LES SOLDATS ANGLAIS, RICHARD
UN SOLDAT, au moine Richard.
Saint homme, prenez cet escabeau; donnez-nous vos bénédictions et vos prières.
Oui, il faut implorer la miséricorde du Seigneur. Hélas! J'ai frappé de mon front la terre qu'a foulée le Dieu de paix; j'ai baigné de mes larmes son sépulcre divin ; j'ai pleuré sur tous les maux, sur tous les crimes, et je vais priant pour toutes les infortunes.
LE SOLDAT
Bénissez-nous, bon pèlerin.
RICHARD, d'un air grave et menaçant.
Bénies soient les victimes; malédiction sur les bourreaux !
SCÈMÏE VHÏ.
Les Précédents, L'OFFICIER amenant SUZANNE, et LE BOURGUIGNON apportant un broc de vin.
L'OFFICIER
Le drôle! il nous cachait son plus précieux trésor. Nous aurons le vin et la fille. Tu es charmante et tu me suivras au camp, ma mignonne.
SUZANNE, regardant vers la ville.
0 mon père !
(Les soldats apportent des verres et des cruches pleines.)
L'OFFICIER
Allons, verse, la belle. Je veux boire le premier verre à ta jeunesse et à ta beauté. Camarades, buvez à la prisonnière de votre officier.
(Ils boivent ) SUZANNE.
Votre prisonnière !
L'OFFICIER
Rassure-toi, mignonnette. Quinze ans de séjour dans le pays des femmes tendres et du bon vin nous ont appris la galanterie et l'amour.
(11 chante.) L'amour, l'amour m'entraîne, A toi, belle, ma foi ; Ma captive est ma reine, Quand son cœur est à moi.
SUZANNE, à part.
0 mon père, me laisserez-vous mourir?
L'OFFICIER
Le second verre à notre jeune roi Henri VI, le glorieux vainqueur t
TOUS
A Henri VI !
L'OFFICIER, à Suzanne.
Eh bien ! tu ne bois pas à ton roi? Allons, prends un verre et répète avec nous : A Henri VI !
SUZANNE, douloureusement.
Oui, je veux aussi porter une santé. (Elle a pris dans son
aumonière une petite fiole sans être vue. Elle en verse le contenu
dans une cruche.) Tendez vos verres. (Elle verse.) A Henri VI! (ils boivent.) A Henri VI, l'usurpateur, malédiction !...
(Elle boit.)
L'OFFICIER, tirant son épée.
Blasphème ! ... Tu mourras !
SUZANNE
Vous ne frapperez qu'une morte. Ce vin a été empoisonné par moi; je suis vengée I
TOUS
Malheur!... Damnation!...
(On entend plusieurs coups de feu dans la ville; un soldat anglais blessé paraît à la porte en se traînant.)
SCEXE IX.
Les Mêmes, un SOLDAT blessé, puis MAUDRU suivi d'hommes armés.
LE SOLDAT blessé.
Ils nous assassinent; fuyez, vous autres, fuyez vite ; moi, je meurs !
(Il tombe.) L'OFFICIER.
Vengeance ! Vengeance I
MAUDRU, à la tête d'hommes armés.
A mort, les Anglais ! A mort, ces forcenés !...
(Lutte et massacre des Anglais.) SUZANNE.
Mon père, c'est inutile; j'ai versé du poison dans ce vin... Oui, du poison! Ma mère me le donna avant de mourir. Elle me dit : « Suzanne, je le réservais pour » nous deux, si le malheur de la guerre l'eût voulu: i garde-le sur toi, et situ es menacée... * Mon père, je
me croyais perdue. Ils ont bu... moi aussi avec eux... Mon père, pardonnez-moi!...
MATJDRU,
Ma fille! mon enfant! Te perdre!... Mon Dieu! Au secours! 0 ma Suzanne, ma vie!... A moi!...
SUZANNE
Je me sens mourir ! . . (Au moine qui se traîne près d'elle.)
Bon père , priez pour moi !
(Elle meurt.) MAUDRU.
Ma fille!... Mon enfant!... Ma vie pour la tienne; je ne veux pas que tu meures !
RICHARD, se penchant vers Suzanne.
Elle est morte !
TOUS
Vengeance ! . . . Vengeance ! . . . Sus aux Anglais ! Vengeance!...
RICHARD
Oui, Dieu l'apprête, la vengeance! Amis, mes frères, le sang français que la terre a bue a crié vers le ciel, et Dieu a pardonné dans sa miséricorde... C'est une femme, épouse indigne, reine sans cœur, mère dénaturée, c'est l'infâme Isabeau de Bavière qui a plongé le royaume dans cet excès de désolation. Eh bien! j'en jure par cette tête virginale, c'est aussi une femme, une jeune fille, forte et grande, par l'épée et par le cœur, c'est une sainte qui chassera les Anglais et rendra la vie et la paix au royaume. Partout se fait entendre cette voix prophétique. Écoutez-la par ma bouche,
JEANNE DAKC. 19
Le faible écrasera le fort. Une vierge a sauvé le monde ; une vierge sauvera notre pays. Courage, mes amis, espérez. Dieu veille sur la fille aînée des nations ; il n'a amais abandonné la France 1
SCJËSE X.
Les Précédents, UNE TROUPE D'ANGLAIS.
(Tumulte au loin, coups de feu, cris du peuple ; on fuit ; un corps d'Anglais arrive à la porte de la ville; il tue tout ce qui résiste; Maudru emporte sa fille.)