P RA LO N LITH
LA PUCELLE
Table i u daté de 1581 , conservé au musée d'Orléans.
JEANNE D’ARC DANS LES LETTRES
Il y a là une sorte de protestation contre les excès de la Renaissance alors triomphante. De plus, le savant et pieux jésuite , par sa science et par sa piété, en consultant de bons documents et en consultant son cœur, plein de patriotisme aussi bien que de foi, a su sinon mettre dans son plein jour, du moins entrevoir et montrer à demi la vraie figure de la Pucelle , si étrangement travestie avant et après sa pièce par les historiens et par les poètes. Ce n’est pas lui qui ferait de Jeanne une virago chevaleresque, ou une sorte d’intrigante dont usèrent habilement les politiques. Jeanne est l’envoyée de Dieu pour le salut de la France. Cette vierge héroïque est une pieuse , une humble, une charitable chrétienne. Voici comme la peint, à l’acte V, un gentilhomme qui déclare avoir quelque temps fait partie de sa garde :
T ous ses propos n’estoient que de choses honnestes : Son oreille ab'horroit les paroles mal nettes,
Louant le nom de Dieu en chascune action,
Elle excitoit les gens à la dévotion ;
Edifioit chacun par sa doulceur humaine ;
Elle jusnoit aussi trois jours en la sepmaine,
Et au jusne joignant l’aumosne , soulevoit Les pauvres de ses biens, aultant quelle pouvoit,
Et sachant les dangers auxquels est exposée La vie des soldats, humblement confessée Elle alloit recevoir le très Saint Sacrement Jusqu’au jour de Dymenche , et d’iceluy s’armant , L’ame elle préparait à la vie eternelle Devant que son corps vint à la mort temporelle.
Il y a quelque élégance et quelque vigueur d’expression dans l’une des strophes chantées par le chœur à la fin du quatrième acte. Cette strophe s’adresse à Pierre Cauchon :
Mais las ! ce n’est pas merveille
Est-ce ainsi, ô Pâsteur lasche,
Qui doibs souffrir qu’on te hasche Et tue pour ton troupeau ,
Que ceste brebis tu donnes Au gré des bouches félonnes Des loups , craintif de ta peau (
Si tout pasteur poinct ne veille ,
Car mesme le Roy des cieulx Eut pour disciple le traistre Qui livra son propre maistre Ez mains des Juifz envyeux.
Enfin le patriotisme de l’auteur a mis dans ces deux vers comme un accent cornélien :
Rendez , selon le droit de la salique loy,
Nostre Roy à la France , et la France à son Roy.
U Histoire tragique de la Pucelle d’Orléans, médiocre et plus que médiocre en elle-même, nous représente assez bien pourtant ce qu’auraient pu devenir, sans l’excessive réaction de la Renaissance contre les habitudes littéraires du moyen âge, les sujets nationaux maniés par les grands poètes du dix-septième siècle. La pièce du P. Fronton du Duc a beaucoup et même trop des caractères de la tragédie classique, telle qu’on devait la comprendre et la pratiquer en France, mais elle tient encore pourtant à la tradition nationale des mystères, et il y a même une scène (les quolibets des soldats anglais devant Orléans) qui les rappelle tout à fait par sa familiarité naïve, et paraît précisément analogue à celles qui persistèrent dans le drame shakspearien. Ce drame représente, sans aucun doute, en face de la tragédie classique, la tradition littéraire du moyen âge. Il la représente, il est vrai, soit pour la pensée, soit pour la forme, à la façon anglaise, naturellement différente de la façon française , qu’interrompit le triomphe de la Renaissance. Les haines soulevées par la guerre de cent ans étaient encore vivaces à la fin du seizième siècle, et la différence de religion, récemment survenue, devait contribuer à les entretenir. Jeanne d’Arc, aux yeux de la foule, était encore, en Angleterre, une ennemie détestable, une sorcière, que Bedford avait justement brûlée. C’est ainsi qu’elle apparaît dans la première des trois parties de Henri VI, partie qui, dit-on, est de Green et a été seulement revue par Shakspeare. Chose surprenante , et qui atteste bien la grandeur et la beauté internes , si j’ose dire, de cette renommée, l’attrait inévitable exercé sur lésâmes par cette chaste et radieuse figure, quelque chose de la vraie Jeanne paraît à deux endroits de la pièce anglaise. Et d’abord dans ce dialogue avec le duc de Bourgogne (acte III, scène 3) :
LA PUCELLE
Brave duc de Bourgogne, l’infaillible espoir de la France, arrête un moment, et daigne accorder à ton humble servante l’honneur de t’entretenir.