeuré depuis Que Charles ( c’est chose étrange ! )
Le fils du roi, si j’ose rappeler ce souvenir, S’enfuit de Paris, tout droit,
Par suite de la trahison là incluse :
Maintenant pour la première fois je me prends à rire.
L’an mil quatre cent vingt-neuf Recommença à luire le soleil ;
Il ramène le bon temps nouveau Qu’on n’avait pas vu de l’œil (dirigé vers lui) Depuis longtemps; dont plusieurs en deuil Ont vécu. Je suis de ceux-là;
Mais de rien je ne me chagrine plus Puisque maintenant je vois ce que je veux .
Qui vit donc chose advenir Plus hors de toute .attente ,
Laquelle à noter et de 'laquelle se souvenir Est bon en toute région :
C’est à savoir que France, de qui discours On faisait qu’à terre était renversée ,
Soit, par divine mission ,
Du mal en si grand bien changée ?
Et cela par tel miracle vraiment Que, si la chose n’était notoire Et évidents le fait et la manière ,
Il n’est homme qui le pût croire :
C’est une chose bien digne de mémoire Que Dieu par une vierge tendre Ait maintenant voulu (c’est une chose vraie) Sur la France si grande grâce étendre.
O ! quel honneur à la couronne De France se voit par divine preuve!
Car par les grâces, qu’il lui donne
Il paraît combien Dieu l’approuve
Et que plus de foi qu’autre part il trouve
En la maison royale , dont je lis
Que jamais (ce n’est pas une chose nouvelle)
En la foi n’errèrent les fleurs de lis .
Tu, Johanne, de bonne heure née, Benoist soit cil qui te créa!
Pucelle de Dieu ordonnée,
En qui le Saint-Esprit réa Sa grant grâce; et qui ot et a Toute largesse de hault don, N’onc requeste ne te véa Que te rendra assez guerdon...
Toi, Jeanne, à une bonne heure née,
Béni soit celui qui te créa!
Pucelle de Dieu envoyée En qui le Saint-Esprit fit rayonner Sa grande grâce ; et qui eus et as Toute largesse de son haut don,
Jamais ta requête ne te refusa
Et il te donnera assez grande récompense.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Christine met Jeanne bien au-dessus de tous les preux du passé :
. ne s’appareille
Leur proesèe à ceste qui veille A bouter hors noz ennemis.
Mais ce fait Dieu, qui la conseille,
En qui cuer plus que d’omme a mis....
Par miracle fut envoiée Et divine amonition,
l’ange de Dieu convoiée Au roy, pour sa provision.
Son fait n’est pas illusion ,
Car bien a esté esprouvée Par conseil , en conclusion :
A l'effect la chose est prouvée....
Et sa belle vie , par foy !
Monstre qu’elle est de Dieu en grâce , Par quoy on adjouste plus foy A son fait ; car quoy qu’elle face , Tousjours a Dieu devant la face, Qu’elle appelle, sert et deprye En fait, en dit; ne va en place
Où sa devocion detrie.
O ! comment lors bien y paru Quant le siégé iert à Orliens ,
Où premier force apparu !
One miracle, si com je tiens,
Ne fut plus cler; car Dieu aux siens Aida telement, qu’ennemis Ne s’aidèrent plus que mors chiens.
Là furent prins ou à mort mis.
Hée! quel honneur au féminin Sexe! que Dieu l’ayme, il appert.
Quant tout ce grand peuple chenin
Par qui tout le régné iert desert, »
Par femme est sours et recouvert,
Ce que pas hommes fait n’éussent,
Et les traittres mis à desert ,
A peine devant le créussent.
Une fillette de seize ans (N’est ce pas chose fors nature ?)
A qui armes ne sont pesans ,
Ains semble que sa norriture
. n’est égale
Leur prouesse à celle-ci qui veille A jeter hors nos ennemis.
Mais Dieu fait cela , qui la conseille ,
Et qui en elle un cœur plus que d’homme a mis .
Par miracle fut envoyée Et par divin avertissement,
Par l’ange de Dieu menée
Au roi, pour pourvoir à son royaume.
Son fait n’est pas illusion,
Car elle a bien été éprouvée En conseil, et voici ma conclusion :
Par l’effet la chose est prouvée....
Et sa belle vie, par ma foi!
Montre qu’elle est en la grâce de Dieu ,
C’est pourquoi on ajoute plus de foi A son fait; car quoi qu’elle fasse ,
Toujours a Dieu devant la face,
Qu’elle invoque, sert et prie En actions , en paroles ; en quelque endroit qu’elle aille ,
Elle ne retarde pas ses dévotions.
O ! comme alors cela bien parut Quand le siège était à Orléans,
Où en premier lieu sa force apparut!
Jamais miracle, ainsi que je pense,
Ne fut plus clair; car Dieu aux siens Vint tellement en aide, que les ennemis Ne se défendirent pas plus que chiens morts. Là furent pris ou à mort mis.
Hé! quel honneur au féminin Sexe! que Dieu l’aime il paraît bien,
Quand tout ce grand peuple misérable comme chiens
Par qui tout le royaume était déserté,
Par une femme est ressuscité et a recouvré ses forces,
Ce que hommes n’eussent pas fait,
Et les traîtres ont été mis à ruine ,
A peiné auparavant l’auraient-ils cru.
Une fillette de seize ans (N’est-ce pas une chose au-dessus de la nature?)
A qui les armes ne sont pesantes,
Mais il semble que son éducation
Y soit , tant y est fort et dure ;
Et devant elle vont fuyant Les ennemis, ne nul n'y dure.
Elle fait ce, maints yeulx voiant.
Et d’eulx va France descombrant,
En recouvrant chasteaulx et villes.
Jamais force ne fut si grant,
Soient à cens, soient à miles.
Et de noz gens preux et abiles Elle est principal chevetaine.
Tel force n’ot Hector, ne Achilles;
Mais tout ce fait Dieu qui la menne....
Ait été faite à cela, tant elle y est forte et dure;
Et devant elle vont fuyant Les ennemis, et nul n’y résiste.
Elle fait cela, maints yeux voyant.
Et elle va d’eux débarrassant la France,
En recouvrant châteaux et villes.
Jamais force ne fut si grande,
Qu’ils soient par centaines ou par milliers. Et de nos gens preux et habiles Elle est principal capitaine.
Telle force n’eut Hector, ni Achille;
Mais tout cela est fait par Dieu qui la mène....
C’est encore la vérité naïve du sentiment qui recommande les vers consacrés à Jeanne d’Arc, neuf années après sa mort, par un poète bourguignon, Martin le Franc. On reconnaît en ses paroles l’empreinte récente des événements et le vivant souvenir de la Pucelle. « Cet auteur, dit M. Quicberat1, qui était prévôt de la cathédrale de Lausanne, publia en 1-440, sous le titre de Champion des dames , une contre-partie du roman de la Rose , où il introduisit la curieuse discussion qu’on va lire. Le morceau mérite toute considération, non-seulement à cause de sa date, puisqu’il fut écrit seize ans avant la réhabilitation juridique de la Pucelle , mais encore parce que l’ouvrage auquel il appartient fut dédié au duc de Bourgogne. » Le Champion des dames défend Jeanne contre les objections de Y Adversaire^ qui joue un peu ici le rôle d’avocat du diable.