S1ESE III
LE ROI, AGNES, richement habillés, LE ROL
Les félons qui nous reviennent ne diront plus que le roi de France n'est que le premier pauvre de son royaume... — Vive Dieu ! quelles magnificences !...
AGNÈS
Le roi sait reconquérir joyeusement son royaume, et je m'en réjouis.
LE ROI
Ah ! nos beaux cousins de Bourgogne et de Bretagne, et vous, beau sire d'Angleterre, vous en pleurerez de dépit. En voyant nos vassaux nous revenir avec la fortune, notre trésor se remplir et nos armées se relever de leurs défaites, nous verrons si vous nous appelez encore le comte de Ponthieu !
AGNÈS
Pour tous les vrais Français, sire, vous n'avez jamais cessé d'être le roi de France.
LE ROI
Et nous ne cesserons jamais de l'être, vive Dieu ! Il
JEANNE DARC. iOS
ne faut pas que dans la main des Valois dépérisse l'héritage des Capets.
AGNÈS , s'approchant doucement du roi et s' appuyant sur son épaule.
Oh ! mon seigneur bien aimé , que je voudrais toujours vous entendre ainsi , parlant en maître , faisant honte au parjure, imposant votre volonté et faisant trembler votre cour, d'un signe, comme le dieu Jupiter dans son Olympe... Oh! alors, je vous applaudis, je vous admire et je vous aime !...
LE ROI
Mélodieuses paroles !... C'est une musique que votre voix, chère Agnès. — A propos de Jupiter, savez-vous, Agnès, qu'il m'a fallu renoncer, pour nos danses, aux divinités de son Olympe ?
AGNÈS
Et pourquoi, sire ?
LE ROI
Il s'est trouvé que Monsieur Jupiter était plus riche en dieux et en déesses que moi, roi de France, en danseurs et en danseuses. Il a donc fallu me rabattre sur le jeu de cartes de mon auguste père, Charles sixième. — Dieu garde son âme !
(Il se découvre.)
AGNÈS
Ce n'en sera pas moins beau. — Mais, au milieu de ces splendeurs, il y a , sire , autre chose qui me peine pour vous et pour mj)i : Cette fête étant donnée pour célébrer la délivrance de votre fidèle cité d'Orléans, il est
mal de n'y pas voir la guerrière qui a fait le salut de la ville.
LE ROI
Nous ne sommes pas en faute, Agnès. Nos prières ont été portées à Jeanne ; elle a répondu qu'elle prendrait sa fête au grand sacre de Reims !
AGNÈS
Noble et généreuse fille , qui s'imagine , sans doute, n'avoir à combattre que les Anglais. Hélas ! c'est auprès de vous, cher seigneur, c'est ici peut-être qu'elle a ses plus mortels ennemis !...
LE ROI
Je les connais, Agnès; des orgueilleux! Envie de roitelets qui regardent voltiger les aigles ; envie de mirmidons qui voient batailler les hommes I — Mais vous, ma belle amie, qui la défendez toujours, n'êtesvous donc pas jalouse de tant de gloire ?
AGNÈS
Pourquoi lui porter envie? Que Jeanne marche à la voix de ses saintes I Je suis fière des victoires qui rendent à mon roi sa couronne.
LE ROI
Ma belle et chère amie, soyez fière aussi de vousmême : à chacune de vous sa récompense; Jeanne peut sauver le royaume; vous, dans les déchirements de sa vie, par votre amour, vous avez sauvé le roi. — Mais nous oublions, Agnès, que c'est fêle aujourd'hui, et que nos seigneurs attendent les danses que nous leur avons promises.
SCÈME IV.
Les Précédents , LA TRÉMOU1LLE, LE CHANCELIER RÉGNAULT , LE DUC D'ALENÇON , LE SIRE D'ALBRET, DUCHATEL , un messager anglais conduit par des gardes.
Sire, vous nous pardonnerez de troubler vos plaisirs quand vous connaîtrez le sujet qui nous amène.
LE ROI
De quoi s'agit-il?
LA TRÉMOUILLE, montrant le messager anglais.
Cet homme est un messager du comte de Suffolk. Il a été pris par nos archers, et voici son message.
LE ROI
Lisez,, comte.
LA TREMOUILLE , lisant.
« Le comte de Suffolk au duc de Bedfort, gouverneur » à Paris. Monseigneur, tout nous a réussi jusqu'au » siège d'Orléans ; tout va mal depuis notre départ de * cette ville. 11 nous faut des vivres et des troupes » fraîches pour tenir la campagne et faire tête à l'en- » nemi. Ces malheurs nous sont venus des sortilèges » d'une jeune vachère, dressée comme un limier dans » l'art des charmes et des enchantements. Réduits à » toute extrémité , le roi et les preux de France n'ont » plus, pour se défendre, que les évocations de l'enfer. » Mettre à néant cette envoyée des démons , ce serait » mettre à néant la principale force des Français ; c'est » à quoi nous travaillons. Vous devez avoir connais-
» sance du projet de couronnement du comte de Pon- » thieu, que cette vachère se fait gloire de conduire à » Reims. C'est à vous, Monseigneur, à tenir en banne » garde les routes et les abords de la Champagne. Les » tentatives des Français vous montrent en même temps » que le sacre de notre jeune roi doit être hâté à Paris.
