LE CHAMPION
TEXTE
... Dient d’elle ce que vouldront , Le parler est leur et le taire;
Mais ses loenges ne fauldront Pour mensonge qu’ilz sachent faire.
Que t'en faut il oultre retraire?
Par sa vertu, par sa vaillance,
En despit de tout adversaire Couronné fut leroy de France.
TRADUCTION
... Qu’ils disent d’elle ce qu’ils voudront Ils sont libres de parler ou de se taire; Mais ses louanges ne manqueront Pour mensonge qu’ils sachent faire.
Que te faut-il rappeler autre chose?
Par sa vertu , par sa vaillance ,
En dépit de tout adversaire Couronné fut le roi de France.
l’adversaire.
Je tieng frivole ce langage, Je tiens ce langage pour frivole,
Car oncques Dieu ne l’envoia, Car jamais Dieu ne l’envoya,
1 Procès, t. V, p. 44. — On saura désormais que toutes nos citations de M. Quicherat se rapportent à ce volume. >
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Dist l’adversaire au faulx visage , Qui de Jhenne grant ennoy a.
Ha! ce dit, trop le desvoia Oultrecuidance , quoy qu’on dye !
Raison aussy le convoia Ardre à Rouen en Normendye.
Dit l’adversaire au visage faux ,
A qui l’exemple de Jeanne cause grand ennui. Ha! dit-il , trop l’égara Outrecuidance, quoi qu’on dise !
Mais aussi Raison la mena Brûler à Rouen en Normandie.
Fig. 208. — Le Champion des dames exhorte les nobles cœurs de France à suivre l'exemple de la Pucelle. Tiré du Champion des dames , œuvre de Martin le Franc, ms. du xve siècle, à la bibl. nat., fonds fr., n° 841.
LE c ITAM PION.
C’est mal entendu, grosse teste, Respond Franc-Vouloir prestement.
De quants saints faisons nous la feste Qui moururent honteusement !
C’est mal compris, grosse tète.
Répond Franc-Vouloir prestement.
De combien de saints faisons-nous la fête Qui subirent une mort honteuse !
ÉCLAIRCISSEMENTS
Pense à Jhesus premièrement Et puis à ses martirsbenois; Sy jugeras evidamment Qu’en ce fait tu ne te congnois.
Pense à Jésus premièrement Et puis à ses martyrs bénis , Et tu jugeras qu’évidemment En ce fait tu ne te connais.
Gueres ne font tes argumens Contre la Pucelle innocente, Ou que des secrez jugemens De Dieu sur elle pis on sente;
Et droit est que chacun consente A lui donner honneur et gloire Pour sa vertu très excellente, Pour sa force, pour sa victoire.
Guère ne valent tes arguments Contre la Pucelle innocente ,
Ils ne font point que des secrets jugements De Dieu sur elle on aie plus mauvaise opinion ;
Et il est juste que chacun s’accorde A lui donner honneur et gloire Pour sa vertu très-excellente,
Pour sa force , pour sa victoire.
Né en 1430, mort en i5o8, Martial d’Auvergne, procureur au Parlement et notaire du Châtelet, termina en 1484 une sorte de chronique rimee
Fig. 209. — Martial d'Auvergne présente les Vigiles du roi Charles VII, dont il est l’auteur, au jeune roi Charles VIII. Ms. fr., n° 5o54, à la biblioth. nat. Cet ouvrage, commencé sous Louis XI, avait été terminé en 1484.
qu’il offrit à Charles VIII sous le titre de Vigiles du roi Charles VII. Il a recueilli dans cet ouvrage, lequel dans son ensemble offre de très-grands rapports avec la chronique de Jean Chartier, un bon nombre de souvenirs, de traditions populaires, qui lui donnent en maint endroit une valeur originale. Le passage qui a trait à la Pucelle s’inspire, comme les vers de
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JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Christine de Pisan et de Martin le Franc, de l’image réelle que les actions de l’héroïque vierge avaient imprimée d’elle au cœur de la France, et que n’avaient point encore effacée les conceptions fausses qui avec le temps la recouvrirent. Martial d’Auvergne a de plus une qualité qui lui est propre: c’est l’élégante facilité” de son style et de sa versification. Comme il nous montre la vraie Jeanne d’Arc, que sa poésie est simplement de l’histoire, et que de plus l’expression en est heureuse1, on doit dire à son honneur qu’il est un de ceux qui se sont approchés le plus près de ce but presque impossible à toucher : faire des vers sur la Pucelle qui ne laissent point trop désirer la prose. Je n’hésiterais pas, pour ma part, à proposer aujourd’hui encore pour modèle aux poètes qui se sentiraient assez hardis pour tenter l’épreuve, les quatrains de Martial d’Auvergne.
TEXTE
En ceste saison de douleur Vint au roy une bergerelle Du villaige de Vaucoulleur,
Qu’on nommoit Jehanne2 la Pucelle.
C’estoit une povre bergiere Qui gardoit les brebiz es champs , D'une doulce et humble maniéré ,
De l’aage de dix huit ans.
Devant le roy on la mena,
Ung ou deux de sa congnoissance , Et alors elle s’enclina En luy faisant la reverence.
Le roy par jeu si alla dire :
« Ha ! ma mye , ce ne sui je pas. »
A quoy elle respondit : « Sire ,
« C’estez vous, ne je me faulx pas. »
« Ou nom de Dieu, si disoit elle,
« Gentil roy , je vous meneray « Couronner à Rains , qui que veille ,
« Et siégé d’Orléans 3 leveray. »
Le feu roy sans soy esmouvoir Clercs et docteurs si fisteslire,
Pour l’interroguer et savoir Qui la mouvoit de cela dire.
TRADUCTION
En ce temps de douleur Vint au roi une bergerette Du village dè Vaucouleurs,
Qu’on nommait Jeanne la Pucelle.
C’était une pauvre bergère
Qui gardait les brebis aux champs ,
Elle était d’une douce et humble façon,
De l’âge de dix-huit ans.
Devant le roi on la mena,
Une ou deux personnes de sa connaissance , Et alors elle s’inclina En lui faisant la révérence.
Le roi par jeu se mit à dire :
« Ha! ma mie, cela ne suis-je pas. »
A quoi elle répondit : « Sire ,
« C’est vous , je ne me trompe pas. »
« Au nom de Dieu, ainsi disait-elle,
« Gentil roi , je vous mènerai « Couronner à Reims, qui que ce soit qui veuille le contraire ,
«. Et le siège d’Orléans ferai lever. »
Le feu roi sans s’émouvoir Clercs et docteurs fit choisir,
Pour l’interroger et savoir Qui la poussait à dire cela.
1 Nous n’entendons appliquer ce jugement qu’aux passages qui concernent la Pucelle.
2 Prononcez Jeannei
3 Orléans n’a ici que deux syllabes.
ÉCLAIRCISSEMENTS
A Chynon fut questionnée
D'ungs et d’autres bien grandement, Ausquelz, par raison assignée,
Elle respondit saigement.
A Chinon fut questionnée
Des uns et des autres bien grandement, Auxquels, par la lumière à elle donnée,
Elle répondit sagement.
Chascun d’elle s’esmerveilla ,
Et pour à vérité venir,
De plusieurs grans choses parla
Qu’on a veues depuis advenir.
Chacun sur elle s’émerveilla,
Et pour venir à la vérité ,
De plusieurs grandes choses parla
Qu’on a vu depuis advenir.
Elle dist tout publiquement
Que le feu roy recouvrerait
Tout son royaulme entièrement
Et que Dieu si luy aideroit.
Elle dit tout publiquement
Que leroi — mort maintenant' — recouvrerait Tout son royaume entièrement
Et que Dieu lui viendrait en aide.
Finiz lesquelz verbes et termes ,
Requist au roy et à ses gens
Qu’on lui baillast harnoys et armes
Pour s’en aller à Orléans...
Finis lesquels paroles et propos,
Elle demanda au roi et à ses gens
Qu’on lui donnât harnais et armes
Pour s’en aller à Orléans...
Elle estoit très doulce, amyable , Moutonne, sans orgueil n’envye, Gracieuse, moult serviable,
Et qui menoit bien belle vie.
Elle était très-douce, aimable ,
Telle qu’un mouton , sans orgueil ni envie, Gracieuse, très-serviable,
Et elle menait une bien belle vie.
Très que souvent se confessoit
Pour avoir Dieu en protecteur,
Ne gueres feste se passoit
Que ne receust son Créateur.
Plus que souvent elle se confessait
Pour avoir la protection de Dieu ,
Et guère fête ne se passait
Sans qu’elle reçût son Créateur.
Mais ce non obstant les Angloys
Aux vertuz et biens ne pensèrent ,
Ainçoys en haine des Françoys
Très durement si la traicterent.
