VIII. — L'APPEL A LA VENGEANCE
Voulant arracher Jeanne à cette horrible phase Qui creuse la démence à côté de l'extase, Herblain prend par la main les deux pauvres enfants Et s'éloigne avec eux de ces lieux effrayants.
Jeanne, à pas lents, les suit, comme hors d'elle-même.. .
Herblain a donc sauvé la maîtresse qu'il aime ! Loin du hideux tableau qui semblait la charmer, La fièvre de son sang va bientôt se calmer... Il ne veut pas éteindre en elle toute haine ; La vengeance lui plaît, mais complète et prochaine : Pour ne pas dissiper au hasard leur courroux , Il faut que la raison en dirige les coups.
l'appel a la vengeance. 43
Jeanne des grands ormeaux atteignait la lisière, Quand, s'arrêtant soudain, Toeil brûlant de colère :
— « Qui donc ose, dit-elle avec emportement, Abandonner ces lieux sans mon commandement ? »
— « Madame, dit Herblain d'un ton plein de tristesse. Vous avez jusqu'au bout tenu votre promesse.
En confiant ici votre vengeance à Dieu ;
Partons. » — « Je ne pars pas sans accomplir mon vœu.
Crois-tu que nous soyons venus sur cette place ,
Rien que pour voir ces traits dont la pâleur me glace.
Ou lancer devant eux mes malédictions ?...
Si Dieu n'exauçait pas mes imprécations
Et, qui sait? si j'allais mourir de ma souffrance,
Avant d'avoir cueilli les fruits de ma vengeance l
Çerte, à ma part du ciel je devrais dire adieu.
Car sur mon lit de mort ma voix maudirait Dieu...
Et comme ils riraient tous de mes menaces vaines I
Ce qu'il me faut, Herblain, c'est le sang de leurs veines.
Leur ruine complète et leur plein déshonneur.
» Oh f qu'ils ont été fous de briser mon bonheur 1 Ils ne connaissaient pas Jeanne de Belleville !
44 JEANNE DE BELLEVTLLE.
Mais je vous ferai voir, troupe odieuse et vile.
Qui servez d'instrument aux colères d'un roi.
Que, comme lui, je peux inspirer quelque effroi.
La loi du talion , voilà ma seule règle.
L'outrage est l'épervier, mais la vengeance est l'aigle.
Que gagnez-vous à fuir ? ma serre a le vol prompt
Et suspendra partout la mort sur votre front.
Je vous ai signalés aux colères célestes^
Mais j'aiderai le Ciel à disperser vos restes ;
Oui, je prendrai ma part dans votre châtiment...
On ne m'attaque pas, lâches, impunément.
» Si longtemps que mon sang coulera dans ma veine. Ma main saura suffire aux conseils de ma haine ; Et, si la mort un jour, car il faut tout prévoir. M'empêchait d'accomplir jusqu'au bout mon devoir. Comme il faut jusqu'au bout que mon œuvre s'achève, A des bras dévoués je léguerai mon glaive ; Mais je veux qu'un serment , les liant envers moi , De vos trépas leur fasse une implacable loi... Votre crime a volé ses traits à la Justice :
La Justice indignée attend votre supplice. »