» Comte de Suffolk »
Pâque-Dieu ! toujours le comte de Ponthieu !
LA TRÉMOUILLE
Ce message nous montre que l'ennemi va diriger ses principales forces vers la Champagne. Cet avertissement nous sera doublement salutaire , en nous faisant connaître les points fortifiés que nous pourrons éviter et les points dégarnis que nous pourrons surprendre.
LE COMTE DUCHATEL
Que décide le roi au sujet de ce message ?
LE ROI
Qu'on laisse cet homme libre et qu'il aille, avec son message, au duc de Bedfort ! On y donne sur le comte de Ponthieu de trop bonnes nouvelles pour que nous ne soyons pas empressés de voir cette lettre entre les
mains du régent. (Les gardes reconduisent le messager.) «*-
Mais il me semble que le comte de Suffolk s'occupe aussi de notre sacre?
IA TRÉMOUILLE
Oui, sire, et le roi a pu entendre l'accueil que nos ennemis préparent à cette aventureuse folie.
LE ROI
A votre sens , comte, cette entreprise si ardemment
désirée par la Pucelle ne serait donc que témérité et folie?
LÀ TRÉMOUILLE
Sire, toutes les volontés doivent s'unir pour éviter un semblable malheur. Croyez-moi ; la délivrance d'Orléans n'est pas celle du royaume. La guerre est encore partout : ici même , à deux pas de nous , Cosne et la Charité sont à prendre Et c'est avec des troupes insuffisantes que nous irions tenter une expédition que rien ne presse , que tout combat ; une expédition de deux cents lieues, sans moyens de retraite , en pays ennemi, à travers des campagnes dévastées , avec des troupes anglaises en avant, en arrière, à droite, à gauche , partout !... Je le répète, pareille démence ne conduirait qu'à l'abandon de nos victoires et à la perte de votre couronne.
LE ROI
Ceci est, en effet, matière bien grave ; mais ce n'est ni l'heure ni le lieu du Conseil. Madame Agnès est, sans doute, peu disposée à vous écouter...
AGNÈS
Sire, les choses sérieuses doivent être avant tout entendues.
LE ROI
Eh bien! soit; écoutons nos conseillers. Le comte Duchâtel partage-t-il l'avis du comte la Trémouille?
LE COMTE DUCHATEL
Pour moi , j'ai toujours eu pour maxime que le roi doit se montrer maître de son royaume aux yeux de
ses peuples. Or, vous ne le serez, sire, pour les Français,, que le jour ils vous verront trôner au sein de votre capitale. C'est là qu'est la tête du royaume; c'est là que vous frapperez l'Angleterre au cœur. Le message qui vient d'être surpris nous apprend que l'ennemi va se porter vers la Champagne. Cet avis ne nous permet pas d'hésiter. Ce n'est donc pas sur Reims, mais sur Paris, que la sagesse commande de marcher,
LA TRÉMOUILLE
Le roi peut remarquer que le sentiment du comte Duchâtel est, au fond, le même que le mien.
LE DUC D'ALENÇON
Une telle préférence pour Paris, sire, me semble déraisonnable. Le comte Duchâtel a peut-être oublié les épouvantables débordements de votre capitale. Un triste repaire que ce Paris! La cité des tard-venus, des maraudeurs, des cabochiens, des écorcheurs et des truands I Belle caverne qu'une telle capitale !
LE ROI
Quel serait donc votre avis, duc d'Alençon ?
LE DUC D'ALENÇON
Si j'en crois les nouvelles qui m'arrivent de Normandie, ce n'est ni du côté de la Champagne, ni du côté de Paris que nous devons porter nos vues. Une longue suite de rébellions, toujours comprimées, mais toujours renaissantes, me donnent l'assurance que la domination anglaise dans la Normandie n'est qu'un joug qu'on peut facilement briser. L'arrivée d'une armée du roi dans ce
pays serait le signal de la révolte et de la délivrance. Or, la victoire d'Orléans nous ouvre les portes de cette contrée : suivons donc les voies qui nous sont ouvertes; portons l'épouvante chez l'ennemi, en coupant la ligne de sa retraite, et les Anglais s'enfuiront vers le nord pour ne pas demeurer emprisonnés dans un cercle de fer.
LE ROI
Duc, vous nous communiquerez les nouvelles que vous avez reçues de Normandie. Que pensent, à ce sujet, nos vaillants capitaines ? Chevalier D'Albret, pourriezvous nous donner l'avis de nos chefs de guerre ?