Mais nonobstant cela les Anglais
A ses vertus et bonnes actions ne pensèrent, Mais en haine des Français
Très-durement ils la traitèrent.
Après plusieurs griefz et excès
Inferez en maintes parties,
Lui firent ung tel quel procès
Dont les juges estoient parties.
Après plusieurs injustices et excès
Commis contre elle en maintes choses ,
Ils lui firent un procès tel quel
Où les juges étaient parties.
Puis au dernier la condempnerent
A mourir doloreusement,
Et brief l’ardirent et brullerent
A Rouen tout publicquement...
Puis en fin de compte ils la condamnèrent
A mourir douloureusement,
Et bref ils la livrèrent au feu et la brûlèrent A Rouen tout publiquement...
Ou procès de son innocence
Y a des choses singulières ;
Et est une grande plaisance
De veoir toutes les deux matières.
Au procès de son innocence
Il y a des choses singulières;
Et c’est un grand agrément
De voir l’une et l’autre matière.
Ledit procès est enclresné
En la librarie Nostre Dame
De Paris, et fut là donné
Par l’evesque, dont Dieu ait l’ame.
Ledit procès est enchaîné
Dans la bibliothèque de Notre-Dame
De Paris, à laquelle il fut donné
Par l’évêque, dont Dieu ait l’âme.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
C’est aussi un écho de la tradition vraie qui se fait entendre dans cette strophe de Villon, en sa ballade des Dames du temps jadis :
TEXTE
La royne blanche comme ung lys Qui chantoit à voix de sereine , Berthe au grant pié, Bietris, Allys, Harembourges qui tint le May ne , Et Jehanne la bonne Lorraine Qu’Angloys bruslerent à Rouen , Où sont ils, Vierge souveraine ?
Mais où sont les neiges d’antan ?
TRADUCTION
La reine blanche comme un Iis Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Béatrix, Alix, Eremburges qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine Que les Anglais brûlèrent à Rouen , Où sont-elles, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges de l’an passé?
Mais l’image réelle de Jeanne, cette figure à la fois héroïque et touchante, mélange charmant d’entrain guerrier, de charité compatissante, de gaieté naturelle et finement railleuse, et de piété céleste, tout cela s’altéra de bonne heure dans les esprits, et plus encore dans les esprits cultivés que dans l’imagination du peuple, demeuré, en dépit de tout, fidèle au souvenir confus de la vraie Jeanne. Les ornements banals d’une poésie de convention commencèrent, du vivant même de la Pucelle, à défigurer sa grandeur simple et sa sublimité naïve. La poésie latine fut la première coupable. Toutefois, laissons en paix la médiocrité d’Antoine Astezan, qui versifiait en i53o la lettre adressée au duc de Milan par Perceval de Boulainvilliers. Un opuscule anonyme, transcrit à la suite du procès de réhabilitation et de la même main, dans le manuscrit latin 5970 à la bibliothèque nationale, et dont l’auteur, versificateur habile, avait probablement vu la Pucelle, nous offre un exemple de cette prétention mal raisonnée à l’élégance virgilienne, qui prépare déjà la métamorphose de la vierge de France en vulgaire héroïne de poème épique. Écoutons un instant cet anonyme; ses vers latins ont après tout conservé une assez forte empreinte de vérité, et ils valent mieux sans aucun doute que beaucoup de vers français :
Annis nata novem simplex virguncula , patris , More loci, teneras pecudes suscepit alendas. Ilia, gregis custos, patriis erra vit in agris Pastorum ritu; fugiens consortia quæque Humani generis, semper loca sola petebat. Non lupus insidias pecori, non latro paravit. Dum custodit oves, oculis manibusque levatis, Sæpius in coelum prece sic orabat agresti :
« O cives superi , pacem deposcite nobis
ÉCLAIRCISSEMENTS
« A Christo Domino, necnon et gaudia cœli. »
Respicit Omnipotens dignissima vota precantis,
Tempore nec longo lapso, jam dicta Puella Audivit vocem supero de cardine missam Regni stelliferi : « Salve, veneranda Johanna « (Virginis id nomen fuerat), magnalia crede « Onlnia posse Deum cœlum terramque regentem.
« Hic te prævidit pro libertate colenda « Paceque. Francorum regum solabere mœstum,
« Et regem, patria pulsum de sede, reduces.
« lllius antiquo populum relevabis ab hoste « Oppressum, multis prius urbibus, ordine recto,
« Regis in obsequium conductis atque receptis.
« Karolus ut superet , tu fundamenta locabis. »
Une simple petite fille, âgée de neuf années, était chargée, selonla coutume du village, de mener paître les tendres agneaux de son père. Gardienne du troupeau, elle errait dans les champs paternels, selon l’usage des pasteurs. Fuyant toute rencontre avec le monde, elle cherchait toujours les endroits solitaires. Jamais le loup ne dressa d’embûches à son troupeau, ni le larron. Tandis quelle gardait ses brebis, les yeux et les mains levés au ciel, elle faisait souvent cette prière agreste : « O citoyens célestes, demandez pour nous la paix au Christ notre Seigneur, et aussi les joies du ciel. » Le Tout-Puissant jette un regard favorable sur les vœux très-méritoires de la suppliante, et après un petit espace, voici que la Puceile entendit une voix qui partait du sommet le plus haut du royaume étoilé : « Salut, « Jeanne, digne de vénération {Jeanne était le nom de la jeune vierge), crois que tous les « prodiges sont possibles au Dieu qui régit le ciel et la terre. Il t’a vue et choisie d’avance « pour le culte de la liberté et de la paix. Tu consoleras l’affliction du royaume de France « et tu feras remonter le roi sur le trône de ses ancêtres, d’ou il a été chassé. Tu relèveras « son peuple écrasé par l’antique ennemi de la nation, après avoir d’abord, par une suite « logique de succès, ramené, fait recevoir un grand nombre de villes en son obéissance. « Tu jetteras les fondements du triomphe futur de Charles. »
C’est le même procédé qui fut appliqué un peu plus tard dans le poëme en quatre livres de Valerand Varanius, natif d’Abbeville, et théologien de la faculté de Paris. « Il le composa, de son aveu, dit M. Quicherat, avec les pièces de l’un et de l’autre procès qu’il avait connus par le manuscrit de Saint-Victor. L’histoire y est en effet suivie très-exactement, et le poète ne s’est permis que des fictions conformes à ce qu’on apprend par les interrogatoires de Jeanne. Toutefois, par l’expression et par la mise en scène, le sujet se trouve entièrement travesti, et l’on peut dire que l’exactitude des recherches se dérobe sans cesse sous l’emphase du rhétoricien. » Nous laisserons désormais de côté la poésie latine.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Dans la poésie française nous notons dès le quinzième siècle, à côté du sentiment juste conservé par Martin le Franc, Villon et Martial d’Auvergne, une métamorphose du caractère de Jeanne, laquelle, jointe plus tard aux banalités épiques dont la poésie latine vient de nous offrir l’exemple, forma cette Pucelle fausse qui usurpa la place de la vraie dans notre littérature au dix-septième siècle. Cette métamorphose dut en partie son origine à l'usurpation réelle de l’aventurière, qui soutint avec impudence durant plusieurs années le personnage de la libératrice et trompa, dit-on, jusqu’à
Fig. 2io. — La Pucelle, gravure sur bois tirée de la Mer des Histoires. Lyon, Dupré, 1491, 2 vol. in-foL
. yrf . »
la famille de la Pucelle. Le caractère de la dame des Armoises se confondit malheureusement avec celui de Jeanne dans l’esprit d’un grand nombre de personnes, et de là vint la transformation en une sorte de virago chevaleresque de la vive et gaie, de l’énergique, mais aussi de l’humble et douce, de la bonne Pucelle de Domrémy. On voit la confusion commencer dans quelques méchants vers de l’historiographe officiel de Bourgogne, Georges Chastellain, qui eut le malheur dans sa Chronique , suivant l’exemple donné par son maître Philippe le Bon après le funeste
événement de Compïègne, d'abandonner Jeanne aux Anglais. La méta-
Fig. 21 1. — Jeanne d’Arc, d'après une miniaturedu xvic siècle, appartenant à M. Jarry, à Orléans.
morphose du caractère de la Pucelle semble fort avancée dans le Séjour d’honneur d’Octavien de Saint-Gelais, composé en 1489.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
TEXTE
Tantost après en champ d’honeur paré Et siégé d’or tapissé de louenge ,
Je vy ung roy glorieux, préparé,
Fulcy de paix , begnin, doulx comme ung ange,
Vaincu par mort; mais son bon bruyt ne change.
C’estoit Charles, septiesme de ce nom ,
Qui tant voulut acroistre son renom Qu’à luy reduyt Guyenne et Normandye ,
Quelque chose qu’Angloys ou Normant dye.
Près luy je vy, sur cheval fier marchant ,
Femme qui fut d’harnoys luisant armée.
