‹ Jeanne de BellevilleChapitre 19 sur 91 · L APPEL A LA VENGEANCE · texte numérisé non relu

L APPEL A LA VENGEANCE

Et tous les quatre ont dit , en étendant la main : « Oui, nou3 te vengerons^ Clisson^ et dès demain. »

Sous ces explosions d'impitoyable haine , La nature restait impassible et sereine ; Les étoiles brillaient doucement dans les cieux

Et jamais plus d*azur n'a réjoui les yeux.

Après que ce serment d'énergie effrayante A dévoué leur vie à leur œuvre sanglante , Herblain y Jeanne et ses fils ont rejoint le bateau , Qui, dénoué, se laisse aller au fil de l'eau; Et, doublant l'angle aigu de Vile Gloriette, Dont la berge empierrée est déserte et muette. Sur la Prairie au Duc il les a déposés.

• — « Oh ! dit un des rameurs, nos bras sont reposés ; Nous aurions pu. Madame, et sans reprendre haleine ,

5o JEANNE DE BELLEVILLE.

Monter ce bras dé Loire et de la Madeleine Gagner le pont de bois, que vous voyez d'ici : Votre chemin serait de moitié raccourci. »

— « L'île est moins dangereuse et nous irons plus vite. Vous, chez quelque pêcheur allez chercher un gîte. Puis remontez demain, par la Sèvre, à Clisson; Mais que de mon voyage on n'ait aucun soupçon. »

Pendant que le canot s'élance vers la Fosse, Sous son double aviron qui s'abaisse et se hausse, Jeanne et ceux qu'un serment à sa haine a liés Longent le bord du fleuve et ses hauts peupliers.

Les enfants vont devant; Olivier a l'air sombre, Mais Guillaume s'amuse à marcher sur son ombre.

Herblain, se voyant seul avec Jeanne , lui dit : « Le bras voudrait frapper dès que la voix maudit , Et vous devez trouver vos vengeances bien lentes , S'il vous faut les venir chercher demain à Nantes. Eh bien, rassurez-vous : chez Guéneuf, dès ce soir. Des armes s'offriront à votre désespoir. »

— « Loin de me rassurer, vieil Herblain, tu m'alarmes;

LES CONFIDENCES DANGEREUSES. 5l

Car, pour que mes amis m'aient préparé des armes^ Il faut que mes malheurs soient déjà bien connus. Or, si nos ennemis sont aussi prévenus.

Dans mes mains sont brisés ces projets de vengeance Dont mon cœur savourait l'effroyable espérance : Montrelais le félon pourra donc m'échapper.

Quand je comptais si bien dès demain le frapper! » — a Châtean-Thébaud est loin de la tour abhorrée Et r affreuse nouvelle y doit être ignorée :

Laissez donc Tare viser le but auquel il tend. Si Fami qui, ce soir, chez Guéneuf nous attend Est si bien informé, c'est qu'il avait, pour l'être. Des raisons que n'a pas ce menteur et ce traître. »

Herblain raconte alors, tout en pressant le pas. L'offre que Malestroit lui fit de ses soldats ; Et Jeanne frémissait d'une sinistre joie.

En sentant sous son pied déjà trembler sa proie.

Le long récit avait abrégé le chemin; Onétait sur les- Ponts : Jeanne prit par la main Chacun de ses enfants, et leur rapide marche Du dernier pont bientôt franchit la dernière arche.

Du long retard d'Herblain Guéneuf impatient^ L'attendait dans la rue , écoutant et veillant. Comme il avait appris la vérité fatale ^ De noirs projets gonflaient sa poitrine loyale ^ Et vers Nantes parfois il étendait le poing ; Mais quand j auprès d'Herblain^ qu'il reconnut de loin^ Il vit^ entre ses fils^ la pâle et chère dame^ Sa douleur n'y tint plus et jaillit de son âme.

Courant au-devant d'elle et tombant à genoux :

— « Ah! Madame^ dit-il, que j'ai pleuré pour vous! Quel malheur! quel malheur!... Je refusais d'y croire; Mais la chose est trop vraie... Oh! l'effrayante histoire! »

— a Guéneuf, le temps des pleurs est maintenant passé Et c'est du sang que veut notre cher trépassé...

