VII. — LA MALÉDICTION
Jeanne^ à genoux, parlait d'une si douce voix, Qu'on eût cru que ses pleurs baigneraient seuls sa croix ; Mais se levant soudain, convulsive, enfiévrée^ L'œil ardent de colère et la joue empourprée :
— a Ah ! lâche que je suis^* je me laisse attendrir ! J'ai ma besogne à faire avant que de mourir... Mes fils, relevez-vous. Voyez sur cette porte Cette tête si pâle et qu'une lance porte.
La reconnaissez-vous 3 enfants?... Non, n'est-ce pas ? Vous ignorez combien nous change le trépas. »
— a C'est donc, crie Olivier, la tête de mon père î Et qui me la fait voir, c'est le doigt de ma mère ! Oh ! si d'un poids trop lourd tu veux me soulager. Mère, dis-moi qu'ici nous venons le venger. »
— « Oui, tu m'as bien comprise, Olivier : oui, sans doute^ Clisson sera vengé ; mais que son fils m'écoute.
Afin de bien savoir à qui doivent nos coups Faire payer le sang d'un père et d'un époux. »
LA MALÉDICTION. 'i'J
Alors Jeanne à ses fils retrace en traits de flamme Les horribles tableaux qui lui déchirent l'âme : Sa voix leur peint Clisson^ au milieu du tournoi. Arrêté sous les yeux et par l'ordre du Roi ; Flétri du nom de traître et, sans preuve plus ample. Traîné, chargé de fers, dans les cachots du Temple ; Appliqué, lui baron, à l'affreux chevalet ; Jugé sur l'échafaud devant le Ghâtelet ; Condamné, dorade, dépouillé de ses armes; Souillé de tant d'affronts qu'il en verse des larmes ; Déchu de sa noblesse et privé de ses biens ; Tombé dans la roture, ainsi que tous les siens ; Sentant crouler sous lui sa maison tout entière ; Puis, sous un long drap noir et sur une civière. Emporté dans l'église et là, jouet du sort.
Ecoutant, lui vivant , prier Dieu pour lui mort; Puis, car l'on veut flétrir son corps comme son âme. Traîné dans tout Paris sur une claie infâme.
Jusqu'au marché fatal qu'on nomme les Champeaux, Et là^ livrant sa tête au fer des trois bourreaux; Puis , pour mettre le comble à tant d'ignominie, *Car tout cadavre a droit à la terre bénie , Servant, sur deux gibets l de pâture au vautour. Le corps à Montfaucon , la tête à Sauvetour.
Pendant ce long récit, à son insu barbare, Jeanne d* aucun détail ne s est montrée avare ; Seulement elle dit parfois : « Vais-je trop loin ? » Herblain répond toujours : « Non, car j'en fus témoin. »
Guillaume sanglotait, en regardant la lance ; Olivier frissonnant écoutait en silence ; Mais quand Jeanne se tut, il dit : « Est-ce enfin tout ? Mère, mets là ta main et sens mon cœur qui bout. Oh I je crains que d'horreur en mon sein il n'éclate. Car mon père peut croire, hélas ! notre âme ingrate : Voilà déjà huit jours qu'ils ont pu l'outrager. Et nous n'avons encor rien fait pour le venger ! »
— « Si Dieu ne trompe point demain mon espérance , Demain se lèvera le )kur de la vengeance.
Pardonne mon retard, pauvre époux adoré ; Tu le sais, mon seul crime est d'avoir ignoré. Mais le retard n'a fait qu'accumuler ma haine ; Tremblez, lâches, tremblez, car la mesure est pleine : Le châtiment sur vous est enfin suspendu , Et vous ne perdrez rien pour l'avoir attendu.
» Clisson vous a maudits sur l'échafaud infâme : Eh bien î je vous maudis à mon tour, moi^sa femme.