Pas ne sembloit escolier ou marchant;
Mais robuste, par prouesse affermée ;
Dont m’esbahis de voir femme fermée De si grant cueur, qui les gens incitoit Donner dedans et ung chascun citoyt
A guerroyer, comme si tous jours elle Tint en seurté les souldars soubz son aesle.
Pas n’eut quenoille attachée au costé,
Mais espée poignante et deffensible ;
Fuyant repos et longue oysiveté,
Où voulentiers cueur de femme est duysible, A autre affaire elle n’est entendible Qu’ordonner gens , pour batailles mouvoir.
Dont je congneu que c’estoit, pour tout voir, Selon sa geste et maniéré approuvée,
La Pucelle, par miracle trouvée.
TRADUCTION
Tantôt après en un champ paré d’honneur, Et sur un siège d’or tapissé de louange,
Je vis un roi glorieux, là disposé,
Appuyé sur la paix, bénin, doux comme un ange,
Vaincu par la mort; mais sa bonne renommée ne change pas pour cela.
C’était Charles, septième de c-e nom,
Qui voulut tant accroître son renom Qu’à son obéissance réduisit Guyenne et Normandie ,
Quelque chose qu’Anglais ou Normand dît.
Près de lui je vis, sur un cheval marchant fièrement,
Une femme qui était d’un harnais luisant armée.
Elle ne ressemblait pas à un écçlier ou à un marchand •
Mais elle était robuste et par prouesse endurcie ;
Je m’ébahis de voir une femme affermie Et d’un si grand cœur, qui les gens incitait A donner sur l’ennemi et un chacun poussait
A guerroyer, comme si toujours elle Tenait en sûreté les soldats sous son aile.
Elle n’avait pas une quenouille attachée au côté ,
Mais une épée bonne pour piquer et se défendre ;
Fuyant le repos et la longue oisiveté Où volontiers cœur de femme se complaît, Elle n’entend à autre affaire Qu’à disposer ses gens et mouvoir ses bataillons.
D’où je connus que c’était , en toute vérité , Selon son histoire et sa manière d’être authentique,
La Pucelle, par miracle suscitée.
Cette même métamorphose du caractère de Jeanne, qui, de plus, durant le siècle suivant, fut fardé du coloris classique et mythologique dont usèrent et abusèrent les hommes de la Renaissance, nous apparaît comme tristement achevée dans un grand nombre de pièces du Recueil publié par les soins de Charles du Lys « de plusieurs inscriptions composées par diverses personnes pour estre mises tant sous l’Image de la Croix et de la Vierge Marie, que sous les statues du roy Charles VII et de la Pucelle de France, qui sont eslevées sur le Pont de la Ville d’Orléans dès l’an
ÉCLAIRCISSEMEN TS.
TXnS M ARMA FVIT BELLACT S CHEMATE VIRGO.
Pugriate audentcs (jalli : si taie tenebat^ Talladium U tabansTroia^erennis erat.
Fig. 212. — La Pucelle, gravure sur cuivre de Léonard Gaultier, datée de 1612. Tirée du Recueil de Charles du Lys; Paris, Edme Martin, 1628, in-40. — On lit autour de la gravure des légendes latines qui signifient : « Jeanne d’Arc, vulgairement appelée la Pucelle d’Orléans. — Telle se précipite au combat cette vierge dans cet appareil guerrier. — Combattez, vaillants Français; si Troie chancelante avait eu un pareil Palladium, elle aurait éternellement subsisté. »
MCCCCLVIII. » Voici, entre autres, une épigramme bien ridicule de Malherbe :
L’ennemy tous droits violant, Mais le destin n’eut point de tort :
Belle Amazone en vous bruslant , Celle qui vivait comme Alcide,
Témoigna son ame perfide; Devoit mourir comme il est mort.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Fig. 2i3. — La Pucelle, gravure de Charles David, communiquée par M. Boucher de Molandon, à Orléans, xvue siècle. La gravure est accompagnée des vers de Malherbe cités à la page précédente, et qui caractérisent bien le dix-septième siècle.
ECLAIRCISSEMENTS
Le même recueil nous fournit encore un huitain signé « Malherbe, » plus raisonnable que le sixain, et qui, s’il l’a précédé dans la réalité comme il le précède dans le livre, aurait bien dû l’empêcher de se produire. Voici ce huitain :
Passans, vous trouvez à redire Qu’on ne void icy rien gravé De l’acte le plus relevé Que jamais l’histoire ayt fait lire :
La raison qui vous doit suffire , C’est qu’en un miracle si haut, Il est meilleur de ne rien dire, Que ne dire pas ce qu’il faut.
Nous relevons dans le recueil de Charles du Lys un quatrain de ma demoiselle de Gournay :
Pourquoy portes-tu, je te prie, Cet œil mignarde ma patrie,
L’œil doux, et le bras foudroyant? Ce bras chasse l’Anglois fuyant.
M. Quicherat cite et admire dans ses Aperçus nouveaux une autre version de ce quatrain, qui semble en effet préférable. Cette seconde version faite , selon le savant éditeur, pour un portrait figurant dans la galerie du cardinal de Richelieu, est un heureux remaniement de la première :
Peux- tu bien accorder, vierge du ciel chérie,
Cet œil plein de douceur et ce glaive irrité?
— Mon regard attendri caresse ma patrie Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté b
Nous empruntons enfin au même recueil une petite pièce qui, surtout par comparaison, nous semble d’un sentiment juste et d une expression naturelle et forte. Elle est signée « le Clerc, sieur de la Forest : »
Dieu s’est servy de moy , qui n’estois que Bergere Pour restablir l’estât de la France abbatu,
Plustost que d’une main furieuse etguerriere,
Pour monstrer que par moy luy seul a combatu.
i Dans les notes de leur troisième édition de Tallemant des Réaux, MM. de Montmerqué et P. Paris donnent une version un peu différente :
Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie, La Douceur de mes yeux caresse ma patrie
La douceur de tes yeux et ce glaive irrité ? Et ce glaive en lureur lui rend sa liberté.
C’est à l’obligeance de M. de Bouteiller que nous devons, entre autres communications, celle du recueil de Charles du Lys, où il nous a signalé la première version du quatrain de mademoiselle de Gournay.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
La transformation née du caractère de la dame des Armoises, si mal à propos attribué à la vierge de Domrémy., et couvert au seizième siècle d’un vernis classique et mythologique- celle que la banalité de l’époque fausse-
Fig. 214. — Frontispice du poëme de Chapelain : La Pucelle, ou la France délivrée. In-12, Paris, Auguste Courbé, i656. — La Pucelle relève la France affaissée, les léopards et les vaissaux anglais prennent la fuite; deux anges tenant l’un une couronne, l’autre deux fleurs de lis, reproduisent, avec l’épée de la Pucelle, la disposition des pièces de ses armes.
ment virgilienne avait dès le principe produite, comme nous l’avons vu, dans la poésie latine : ces deux métamorphoses s’unirent de façon à n’en plus faire qu’une, et en y joignant une mauvaise imitation du Tasse et de l’école chevaleresque italienne , en recouvrant le tout d’un style sérieuse-
ÉCLAIRCISSEMENTS
ment grotesque et où l’absurde éclate çà et là naturellement, cette double transformation produisit le poème de Chapelain. Il serait injuste pourtant de ne pas tenir compte à ce dur et infortune rimeur de sa sincère admiration , de son réel enthousiasme pour la Pucelle • de son effort pour suivre l’histoire dans la disposition assez habile de son poème ; de la place qu’il y a faite au surnaturel chrétien, en dépit des théories qui triomphaient ou qui allaient triompher à son époque •, de quelques lignes d un très-grand sens dans une dédicace d’ailleurs inouïe , et dans l’ouvrage lui-même , de beaucoup de nobles pensées, d’un certain nombre de beaux vers, et si étrange que cela paraisse, de quelques traits qui vont jusqu au sublime, et qui ne semblent pas néanmoins avoir plus coûté à la verve rocailleuse de Chapelain , que la platitude habituelle où se dressent çà et là ses énormités saugrenues. Le poème commence ainsi 1 :
Je chante la Pucelle et la sainte vaillance Qui dans le point fatal, où perissoit la France,
Ranimant de son Roy la mourante vertu-,
Releva son Estât, sous l’Anglois, abbatu.
Le Ciel se courrouça, l’Enfer émut sa rage,
Mais , par son zele ardent et son masle courage ,
Triomphante Martyre , au bûcher comme aux fers ,
Elle fléchit les Cieux , et domta les Enfers.
Ames des premiers Corps , Peres de l’Harmonie ,
Messagers des Decrets de l’Essence infinie,
Légions qui suyvés l’eternel estandard,
Et qui, dans ce grand Œuvre, eustes si grande part;
Pour mieux faire éclater la Guerriere Houlette ,
Faites prendre à ma voix l’éclat de la Trompette,
Eschauffés mon esprit , disposés mon Projet,
Et rendés mon haleine égalé à mon Sujet .