Dans la chambre secrète un seigneur doit m'attendre ? »

— «Il n'attendait qu'Herblain. »

— « C'est bien ; je vais m'y rendre.

Dans un quart d'heure au plus, tiens-moi deux chevaux prêts ; Mais écarte de nous tous regards indiscrets...

» Mes deux filles demain arriveront à Nantes Et tu les conduiras chez une de leurs tantes : Je ne puis les lier à mon sort incertain;

Quant à mes fils, Guéneuf, ils suivront mon destin. Guide-nous maintenant à la chambre secrète. »

Jeanne entre dans Fauberge et, comme Herblain s'apprête A gravir après elle un étroit escalier Qu'une lampe éclairait faiblement, l'hôtelier Lui fait un signe : il faut que dans la salle il reste; Puîs^ voyant le vieillard hésiter sur son geste:

— « Demeurez, dit-il bas, car je vais revenir; J'ai d'un grave mystère à vous entretenir. »

— a Malestroit, dit Herblain, sur les plans qu'il médite, S'il est seul avec vous, sera plus explicite; Laissez-moi donc. Madame, ici quelques instants. »

Sitôt qu'il eut conduit Jeanne et les deux enfants. L'hôtelier vers Herblain descendit à la hâte :

— « Notre horizon, fit-il, de tous côtés se gâte; Ce n'était pas assez du meurtre de Clisson :

Chacun veut de ses biens s'adjuger un tronçon. »

— « Je ne t'ai pas compris, Guéneuf, que veux-tu dire? »

— « Deux hommes ce matin. Dieu puisse les maudire l Deux hommes sont venus au Grand Lion d'argent.

Deux vieillards, deux seigneurs, tous deffx se rengorgeant

Dans leurs riches habits tissus d'or et de soie^

Et nous jetant au nez leur insolente joie.

Herblain , rien qu*à les voir, c'était à les haïr,

Et ma haine, je crois, a failli se trahir.

Oh ! si mon front encore avait porté le casque l

Mais un bon hôtelier doit savoir prendre un masque :

Un air rébarbatif éloigne les chalands.

J'ai fait le gracieux avec ces insolents.

Sauf à porter ma grâce en compte à leur mémoire. »

— a Guéneuf, au nom du Christ, abrège ton histoire. »

— a Ne vous effrayez pas de vains épouvantails; Tout à l'heure c'est vous qui voudrez des détails. Car, Herblain , -mon secret, je le répète, est grave.

» Donc, en buvant mes vins, les meilleurs de ma cave. Ces hommes parlaient, bas mais souvent, de Clisson... Il passe en mon esprit je ne sais quel soupçon :

— Vous êtes, messeigneurs, très-mal dans cette chambre, Parmi tous ces manants... qui ne sentent pas l'ambre; J'ai là-haut un retrait, ma foi! fort bien meublé :

On y cause, on y boit, sans peur d'être troublé.

Ces beutiers m'en voudraient offrir de grosses sommes ,

Mais ce logis n*est fait que pour des gentilshommes... y» Déjà vous devinez oti je les ai conduits ? »

— « Et de ta politesse as-tu cueilli les fruits? »

— « Oui^ mais je doute, Herblain, que la moisson vous plaise. » Quand ils se sont vus seuls , assis bien à leur aise^

Dans cette richç chambre, aux sourds lambris de bois ,

Tous deux , sans plus de gène , ont élevé la voix

Et, le vin déliant de plus en plus leurs langues^

S'ils ne se livraient pas à de longues harangues^

Je puis, mon cher HerblaiUj jurer que leurs discours

Étaient bien éloquents^ quoiqu'ils fussent bien courts. »

— « Mais tu me fais^ Guéneuf , mourir d'impatience; Madame et Malestroit accusent mon absence. »

— <r De ces hommes^ l'un est châtelain de TouffoUy Et l'autre... Devinez. » — « Veux-tu me rendre fou ? L'autre,,.?»

