‹ Jeanne Dare, drame historique en dix tableauxChapitre 13 sur 73 · NOTRE-OAME-DES-FONTAINES · texte numérisé non relu

NOTRE-OAME-DES-FONTAINES

Les hauteurs dominant la vallée de Domremy. — Au fond, un clocher ; à gauche, une fontaine sortant d'un rocher, surmontée d'une statue de sainte Catherine de grandeur naturelle. — Des jeunes filles apportent des couronnes de fleurs qu'elles suspendent à l'arbre et à la fontaine. Quelques-unos y attachent leurs chaperons. — Des vieillards puisent de l'eau. — Groupes divers. — Tout le mouvement d'une fête de village.

SCKXE PREMSËRE.

JEANNE AUBRY, marraine de Jeanne Darc, JACQUELINE, sa tante, HAUMETTE, son amie, UN JEUNE PAYSAN, de Domremy, LE SONNEUR, puis l'astrologue HIÉROME et DURAND.

HAUMETTE

Est-il bien vrai, mère Aubry, que les fées venaient danser en rond autour de cet arbre?

Oui, mes enfants, oui; mais elles ont disparu, depuis qu'on y a porté la croix en procession et récité l'Évangile de saint Jean. La bonne sainte Catherine que voilà les a remplacées, et Peau de sa fontaine guérit toutes les fièvres.

22 JEANNE DARG.

HAUMETTE

El les fées, mère Aubry, les avez-vous vues?

Si je les ai vues ! Vrai, comme je vous vois, aussi vrai que voilà sainte Catherine dans sa niche enguirlandée de lierre.

PLUSIEURS voix.

Oh! contez-nous ça, contez-nous ça!

Il y a déjà bien cinquante ans, car j'étais encore toute petite, et

(Les groupes du fond du théâtre s'agenouillent devant la statue de sainte Catherine pour chanter. Jeanne Aubry et le groupe qui l'entoure s'interrompent pour se joindre à eux.)

Notre-Dame des Fontaines, Nous sommes à vos genoux ; Venez adoucir nos peines Et de mal préservez-nous.

(Les différents groupes se relèvent.) JEANNE AUBRY.

Mes enfants, je vous conterai l'histoire en retournai! au village.

(Durand arrive avec Hiérôme.) EIÉROME.

Je vois dans votre étoile un rayon si brillant...

DURAND, durement.

Depuis quand voit-on les étoiles en plein jour? (il lui

tourne le dos et s'approche avec empressement de Jeanne Aubry.)

Mère Aubry, savez-vous où est notre Jeannette?

(Hiérôme va vers un groupe de jeunes gens.) JEANNE AUBRY.

Non, elle n'est pas ici, et cela m'étonne; c'est la pre-

mière fois qu'elle manquera à la fête des Fontaines,

(Durand monte sur un tertre et regarde dans le lointain.) HAUMETTE.

Oh! vous ne la gronderez pas, vous, sa bonne marraine.

C'est que depuis son retour de Yaucouleurs, elle est encore plus triste qu'à l'ordinaire ; elle ne parle à personne... Ah! si elle songeait à quelque gentil garçon! Jeunesse et plaisir vont de compagnie. Mais non; toujours seule et songeuse... Une jeune fille sans amour, c'est une fontaine sans eau. Ça m'inquiète, voyez-vous, et j'ai peur que ses rêves ne la rendent folle.

UN JEUNE PAYSAN

Oh! oui; on dit qu'elle est en commerce avec les mauvais esprits.

Quelle menterie ! Si elle fréquente les églises, c'est qu'elle n'aime que les dévotions!... C'est avec le bon Dieu qu'elle parle.

HAUMETTE

Et ce sont des jaloux qui disent le contraire.

LE JEUNE PAYSAN

Vous connaissez donc ses secrets, Haumette ?

HAUxMETTE.

Oui, et je sais que ce n'est pas à vous qu'elle pense. Vous avez prétendu qu'elle vous avait fait une promesse de mariage, mais..

LE JEUNE PAYSAN

Moi, me marier avec une sorcière!... J'aimerais

mieux mourir de la façon que vient de me prédire l'astrologue qui est là. Il m'assure, mais je n'en crois rien, que je serai bientôt soldat de France.

HAUMETTE, vivement.

Un beau soldat ! L'année dernière, quand les Bourguignons sont venus à Domremy, il s'est sauvé tout le premier à Neufchâteau..

LE JEUNE PAYSAN, après avoir fait un geste de menace â Haumette.

Je mourrai, dit-il, en combattant sous les ordres

d'une femme de ce pays qui sauvera le royaume.

JACQUELINE

Une femme qui sauvera le royaume ! Mais vous ne la connaissez donc pas? Vous ne savez pas ce qui s'est passé à Vau couleurs quand notre Jeannette y est venue? Eh ! mon Dieu ! c'est toute une histoire et je vais vous la conter.

DURAND, revenant.

Allons, femme, ne te môle pas de ces affaires,, tu les gâtes par ta langue, entends-tu bien?

JACQUELINE

Ma langue! elle est mieux affilée que la tienne. Estce donc mentir quand je dis que tout le pays venait consulter Jeanne contre les sorts? Tous les dimanches notre maison était pleine de malades qui demandaient guérison.

DURAND

Eh! tant mieux, Jacqueline. Comme dit le proverbe :

Du pauvre, guérison, De Dieu, bénédiction.

JACQUELINE

Tant pis! quand on jase trop d'un fille ou d'une maison, c'est qu'il y a mal, et je ne ne veux plus qu'on vienne jeter de l'eau bénite sur notre porte. (A ceux qui l'entourent.) Oui, monseigneur le comte de Baudricourt lui-même, notre gouverneur, est venu avec monsieur le curé pour chasser le démon du corps de cette diablesse. Une fille de dix-huit ans, vouloir que le roi lui donne une armée ! Voyez donc ! Le roi a de bons chevaliers. Depuis quand les jupes se changent-elles en cottes de mailles? C'est une folie qui fait rougir rien que d'y penser.

DURAND

Femme, va dire tes patenôtres, et tes paroles te serviront mieux.

JACQUELINE

Si ce que vous avez tous deux dans la tête avait dû se faire, ce serait fait aujourd'hui. Personne ne vous écoute. A quoi vous a servi de conduire Jeanne chez monseigneur le duc de Lorraine, qui est bien plus puissant que messire de Baudricourt? On l'a renvoyée à ses moutons. C'est le démon qui vous tente et qui veut vous perdre.

DURAND

Femme, c'est le manque de foi qui perd. Vous autres, aimez-vous mieux la guerre qui ruine nos champs et qui brûle nos églises? Quand un loup enragé court dans nos villages, ne prenons-nous pas nos fourches? C'est ce qu'il faut faire contre les Anglais et les Bourguignons. Et si quelqu'un, homme ou femme, se montre hardi,

m JEANNE DARC.

quand tout le monde a peur, il y a honte à ne pas le suivre, et c'est lâcheté que d'en médire. Ah! Jacqueline, bientôt tu diras mieux. Mère Aubry, tenez-lui tête... Je vais trouver Jeannette ; il faut que je lui parle...

(Il sort.) HAUMETTE.

Pourquoi toutes ces dures paroles contre votre nièce, Jacqueline?

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