La prière de Charles VII amène une peinture du ciel , qui doit compter parmi les plus beaux morceaux de la langue française :
Loin des Murs flamboyans, qui renferment le Monde,
Dans le centre caché d’une clarté profonde,
Dieu repose en luy-mesme , et vestu de splendeur Sans bornes est remply de sa propre grandeur.
i Je conserve ici l’orthographe et la ponctuation du temps : on peut considérer l’une et l'autre comme faisant pour ainsi dire partie de la physionomie de Chapelain.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Une triple Personne en une seule Essence,
Le suprême Pouvoir, la suprême Science,
Et le suprême Amour, unis en Trinité,
Dans son régné eternel forment sa Majesté.
Neuf corps d’Esprits ardens, de Ministres fideles,
Devant l’Estre infiny , soustenus sur leurs ailes,
Dans un juste concert de differens degrés Chantent incessamment des cantiques sacrés.
Sous sonthrosne estoillé, Patriarches, Prophètes,
Apostres, Confesseurs, Vierges, Anachorètes,
Et ceux qui, parleur sang, ont cimenté la Foy,
L’adorent à genoux , saint Peuple du saint Roy .
Fidèle ici tout ensemble à la vérité historique et théologique , Chapelain représente la sainte Vierge intercédant pour la France, dont Dieu lui promet le salut. Le Très-Haut annonce la mission que l’archange Michel doit révéler à la jeune bergère , destinée à être l’instrument de sa miséricorde sur les Français et sur leur roi. La peinture de la vision de Jeanne est un curieux mélange de grandeur et d’absurdité :
Sur le Lionbruslant l’Astre de la lumière Marchoit avec lenteur dans sa longue carrière,
Et raccourcissant l’ombre , en rallongeant le jour,
Eclairoit aux mortels, du plus haut de son tour.
L’Ange, en ce mesme temps, vient d’une aile legere * Porter le grand message à la sainte Bergere ,
De pompe revestu, de splendeur couronné,
Et d’un globe de feu par tout environné.
Plus pront que n’est l’eclair, qui prévient le tonnerre ,
De sphere en sphere il passe, et descend vers la terre;
Le Monde voit sa cheute avec estonnement ,
Et croit que le Soleil tombe du Firmament.
Ainsi, lorsque la Nuit couvre tout de son voile,
On apperçoit souvent une brillante Estoillé t
Se détacher du Ciel, et, se précipitant,
Tracer l’air tenebreux d’un sillon éclatant.
Il tombe sur le bois, où la Fille médité ;
L’ombrage s’en esloigne, et ces flammes évité,
11 n’est tronc, ni rameau, qui n’en semble doré,
Et le fort le plus noir en demeure éclairé.
Ce nouvel accident interrompt sa priere ;
De frayeur elle tremble, et sille la paupière;
Ses yeux perdent le jour, à force de clarté ,
Et d’un trouble inconnu son cœur est agité.
ÉCLAIRCISSEMENTS
Du globe lumineux , qui brille autour de l’Ange ,
Sort une voix alors, mais une voix estrange,
Dont le son plus qu’humain et les graves accens Luy pénétrent l’esprit, et ravissent les sens.
Bergere, dit la voix, Pucelle juste et sainte ,
Calme ton tremblement, et dissipe ta crainte;
Du Monarque Eternel je suis l’Ambassadeur,
Et te viens annoncer ta future grandeur.
Aujourd’huy par ton bras l’auguste Providence Veut redonner la vie aux Peuples de la France ,
Et, pour leur bien monstrer qu’ils la doivent aux Cieux, Te vient tirer du fond de ces sauvages lieux.
Ton bras sera le bras du grand Dieu des Armées ; L’Anglois verra par toy ses forces consumées,
Orléans déploré s’affranchira par toy,
Et par toy Rheims verra le Sacre de son Roy.
A ces faits merveilleux préparé ton courage;
La gloire du Très-Haut luira sur ton visage ;
Et , sa vertu guerriere animant ta vertu ,
Fera mordre la terre à l’Anglois abbatu.
La Fille, à ces grands mots, oppose safoiblesse,
Ne peut, ni ne veut croire à la haute promesse,
Et se renfermant toute en son humilité ,
S’anéantit aux yeux de la Divinité.
Mais l’Ange qui l’observe , et connoist sa pensée :
Ton âme, en vain, dit-il, est ic'y balancée;
Dieu, le Dieu des combats, t’ordonne par ma voix,
De partir, d’attaquer, et de vaincre l’Anglois.
Puis, d’un celeste feu l’ombrageant toute entière,
Luy souffle du Seigneur la puissance guerriere,
Luy fait , dans les regards , éclater sa terreur ,
Et luy met, dans les mains, les traits de sa fureur. Dans le sein à grands flots il luy respandses grâces;
Il luy fait desdaigner les entreprises basses,
Et, la déterminant aux actes valeureux,
Luy donne un avant-goust du sort des Bien-heureux.
Le jour s’esteint alors, et le lieu solitaire Demeure dans l’horreur de sa nuit ordinaire;
Le silence y retourne, et- son ombrage espais Redevient le séjour du calme et de la paix.
Elle voit le deserttout semblable à luy-mesme;
Mais elle sent en elle un changement extresme ;
De cette nouveauté son esprit est confus,
Elle se cherche en elle, et ne s’y trouve plus .
Le poëme de Chapelain n’a pas été sans influence sur l’œuvre qu’un
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
poëte anglais, Robert Southey , consacra dans les dernières années du dixhuitième siècle à la mémoire de la vierge de Domrémy. Southey a fait à la suite de sa préface une analyse détaillée, avec de nombreuses citations, de l’ouvrage de Chapelain, tandis qu’il déclare, avec une noble énergie, n’être point coupable d’avoir lu jamais l’œuvre honteuse par laquelle un autre poète français, traduisant dignement dans ses vers ses doctrines et sa conduite, venait d’insulter tout à fois au patriotisme, à la religion, à la pudeur h
Il y avait encore en 1795 quelque hardiesse a célébrer en Angleterre l’héroïsme de Jeanne et ses victoires, et le poëte fut accuse de manquer de patriotisme, reproche qu’il avait ainsi repousse par avance : « Il a été établi comme unerègle nécessaire pour le poème épique, que le sujet soit national. J’ai pris tout justement le contre-pied de cette règle, et choisi pour sujet de mon poème la défaite des Anglais. Si parmi mes lecteurs il en est un qui puisse désirer le succès d’une cause injuste, parce que son pays la soutient, je ne désire pas l’approbation de cet homme. » Il montre dans sa préface une véritable intelligence des conditions du sujet, et la nécessite de s atacher à suivre l’histoire le plus exactement possible. Par malheur, l’insuffisance des renseignements qu’il put recueillir, ses préjugés de protestant philosophe et les opinions sociales et politiques que Southey professait alors , sous l’influence de la Révolution française , l’ont égaré hors de cette voie droite où il voulait se maintenir. Son œuvre est un roman historique en vers, dont les qualités tiennent aux peintures accessoires et non au sujet lui-même. Le caractère de Jeanne, montrée comme une héroïne librepenseuse, romantique et socialiste, et dont le nom est en un endoit bizarrement rapproché de ceux de Brissot et de madame Roland , le caractèi e de Jeanne est manqué totalement. On peut citer pourtant un ou deux endroits , où quelque chose de la vérité se retrouve dans les beaux vers du poëte anglais. Ainsi Baudricourt ayant dit de Jeanne qu’elle était folle ou possédée , la Pucelle s’écrie :
« Je ne suis pas folle. Possédée, en vérité, je le suis! La main de Dieu est fortement sur mon âme, et j’ai lutté vainement avec le Seigneur, dans l’opiniâtreté de ma crainte. Je
1 « I hâve never been guilty of reading the Pucelle of Voltaire, » dit Southey.
ECLAIRCISSEMENTS
puis sauver ce pays, seigneur, je puis délivrer la France. Oui, il faut que je sauve ce pays ! Dieu est en moi. Je ne parle, ni ne pense, ni ne sens de moi-même. Dieu m’a vue et sanctifiée avant ma naissance, il m’a destinée pour les nations, et là où il m’envoie, il faut que j’aille ; les paroles qu’il me commande, il faut que je les dise; ce qu’il voudra, il faut que je l’accomplisse; et cela tout à fait sans crainte dans la plénitude de ma foi, parce que le Seigneur est avec moi. »
Voici la scène de Chinon.