— « Ehbien^ l'autre, c'est... Jevousle donne en mille... Et dire que mon toit put lui servir d'asile ! Mais Dieu pour le punir m'envoya mon soupçon. »

— « Parle donc! f autre... ? »

— « Est un des juges de Clisson ? »

— a Et ton lâche poignard n*a pas frappé ce traître ! Que venait faire ici Fassassin de mon maître ? »

— a II disait que le Roi, pour payer dignement La part, la large part qu'il prit au jugement. Lui promet, en pur don, sauf les lois féodales. Un des fiefs de Clisson tombés aux main^ royales; Il vient donc de Paris voir, de ses propres yeux. Celui de tous ces fiefs qui lui sourit le mieux :

Et son ami Taidait dans le choix qu'il doit faire...

» Oh ! ne me lancez pas ces regards de colère , Herblain; si j'ai laissé sortir ces deux félons. Leurs infâmes espoirs ne seront pas bien longs... En les frappant ici, je pouvais compromettre Tous les plans concertés pour venger notre maître; J'étais sûr que ce soir vous deviez revenir.

Et tous deux, n'est-ce pas? vous saurez les punir. »

— « Oui, c'est Dieu qui l'envoie et qui le prend au piège... Mais, parle-donc, Guéneuf; où le retrouverai- je? »

— a II doit passer la nuit de demain à Touffou. »

— « Cet homme expirera demain sous mon genou. »

L'énergique vieillard rejoignit sa maîtresse. Sur Ja part de chacun dans Foeuvre vengeresse. Entre elle et Malestroit tout était convenu.

Et, malgré son récit , leur plan fut maintenu; Mais au drame sanglant en germe dans ce pacte. On jura d'ajouter les terreurs d'un autre acte...

C'est l'heure du départ; on se presse la main. Et, comme à Sauvetour, chacun dit : <:< A demain ! »

CIN(^UIEME PARTIE

LA VENGEANCE

LA VENGEANCE

VOUS que la ville ennuie avec son vain tumulte ; Vous qui de la nature avez gardé le culte ; Vous qui, las d'un art faux, recherchez en tout lieu Les sublimes tableaux peints par la main de Dieu ; Vous dont la poésie est partout la compagne : Venez tous, ô rêveurs, venez dans ma Bretagne, Et, vers quelque horizon que vous portent vos pas. Les sites enchantés ne vous manqueront pas.

Oh ! sans doute, il est doux, je le sais par moi-même. De se choisir pour guide un poëte qu'on aime , De réciter ses vers dans les champs qu'il décrit

Et de vivre avec lui du cœur ou de l'esprit ; Mais c'est un tort de voir avec les yeux d'un autre, Car nulle émotion ne vaut pour nous la nôtre : •Cueillons donc nos plaisirs^ pour les avoir complets , Et préférons toujours les rayons aux reflets.

D'ailleurs^ songez-y bien, la gloire a ses caprices; Moins humble, j'aurais pu dire : ses injustices ! L'homme le plus connu , le lieu le mieux chanté N'est pas toujours celui qui l'aurait mérité. Allez donc devant vous, comme à la découverte. Savourant chaque vue à vos regards offerte ; Puis, quand vous rentrerez un jour dans ce doux nid Auquel un fil secret, jnéme au loin, vous unît. Fouillez aux souvenirs rapportés du voyage :

Parmi tous ces tableaux, le plus cher paysage. Celui qui brillera du ton le plus doré , Portera quelque nom tout à fait ignoré.

J'ai dans bien des pays traîné ma vie errante. Eh bien I après des ans nombreux, presque quarante ? De tous mes souvenirs peut-être le plus beau , C'est toi, bourg sans renom, bourg deChâteau-Thébaud**.

Sur son coteau brûlant, formé de blocs énormes ,

Variant de grosseur, de hauteur et de formes ; Au lieu même où l'église et son svelte clocher Semblent braver l'abîme; oui, sur ce haut rocher Qui forme sur le vide un étroit promontoire.

Se dressait ^ dans ces temps dont je conte l'histoire. Un manoir, déjà vieux, ceint dans tous ses détours De hauts murs crénelés, où se renflaient six tours. Dont l'ombre protégeait quelques humbles demeures.

Sur une de ces tours, depuis de longues heures, Un homme, dont le coude aux créneaux s'appuyait. Semblait suivre des yeux la Maine qui fuyait. Tour à tour blanche ou glauque, ici prompte, ici lente. Aux caprices du lit où son onde serpente.

Là sur de gros cailloux, là sur un sable fin. Mais charmante toujours et gazouillant sans fin.

