‹ Jeanne de BellevilleChapitre 18 sur 91 · L APPEL A LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

L APPEL A LA VENGEANCE

Jeanne s'était calmée et parlait lentement; Mais ce calme effrayait plus que Temportement : La raison à son but allait guider la haine.

— « Pour bien remplir mes vœux^ reprit la châtelaine. Enfants^ c est à vous seuls que je puis me fier :

Ton cœur comprend le mien, n'est-ce pas^ Olivier?

Votre frère, le fils de Blanche de Bou ville *',

A, pour nous aider, Tâme ou trop faible ou trop vile;

Aussi n'est-ce qu à vous que Clisson a remis

Le droit de le venger de tous ses ennemis.

Vous ne tromperez pas, enfants, son espérance :

Venez donc avec moi jurer haine à la France. »

— a Madame, dit alors Herblain, en s'avançant. Vous savez que pour vous je verserais mon sang ; Votre courroux est saint, votre vengeance auguste : Mais le bras qui punit doit toujours rester juste. La France est étrangère au crime de son roi ;

Le fils du Roi lui-même en a frémi d'effroi : Le duc de Normandie, oui, je l'ai vu. Madame , La honte sur le front, le désespoir dans l'âme. Et comme un suppliant se traînant à genoux , Je l'ai vu demander grâce pour votre époux. »

— « Mes fils de leur serment jugeront les limites **, Mais que m'importe, Herblain^ tout ce que vous me dites ? Devant mon mari mort ^ la France n*est pour moi Qu'un corps sans volonté dont la tête est le Roi :

Je frapperai le corps pour atteindre la tête...

Mon bras est prêt : malheur à quiconque m'arrête ! »

Et Jeanne, s' élançant vers la sinistre tour. Franchit , avec ses fils , le pont de Sauvetour ; Et là , levant la main vers les pâles reliques. Que la lune éclairait de ses rayons obliques :

— « Par ces témoins trop sûrs d'un crime détesté; Par son front, autrefois si plein de majesté.

Ses yeux, clos à jamais, hélas! et bientôt vides, Son long visage blême et ses lèvres livides ; Par ce qu'outrage ici la pluie ou l'aquilon , Et par ce qui là-bas pourrit à Montfaucon , Son cœur loyal, foyer d'ineffables tendresses. Ses mains, dont votre front sent encor les caresses ; Par tous les souvenirs qui tressaillent en nous , Aujourd'hui si cruels et naguère si doux !

Jurez haine éternelle et guerre inexorable

l'appel a la vengeance.

A quiconque prit part à ce meurtre exécrable. »

— « Nous le jurons !» — « Jurez que prières ni pleurs , Avant d'être vengés^ ne fléchiront vos cœurs. »

— « Nous le jurons !» — « Jurez que^ malgré paix ou trêves. Si son titre royal le dérobe à vos glaives ,

Vous combattrez toujours Philippe de Valois. »

— « Nous le jurons! » — « Jurez qu'à ce Charles de Blois Qui tient notre Bretagne à la France asservie^

Vos bras disputeront sa couronne et sa vie. »

— « Nous le jurons !» — « Enfants, ces deux-là, je les hais; Pourtant à les frapper ma haine hésite ; mais...

Jurez d'exterminer sans pitié ces vingt juges, Violateurs du droit, de l'honneur vils transfuges. »

— « Nous le jurons! » — « Jurez d'exécrer tout repos. Avant que d'avoir vu blanchir à l'air leurs os. »

— «Nous le jurons! »

— « C'est bien. L'ombre de votre père Ecoute ces serments... que reçoit votre mère. Si jamais l'un de vous osait les transgresser, Puisse son déshonneur contre lui se dresser ! Moi-même, pour lui faire encore un destin pire^ Du fond de mon tombeau je viendrais le maudire. »

— « Oh ! s'écrie Olivier, oh 1 c'est nous outrager^ De croire qu'un de nous hésite à le venger.

Toute ma vie, hélas! si longtemps qu'elle dure , J'aurai devant les yeux cette pâle figure;

Et pour les assassins l'on craindrait mon pardon I Mais quel ignoble cœur^ mère , me crois-tu donc ? »

— « Que ta force réponde à ton âme hardie !

Comme en un champ de chaume où passe l'incendie. Qu'à ses traces de cendre on suive ton courroux : Sois la flamme, eux la paille, et consume-les tous. »

— « Madame j j'ai pris part à toutes vos souffrances. Je veux ma part aussi de toutes vos vengeances. Dit le vieil écuyer, debout devant la tour;

Ce qu'ont juré vos fils, je le jure à mon tour.

» Chers restes de mon maître, ô tête vénérée, Toi qui nous' sers d'autel pour la haine jurée , Toi qui savais jadis que jamais je ne mens , Tu m'admets, n'est-ce pas? en tiers à ces serments? »

— « Oh I dit Jeanne, dont l'œil, de pleurs humide, brille, Herblain depuis longtemps est de notre famille. »

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