« Bientôt la cour est réunie ; la couronne ornée de pierreries brille sur la tête d'un courtisan. Parmi la foule se tient le monarque, et anxieux sur l’événement son cœur bat fort. Elle vient, la Pucelle inspirée, et comme le bâtard (d’Orléans) la conduisait vers le trône, elle jette seulement un rapide regard sur la Majesté fictive, et fixe en plein son œil sur Charles : « Tu es le Roi. Je viens, moi la vengeresse envoyée du ciel, qui tiens l’arme cour- « roucée de laquelle sort la mort. Paralysés en leurs cœurs féroces par le bras de Dieu, loin, « loin d’Orléans les loups anglais hâteront leur désastreuse fuite. Monarque de France, envoie « ces bonnes nouvelles à travers ton royaume ravagé. La Pucelle est venue, la Pucelle « missionnaire , de qui la main doit dans les murs consacrés de Reims te couronner, toi « le Roi, l’oint du Seigneur. »
Le dix-neuvième siècle sera pour la mémoire de la Pucelle l’âge de la glorification raisonnée et définitive. A côté de l’œuvre accomplie par la science et la critique la poésie a voulu faire aussi la sienne. On ne pourra , certes , l’accuser d’avoir été en ce siècle avare d’hommages et de chants pour Jeanne d’Arc : elle a même été trop prodigue. Les innombrables poèmes consacrés à la Pucelle sous le premier empire (fig. 2 1 5) , la Restauration et les divers régimes qui se sont succédé jusqu’à nos jours appartiennent, sauf de rares exceptions , au genre qu’on peut dire illisible. Classiques ou romantiques, ils sont également fastidieux. On nous permettra de ne nous point plonger dans cet océan , où ça et là seulement on voit quelques auteurs surnager à tort ou à droit. Les vers ont leur destinée. Celle du plus grand nombre est d’être oubliés dès leur naissance, aussi justement que le furent ceux du sieur H...., de Bordeaux, membre correspondant de l’Athénée de la langue française , qui publia en 1809 Jeanne Darc 1 surnommée la Pucelle d’Orléans, poème héroïque en six chants, dont voici le premier, le second, le cinquième et le sixième vers :
L’homme a reçu du ciel la valeur en partage ,
La femme rarement obtient cet avantage...
1 L’auteur écrit ainsi, sans apostrophe.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Fig. 21 5. — Jeanne s’élance au combat d’un pas rapide et résolu. Statue de bronze, de Gois fils, érigée en 1804 à Orléans. — Cette statue est d’une exécution remarquable; mais l’expression belliqueuse et la pose, contraires à la vérité historique, rappellent l’époque militaire où elle fut élevée : c’est une guerrière qui tire sa force d’elle-même et de son épée, rien de plus.
Cependant quelquefois ofl voit des héroïnes Réunir la valeur aux grâces féminines.
JEANNE d’ArC. Ut. — 5?
ÉCLAIRCISSEMENTS
Deux des Messéniennes de Casimir Delavigne ont pour sujet, 1 une la vie, l’autre la mort de Jeanne d’Arc. On peut en admirer 1 habile versification et le souffle lyrique, mais le caractère de Jeanne n’y paraît pas bien compris • l’enthousiasme et l’attendrissement du poète ont même quelque chose de factice. Pourtant il y a de beaux vers, que 1 on fait figurer dans tous les Morceaux choisis , et qui sont trop connus pour qu il nous soit permis de les négliger :
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l’image;
Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents :
Au pied de l’échafaud , sans changer de visage,
Elle s’avançait à pas lents.
Tranquille, elle y monta ; quand, debout sur le faîte,
Elle vit ce bûcher qui Fallait dévorer,
Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête;
Sentant son cœur faillir, elle baissa la tête ,
Et se prit à pleurer.
Ah ! pleure, fille infortunée !
Ta jeunesse va se flétrir,
Dans sa fleur trop tôt moissonnée !
Adieu, beau ciel, il faut mourir...
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs ,
Et ta chaumière et tes compagnes,
Et ton père expirant sous le poids des douleurs...
Après quelques instants d’un horrible silence,
Tout à coup le feu brille, il s’irrite, il s’élance...
Le cœur de la guerrière alors s’est ranimé :
A travers les vapeurs d’une fumée ardente,
Jeanne, encore menaçante,
Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
Pourquoi reculer d épouvanté,
Anglais? son bras est désarmé.
La flamme l’environne , et sâ Voix expirante Murmure encore : « O France! ô mort roi bien aimé!... »
bans les Annales romantiques de l’année i83i nous trouvons un morceau assez peu connu d’un très-honorable et tres-classique poète, M. Bignan. Il est intitulé Jeanne d’Arc, ou l’Interrogatoire. Malgré un bon
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
nombre de fausses notes, le ton général est assez juste, et la diction est simple et ferme. Il y a telle réponse de Jeanne qu’eu égard aux difficultés de notre versification on aurait peine a mieux rendre :
Un silence profond dans l’assemblée immense S'étend ; l’évêque parle et le crime commence :
« Dis ton nom. — Jeanne d’Arc. — Ton âge? — Dix-neuf ans.
— Ton pays? — Domrémi. — Le sort de tes parents?
— Laboureurs. — Quand l’Anglais vint apporter la guerre,
Quels travaux t’occupaient dans les champs de ton père?
— Je gardais ses troupeaux, je priais... ; quelquefois Je couronnais de fleurs Notre-Dame des Bois.
— Pourquoi, sans son aveu, fuyant son toît de chaume,
Pourquoi l’as-tu quitté? — Pour sauver le royaume.
— Pourquoi, bravant de Dieu les saints commandements ,
As-tu pris des combats l’arme et les vêtements?
— Pouvais-je conserveries robes d’une femme?
L’audace d’un soldat palpitait dans mon âme.
— Qui cherchais-tu? — Mon roi. — Qui t’inspirait? — Mon Dieu.
— Quelles voix t’ont parlé? dans quel temps? dans quel lieu?
Partout, se révélant sous leur forme divine,
L’auguste Marguerite et sainte Catherine M’ordonnaient de m’armer, de courir aux Anglais,
Et de rendre au Dauphin son trône et son palais.
J’ai combattu, fidèle à leur ordre céleste;
Vous savez ma conduite et Charle sait le reste.
Quels secrets connaît-il? — Allez l’interroger.
Quand parliez-vous ensemble? — Au moment du danger.
— Le jour où l’huile sainte a coulé sur sa tête,
Dans Reims, ton étendard assistait à la fête?
— Comme il fut à la peine , il dut être à l’honneur.
— De qui l’as-tu reçu? — Je le tiens du Seigneur.
As-tu dans ce drapeau placé ton espérance?
Je nlespère qu’en Dieu. — Dieu chérit-il la France?
Oui. — Pourtant aux Anglais son courroux te livra.
— Jeanne d’Arc peut mourir, mais la France vivra... »
Quelques vers de madame Louise Colet dans son poëme sur le Musée de Versailles , couronné en 1839 par l’Académie française, méritent aussi, ce me semble, de n’etre pas oubliés, parmi les vers consacrés à la gloire
de la Pucelle :
Là, parmi les héros dont elle est entourée, Pensive, apparaissait cette vierge inspirée
ÉCLAIRCISSEMENTS
Qui ravit la victoire à l’Anglais triomphant ,
Et délivra la France avec un bras d’enfant.
C’était une blanche statue,
Vierge guerrière revêtue De l’armure des anciens rois :
Fille pudique au front céleste,
A l’œil fier, au souris modeste,
Femme, héros tout à la fois!
Il fallait plus qu’un grand artiste Pour la rendre ainsi calme et triste,
Accomplissant l’ordre de Dieu ;
Il fallait l’art et la croyance :
L’âme d’une fille de France A réuni ce double feu ;
Et de ses mains s’est échappée Jeanne d’Arc, pressant son épée Sur son cœur virginal et fort ,
Qui sous la voix de Dieu tressaille,
Mais qui sait, au champ de bataille,
Intrépide, braver la mort.
En 1846 vit le jour une grande composition d’Alexandre Soumet, intitulée Jeanne d’Arc, trilogie nationale dédiée à la France. Cette trilogie comprend une idylle : Jeanne d’Arc bergère ; une épopée : Jeanne d’Arc guerrière ; et une tragédie: Jeanne d’Arc martyre ; plus un prologue et un épilogue. La tragédie avait été représentée non sans succès sous la Restauration. L’idylle et l’épopée forment un roman bizarre, où la fantaisie de l’auteur et sa facilité lyrique également exubérantes se sont donné libre carrière. L’ensemble est en dehors du bon goût et de la vérité littéraire, comme de la vérité historique, essentielle ici. Quelques morceaux pourtant donnent l’idée de la façon dont le sujet pourrait être traité par un grand poëte. Ce sont ceux où Soumet, qui, à défaut de génie, avait beaucoup de talent, s’est tenu le plus près de l’histoire, en s’efforçant de la traduire en termes simples et nobles. Tel est par exemple le récit des entrevues de Jeanne avec Baudricourt , dont malheureusement la citation jointe aux autres serait un peu longue. Voici le début du chant premier :
Oh ! que la destinée a d’étranges secrets !
Il s’était rencontré dans nos vieilles forêts ,
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Fig. 216. — Jeanne d’Arc, pieusement recueillie, tient serrée contre son cœur l'épée de Fierbois : sculpture en marbre de la princesse Marie d’Orléans, conservée au Musée de Versailles.
ÉCLAIRCISSEMENTS
Tandis que nous étions sujets de l’Angleterre,
Une vierge semblable à celle de Nanterre.
Ses regards étaient pleins d’une sainte langueur,
Chastes comme sa vie et doux comme son cœur.
Les bergères, ses sœurs, faisaient d’elle, à leurs veilles,
Des récits tout empreints d’innocentes merveilles.
Pour son pauvre pays, depuis ses premiers jours,
Elle priait, priait comme on aime, et toujours.
Une voix lui parla dans la forêt des chênes :
Elle ceignit le fer, partit , brisa nos chaînes !
Ensuite elle tomba dans les mains des méchants ;
Le bûcher s’alluma pour la fille des champs :
Elle y monta... sa cendre au fleuve fut jetée,
Et, trois siècles après , Voltaire l’a chantée.
Ce dernier vers est admirable dans son énergique simplicité. Voici la scène de Chinon :
Vers le jeune Dauphin, qu’elle ne connaît pas,
La Bergère, sans guide, ayant porté ses pas,
Se prosterne et lui dit, de la foule suivie :
« Gentil roi, que le ciel vous donne heureuse vie !
— Je ne suis pas le roi que vous cherchez ici.
Et montrant un seigneur de sa cour : Le voici,
Répond Charle.
— Eh ! mon Dieu ! c’est vous ! non pas un autre.
Je n’ai pas vu de roi , mais vous êtes le nôtre,
Reprit-elle; cessez de m’éprouver enfin.
De par le Roi du ciel, salut, noble Dauphin.
J'ai nom Jeanne la Vierge. Une voix bien connue M’a dit de vous chercher, prince... et je suis venue.
Dieu vous mande par moi que dans Reims délivré ,
Vous, son vrai lieutenant , devez être sacré.... -
Jeanne raconte sa première vision à Charles VII en termes beaucoup trop romantiques :
Dès l’âge de treize ans , du côté de l’église ,
Gentil Dauphin, j’avais entendu mainte fois A travers les rameaux venir de saintes voix.
Et ces voix me disaient, — souvenir adorable !
Que pour avoir un jour la paix inaltérable,
Il fallait rester pure ; et de grandes clartés Venaient à la même heure et des mêmes côtés.
J’attendais ce moment avec beaucoup de joie :
On aime à voir venir ce que Dieu nous envoie !
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Quelquefois de ces voix j’étais intimidée;
Mais leurs sages conseils m’ont toujours bien guidée.
Un jour, — - j’en tremble encore et d’extase et d’effroi ! —
Un jour que, priant Dieu pour la France et le roi,
J’ornais de frais rameaux l’église du village,
— Me croirez-vous?... — je vis resplendir le feuillage ,
Et dans l’air s’avancer, à travers le vieux mur,
Monseigneur saint Michel sous un manteau d’azur.
Du glaive flamboyant sa main était chargée.
Son aile, blanche et grande et d’or toute frangée,
Se déployait en arc , et sur son front béni Reposait le rayon du bonheur infini.
Son vol, tout lumineux, qui m’apparut sans voiles,
Faisait naître en passant des nuages d’étoiles;
Il brillait à mes yeux, pleins de ravissement,
Comme un saphir tombé du haut du firmament.
Les lis que Salomon admirait, dans leur gloire,
Ont un éclat moins pur que sa robe de moire ;
Les airs sont moins légers que ses cheveux flottants ;
Et sa voix ressemblait au souffle du printemps,
Lorsqu’il glisse, au matin, sous les branches fleuries Des tendres amandiers, bouquets de nos prairies.
Je contemplai longtemps, muette de bonheur,
L’archange qui venait de la part du Seigneur;
Et quand je le vis fuir aux voûtes éternelles,
Je lui dis en pleurant : Prenez-moi sur vos ailes... »
L’oilvfage de Soumet s’écarte sensiblement de la forme traditionnelle du poème épique, tel qu’on l’avait compris et pratique en France depuis le seizième siècle. Des tentatives analogues à la sienne avaient été faites avant lui sur le même sujet F L’aspect du château de Chinon lors de 1 entrée de Jeanne d’Arc pour son entrevue solennelle avec Charles VII, est rendu avec une certaine vérité poétique dans ce passage de la Mission de Jeanne d’ Arc , chronique en vers, par M. George Ozaneaux ( 1 83 5) :
1 Le temps nous manquerait aussi bien que l'espace si nous voulions puiser dans tous les poèmes plus ou moins épiques, classiques ou romantiques, composés en ce siècle sur Jeanne d Arc, avant et depuis celui de Soumet. Nous ne pouvons même pas les énumérer. Il est juste pourtant de mentionner tout au moins celui de M. Alexandre Guillemin, qui a consacré une grande partie de sa vie si laborieuse et si chrétienne à étudier et à chanter l’héroïque vierge de France. Une troisième édition de ce poeme a été publiée récemment (Tours, imprimerie de Jules Bouserez, 1874, m-12). Cest une édition posthume 11 faut aussi nommer du moins le poème que l'auteur d une Histoire de Jeanne d Ai c juste ment estimée, M. Lebrun des Charmettes, avait publié en 1819, quelque temps avant son œuvre lustorique, sous ce titre i l Orleanidc •
ÉCLAIRCISSEMENTS
Le peuple du palais encombrait les abords :
Les cours , les escaliers , les vastes corridors Étaient pleins de varlets, de pages et de gardes,
Aux larges boucliers, aux longues hallebardes;
Partout des chevaliers qui devisaient entre eux,
A l’écart, à voix basse, ou par groupes nombreux.
De la salle du trône enfin la porte s’ouvre,
On nomme Baudricourt : et la vierge découvre Une assemblée immense, où d’avides regards Sur elle en un moment fondent de toutes parts.
Mais à d’autres pensers son âme est tout entière ,
Un éclair invisible a touché sa paupière ;
Elle a vu d’un coup d’oeil, et sans l’avoir cherché,
Le Roi, qui dans la foule à dessein s’est caché.
Elle l’aborde, et dit d’une voix résolue :
« Charles, gentil Dauphin, Jeanne d’Arc te salue! »
Dans les Rimes héroïques, recueil publié par M. Auguste Barbier, l’auteur, des ïambes , en 1843, c’est-à-dire un peu avant que la grande composition de Soumet, publiée seulement après sa mort, eût vu le jour, nous trouvons ce sonnet consacré à Jeanne d’Arc ;
S’il est un nom vaillant qui soit cher à la France,
Et qui du temps jaloux doive être le vainqueur,
C’est le rustique nom de la femme de cœur Qui foudroya l’Anglais des lueurs de sa lance.
Lorraine aux brunes mains, aux yeux pleins d’innocence ,
Qui fis si grande chose avec tant de candeur,
Toi qui n’eus qu’un bûcher pour prix de ton ardeur,
Puissent nos plus beaux vers être ta récompense!
Que tous les cœurs chantants deviennent des autels Où ta louange éclate en hymnes immortels :
Poètes , vengeons-la des bourreaux détestables !
Quand le bien tombe aux pieds du crime injurieux, f C’est aux enfants du beau , comme frères pieux ,
A réparer du sort les coups épouvantables.
Voici un autre sonnet dont l’auteur est M. le ccmte de Puymaigre, connu par ses beaux travaux sur la littérature espagnole du moyen âge et sur les chants populaires ; cette petite pièce fait partie d’un volume tiré à peu d’exemplaires et intitulé Heures perdues (1866).
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
A Jeanne d’Arc.
Qui peut sans être ému , vierge sublime et pure ,
Penser à ta grandeur, à ton humilité ,
Se dire que sans toi , pauvre bergère obscure ,
Le courage français allait être dompté !
Nul vice, nulle erreur n’ont jeté la souillure Sur ton nom que le siècle au siècle a répété ,
Quel guerrier mieux que toi sut illustrer l’armure?
Quel saint eut plus que toi la douceur, la piété ?
La palme et le laurier ombragent ton histoire,
Tu reportais à Dieu l’orgueil de la victoire,
Humble dans les succès, grande dans les combats!
En toi chacun voyait une force divine ,
Et tu fus , si du ciel tu ne descendais pas ,
Digne au ciel de monter, noble et chaste héroïne !
Un recueil récent de M. Théodore de Banville, les Exilés, contient une pièce intitulée la bonne Lorraine et datée du 3o mai 1872. Nous en détachons ces quatre vers, où l’un des plus admirables sentiments de Jeanne est exprimé :
O sainte, ô Jeanne d'Arc, toi la bonne Lorraine,
Tu ne fus pas pour nous avare de ta peine.
Devant notre pays aveugle et châtié,
Pastoure, tu frémis d’une grande pitié .
Enfin, nous empruntons quelques strophes d’un beau souffle aux Nouveaux chants du soldat de M. Paul Déroulède (1875). La pièce a pour
sujet la statue de la place des Pyramides :
. cet être qui plane , ■
Ce bras levé, ces yeux ravis,
C’est elle, c’est la sainte et grande Paysanne,
Ta Paysanne, ô mon Pays !
Ah ! quel présage ardent que cette époque sombre ,
Quel avenir que ce passé !
Quand vaincu par la force, et broyé sous le nombre,
Ce peuple gisait terrassé;
Et que le croyant mort, et que s’en croyant maître,
L’enroulant de son noir drapeau ,
ÉCLAIRCISSEMENTS
L’étranger avait fait un tombeau pour l’y mettre ,
Jeanne a surgi de ce tombeau; .
Laissons donc railler ceux qui , prompts à se distraire ,
Sont lents à plier les genoux;
Laissons la foule aveugle ignorer sa guerrière,
Nous, les vaincus, prosternons-nous.
La pièce se termine par une belle pensée :
Consacrons nos cœurs recueillis
A Jeanne la Française, à Jeanne la Lorraine,
La patronne des envahis !
L’enthousiasme pour Jeanne d’Arc est à peine moins vif aujourd’hui en Angleterre qu’en France. Il y a quelques années un prélat anglais, Mgr Gillis, prononçait le panégyrique de la vierge de France, et venait, pour ainsi dire, au nom de sa nation, faire dans Orléans amende honorable à cette grande mémoire. Southey ne serait plus accusé aujourd’hui d’audace antipatriotique : on l’accuserait plutôt de timidité scrupuleuse. On lui reprocherait de n’avoir pas osé conduire l’héroïque Pucelle jusqu’à la gloire de son martyre, supérieure à celle de son triomphe. C’est ce reproche qu’a su noblement éviter M. Robert Steggal, qui, dans un poëme tout récent *, qu’il a dédié « aux sœurs de Jeanne, les filles de la France, pays que son génie a sauvé, que sa mort rend sublime, » décrit ainsi la scène lugubre de Rouen :
« O Rouen, Rouen, est-ce ici que je dois mourir? » crie la victime, tandis qu’en avant, pieds et mains liés, avec une garde guerrière de soldatesque anglaise, ils la portent à la place du Marché — gouffre où dès le point du jour ont afflué à travers toutes les rues de la ville, conduits gonflés, de vivants courants d’hommes, auxquels se heurte en s’enflant chaque nouvel afflux, et qui au loin font un bruit de mer en leur lutte continuelle; — ils la portent tout droit sur un échafaud dans le milieu de la place, où elle sert de point de mire à un demi-million de regards fixés sur elle ; ils posent sur son front la mitre du diable, ils font cela sous le clair azur du ciel! D’un œil plein de tristesse elle regarde vis-à-vis d’elle, là où, élevés sur une plate-forme en terrasse au-dessus de la multitude, parmi les juges, conseillers et prêtres, Beauvais et Bedford, et lui, le grand Winchester, le Crésus cardinal d’Angleterre, siègent adossés aux tours solennelles dont les cloches font entendre leur gémissement : elle tourne ensuite vers le ciel ses yeux pleins d’une étrange lumière, l’ombre de l’éternité étant tout près, et elle écoute les douces voix qui ondulent de là haut dans son
i Jeanne Darc and other poems by Robert Steggal. London, Alfred W. Bennett, 1868, in-18.
j7jg, 2I-7. Supplice de Jeanne d'Arc. Tableau de Eugène Devéria, au muse'e d'Angers. xixe siècle.
ÉCLAIRCISSEMENTS
oreille, plutôt que celle qui remplit l’ouïe de la multitude, celle que vomit la bouche ouverte pour sa condamnation, avec des mots amers et toute sorte d’affronts menteurs qui couvrent de leur glose et d’une dérision d’équité le verdict impie. Mais elle n’entend rien, et enfin lorsqu’elle en perçoit quelque chose, elle tombe à genoux et prie à haute voix. Elle prie Jésus-Christ d’avoir merci de son âme et de la rendre pure, afin qu’elle puisse le joindre dans de courts instants; elle le prie de lui envoyer encore une fois ses saints bénis, afin qu’ils ne soient pas loin d’elle quand elle va mourir et la prennent aussitôt apres; elle le prie de ne la point juger trop strictement, si, mue par les lâches défaillances de la chair, sa langue a parlé contre le gré de son âme, et renié avec la bonté de Dieu les merveilles de sa puissance, à elle révélées dans ses visions. Elle le prie pour sa chère France, la France de Clovis, royaume de la liberté! Elle lui demande que de sa mort puisse naître pour sa patrie une vie nouvelle, et la paix, et une gloire durable.. Elle prie pour eux, même Dour eux, ses exécuteurs, quatre-vingts assassins pour une jeune. fille qui n’a pas vingt ans! Et si en quelque circonstance, non par un acte volontaire, mais en accomplissant la mission donnée par Dieu, elle a fait quelque mal à ses ennemis, elle leur en demande pardon; et avec une effusion de larmes, les dernières que ses yeux répandront, elle prie que sa mort ne leur soit pas imputée, de peur qu’une souffrance pire . que la sienne, un jugement plus terrible encore que celui quelle a dû subir, ne les atteigne un jour en leur barrant le chemin !
Mais couvrant tout le reste, un millier de misérables çrient : « Emportez-la au bûcher ! » vilains dont la barbare clameur donne une voix au muet désir de leurs misérables lords, qui n’osent pas eux-mêmes le proférer. Semblables à des démons, chacun s efforçant de dépasser l’autre hors des profondeurs infernales du fleuve de feu, ils sont là rouges de la flamme qui ne doit pas mourir, mais jeter un brûlant affront sur la joue de 1 Angleterre pour toujours ! Ils crient : « Emportez-la! emportez-la! A votre ouvrage, bavards, sempiternels cracheurs; à votre ouvrage, vôtre ou nôtre! Hâtez-vous avant que nous vous jetions la tête la première à sa place, et nourrissions pour elle le bûcher en faisant la chaleur plus ardente avec votre suif! » — Déjà les larmes de Beauvais ont noyé la pitié d’où elles naquirent, et voyez, son visage sombre étend sur tous les autres une noirceur pareille, de même que la nuit approprie à sa teinte les arbres et les fleurs ! — O Dieu! ils mettent leurs rudes mains sur elle, — ils fendent la foule qui se partage et se referme ensuite, — ils traînent son corps délicat serré dans une tunique de grosse toile frisonne, avec la furie d’hommes fous, vers le hideux bûcher, où se surentassent bûches et combustibles et dont la hauteur domine tout, — et au froid poteau ils l’attachent avec une ceinture de fer, — et voici quelle est là seule, une muette prière sur les lèvres, lesquelles brillent comme brille l’extase d’un saint figurée par la peinture. Bons anges, appelez-la, que ses yeux levés au ciel ne voient pas le héraut de la mort que voici, pâle de honte et de crainte, se glissant parmi les fagots à la dérobée ! — O flammes avides, qui vous élancez pour lécher ses pieds, pour étreindre son corps tremblant dans votre embrassement cruel, que le ciel vous ravisse votre victime! Et voyez, déjà monte la fumée miséricordieuse, dont les serpents gris étouffent les flammes avant qu’ elles aient consommé l’effroyable agrippement, et prennent doucement la victime dans leurs tournoyants replis, et la revêtent d’une robe de nuée d’or, pour que les yeux mortels ne la voient plus! — O Dieu! ce cri perçant, frappant l’air muet qui en retentit, un long, triste, amer cri pour requiem ! — et voici que du sommet du riionie tombe le suave écho d’une voix d’ange, et tout est silence après.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
THÉATR E b
Si la poésie a devancé le théâtre pour célébrer la gloire de la Pucelle, c’a été de peu d’années. Le A lister e du siège d’Orléans, sous sa forme primitive , paraît avoir été représenté publiquement , au jour anniversaire de la délivrance de cette ville, dès 1435. Il le fut encore en 1439. Mais la rédaction que nous possédons, et où se décèlent les mains de divers auteurs n’écrivant pas tous à la même époque , 'cette rédaction singulièrement accrue et amplifiée , paraît se rapporter à une représentation que l’on a fixée par des raisons ingénieuses à l’an 1456 1 2. Ce mystère est donc le résultat d’une collaboration successive et anonyme. Comme la rubrique le dit elle-même, c’est une compilation, destinée à rendre plus pompeuse la fête annuelle qui se célébrait et se célébré encore aujourd hui à Orléans. Il y fut représenté sous diverses formes , plus ou moins amples, et à divers intervalles, dans le second tiers du quinzième siècle. Comme dans la plupart des mystères de la même époque, l’art , sans être tout à fait absent peut-être , n’apparaît que faiblement dans cette chronique ou mémorial dialogué de vingt mille cinq cent vingt-neuf vers. Le style et la diction y sont plus mauvais que dans beaucoup d’autres. Mais on y sent ce souffle de l’enthousiasme contemporain, cette impression de vérité, que la représentation rendait plus vive encore, et que, comme nous 1 avons dit, rien ne îemplace en ce qui concerne Jeanne. C’est bien la vraie Pucelle, l’authentique vierge de France que le mystère met en scène, depuis le moment où elle y parait pour la première fois, quelque peu après le sept millième vers, et où elle y reçoit les ordres de Dieu par la voix de l’archange, jusqu’à son glorieux retour dans Orléans après la victoire de Patay, qui termine la pièce. La vérité historique et théologique est fidèlement gardée en ce qui est des causes et des circonstances de sa mission. Le roi Charles VII y est repré-
1 Nous pouvions moins encore songer à être complet pour le théâtre que pour la poes.e epique ou lyrique. Nous nous sommes attaché à donner des spécimens pris, par ordre chronologique, dans les divers genres par lesquels a passé le drame, depuis les mystères jusqu'à nos jours. - 11 est clair que surtout pour les écrivains de nos jours, nos omissions n’impliquent rien autre chose que 1 împossibil te
de tout voir et la nécessité de nous borner.
2 Étude sur le mystère du siège d’Orléans, etc., par H. Tivier. Paris, Ernest Thonn, iS68. Le chapitre IV de cette étude est consacré à une comparaison des différents poèmes composes en l honneur de Jeanne d’Arc dont nous avons profité.
ÉCLAIRCISSEMENTS
senté implorant le secours de Dieu, mais prêt, si telle est la volonté du Ciel, à cesser la lutte , et 'désespérant de la pouvoir continuer après la chute d’Orléans :
TEXTE
Plus n’ay d’espoir que à Orléans ;
Or n’y sçay plus que confort querre Je voy, par fortune de guerre,
Et suffisant de la tenir.
Je vueil delesser le pays Et me Consent estre desmis,
Vray Dieu, se c’est vostre plaisir.
Notre-Dame prie son Fils d’exaucer
Qui est vray roy des crestiens Et sur tous les rois parmanant,
Esleu par la vostre clemence...
O mon filz ! doulcement vous prie Que ce fait vous ne souffrez mie,
De nostre bon roy crestien,
Que perde ainsi la seigneurie De France et noble monarchie Qui est si noble terrien.
C’est le royaume 1 qui tout soustient Crestienté et la maintient ,
Par la vostre divine essence.
Ne autre n’y doit avoir rien :
Au roy Charles luy appartient,
Qu’il est droit heritier de France.
TRADUCTION
Je n’ai plus d’espoir que sur la ville d’Orléans; Or je ne sais plus quel secours chercher Je vais, — telle est la fortune présente de la guerre, —
Lequel soit suffisant pour soutenir cette ville. Je veux abandonner le pays Et je consens à perdre le trône Vrai Dieu, si c’est votre plaisir.
la prière du roi :
Qui est vrai roi des chrétiens Et pour être au-dessus de tous les rois élevé de façon permanente,
A été élu par votre clémence...
O mon fils! doucement je vous prie Que ce fait vous ne souffriez pas,
Au sujet de notre bon roi chrétien,
Qu’il perde ainsi la seigneurie De France et la noble monarchie Qui est si noble territoire.
C’est le royaume qui entièrement soutient Chrétienté et qui la maintient,
Non, par votre divine essence !
Nul autre n’y doit avoir rien :
C’est au roi Charles que ce royaume appartient,
Puisqu’il est légitime héritier de France.
Saint Euverte et saint Aignan, anciens évêques d’Orléans, prient pour la ville qui fut le théâtre de leurs travaux apostoliques. Dieu déclare que les malheurs des Français sont le juste châtiment des péchés commis par toutes les classes de la nation, mais il cède en ces termes aux prières redoublées de sa Mère et des deux saints :
Ma mère et vous, mez bons amis, Vueil entendre à vostre requeste, Combien les avoye permis À malédiction celeste,
Pour leur vie faulse et deshonneste,
Et François principalement ;
Et vüeil que on les admoneste ; Que pugniz seront grandement.
Ma nière et vous, mes bons amis,
Je veux vous accorder votre requête Quoique je les eusse abandonnés A la malédiction céleste ,
A cause de leur vie pleine de fausseté et malhonnête,
Et les Français principalement;
Et je veux qu’on les avertisse Que punis seront grandement.
1 Prononcez raumé.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Le royaulme je recouvreray Au roy Charles par sa priere,
Et en honneur l’exauceray,
Que tout temps en sera mémoire ,
Sans que François ayent la gloire
De l’avoir par eulx recouvert,
Ne leur en donray la victoire ;
On le verra à descouvert.
Michel ange, entend à moy :
Je vueil par toy faire messaige,
Pour subvenir au desarroy De France, le noble heritaige.
En Barois yras en voyaige,
Et feras ce que je te dy.
Au plus près d’un petit villaige Lequel est nommé Dompremy,
Qui est situé en la terre Et seigneurie de Vaucoleur,
Là trouverras, sans plus enquerre, Une pucelle par honneur.
Est en elle toute doulceur,
Bonne est et juste et innocente,
Qui m’ayme du parfont du cueur, Honneste, saige et bien prudente.
Tu luy diras que je luy mande Qu’en elle sera ma vertu :
Je vueil que par elle on entende L’orgueil des François abatu,
Et que je me suis consentu Recouvrer le royaulme de France; Par elle sera debatu Contre les Anglois par oultrance.
Premièrement, tu luy diras Que par elle vueil qu’i soit fait,
Et de par moy luy commandras Qu’i soit acomply et parfait.
Sy est qu’elle voise de fait Pour lever le siégé d’Orléans , Chasser les Anglois à destroit,
Sy ne s’en vont incontinant.
Puis après, elle le menra,
Le roy Charles, sacrer à Rains.
De par moy elle acomplira Et en parviendra à ces fins;
Que de ce ne se doubte point :
Ma vertu sera avec elle,
Pour acomplir de point en point Par icelle jeune pucelle.
Dy lui aussi pareillement Qu’elle se veste en abit d’omme ;
Je lui donray le hardiment,
Pour mieulx que le cas se consomme.
Puis elle s’en yra en somme
Le royaume je ferai recouvrer Au roi Charles, selon sa prière,
Laquelle avec honneur j’exaucerai ,
De sorte qu’en tout temps il en sera gardé mémoire,
Sans que pourtant les Français aient la gloire
D’avoir par eux-mêmes recouvré le royaume, Je ne leur donnerai pas telle victoire ;
On verra cela à découvert.
Michel archange , écoute-moi :
Je veux par toi envoyer message,
Pour remédier au désarroi De France, le noble héritage.
Vers Barrois sera ton voyage,
Et tu feras ce que je te dis.
Tout auprès d’un petit village Lequel est nommé Domrémy,
Qui est situé en la terre Et seigneurie de Vaucouleurs,
Là tu trouveras, sans plus de rechercha, Une pucelle pleine d’honneur.
En elle est toute douceur,
Elle est bonne, juste et innocente,
Elle m’aime du profond du cœur,
Elle est honnête , sage et bien prudente.
Tu lui diras que je lui mande Qu'en elle sera ma vertu;
Je veux que par elle on comprenne Que, tout en abattant l’orgueil des Français Je me suis pourtant consenti A sauver le royaume de France ;
Par elle il sera disputé
Aux Anglais en une lutte à outrance.
Premièrement, tu lui diras
Que par elle je veux que tout cela soit fait,
Et de par moi tu lui commanderas
Que ce soit accompli et entièrement exécuté.
C’est-à-dire qu’elle aille de fait
Pour faire lever le siège d’Orléans,
Poursuivre les Anglais et les serrer de près
S’ils ne s’en vont sur-le-champ.
Et puis après, elle le mènera,
Le roi Charles, sacrer à Reims.
De par moi elle accomplira tout cela Et en parviendra à telles fins;
Que de-cela elle ne doute point :
Ma vertu sera avec elle
Pour accomplir tout cela de point en point Par cette jeune pucelle.
Dis-lui aussi pareillement Qu’elle revête l’habit d’homme;
Je lui donnerai la hardiesse Nécessaire pour que sa mission s’accomplisse au mieux.
Elle s’en ira donc en somme tout d’abord
ÉCLAIRCISSEMENTS
Devers Robert de Baudricourt ,
Pour l’amener en ceste forme Devers le Roy et en sa court.