Fraîches eaux, gais vallons, arbres aux bras robustes. Grands rochers escarpés, nus ou chargés d'arbustes. Bruyère à la fleur rose , ajoncs à la fleur d'or. Gazons verts où l'on rêve , ombre épaisse où l'on dort , O détails ravissants, dont, malgré tant d'années. Sous cet aride amas d'illusions fanées.

Je garde un souvenir si vivace et si doux.

Cet homme sur sa tour ne songeait pa^ à vous.

Sur le vaste horizon si son œil se promène , S'il épie avec soin les détours de la Maine ^ C'est qu'au loin il entend la trompe des veneurs , Les abois de la meute et les cris des piqueurs ; C'est qu'il a vu parfois passer, dans les clairières, De grands chiens noirs ^ suivis de fuyantes crinières.

Tous les riches seigneurs sont absents du pays. Les uns pour Hennebont, les autres pour Paris : Qui donc mène aujourd'hui cette joyeuse chasse Qui, depuis ce matin, de sa gaîté l'agace ?

Ces barons, que le Ciel comble de ses bienfaits. Ses exploits n'ont-ils pas égalé leurs hauts faits ? N'a-t-il donc pas comme eux risqué cent fois sa vie ? Et l'on vient s'étonner qu'il soit rongé d'envie. Lui qui sous leurs dédains courbe toiTJours le front... Ah ! ces affronts secrets, ses soldats les paîront !

Las d'observer de loin , en se mordant la lèvre , La chasse , qui restait sur les bords de la Sèvre Et que les bois touffus lui cachaient trop souvent. Le Galois de La Heuse, en maugréant , descend ; Et tout soldat qu'il trouve est sûr d'un dur reproche.

Il lui semble bientôt que le cor se rapproche : Il sortj et voit des serfs attroupés dans le bourg. Autour d*un paysan qui revient du labour.

Il écoute et surprend une étrange nouvelle :

— « Cest, et j'en suis certain, car j*ai passé près d'elle Dans. la Pièce aux Genêts qui mène au Grand Pâtis y La dame de Clisson qui chasse avec ses fils. »

— « Alors, dit un jeune homme, avec un ton de haine. Noble et vilain n'ont pas même sang dans la veine.

Et monsieur le curé défend avec raison Du serf à son seigneur toute comparaison ; Car, chez nous autres serfs, on trouverait infâme De voir aux yeux de tous s'ébaudir une femme. Lorsque de son mari, tué par le bourreau, La tête est à pourrir au-dessus^d'un créneau. »

— « Pouvez-vous insulter la noble châtelaine

Qui de tant de bontés fut pour nous toujours pleine ? Dit une jeune femme à ctjacque ** futur.

Si ce qu'on vous a dit hier, en ville, est sûr. L'effroyable malheur dont elle est accablée

Doit nous rendre indulgents pour sa raison troublée : C'est la folie ^ hélas I qui l'entraîne au plaisir. Pauvre dame I pour elle il vaudrait mieux mourir. Nous la verrons bientôt descendre dans la fosse. »

— « Non, reprit un vieillard, car sa nouvelle est fausse. On a dû la connaître à Clisson comme ici.

Et quand la châtelaine aujourd'hui chasse ainsi y C'est pour mieux démentir la calomnie infâme.

» Si la folie avait frappé la pauvre femme , Au lieu de la laisser errer sur le coteau.

On l'eût, c'est évident, retenue au château... On devrait t'arracher ta langue de vipère.

Mauvais gars, toujours prêt à mal dire, à mal faire. Car ton récit n'a pas un grain de vérité.

» Le jour même où tu dis , ô menteur effronté , Que du baron à Nante on exposait la tête.

On célébrait pour lui la plus brillante fête. Et la fête a duré pendant toute la nuit...

Et ce que je dis, moi, ce n'est pas un vain bruit. De grands feux ont là-bas brillé jusqu'à l'aurore Et le soleil lui-même a pu les voir encore...

» Maisj tenez ! voyez-vous passer soa blanc coursier ?

Elle tient sur son poing son gentil épervier... Évidemment^ vers nous la chasse se dirige. »

A ces mots Le Galois ressent comme un vertige : Oh I si Jeanne pouvait s'arrêter au château , Il verrait donc mûrir son espoir le plus beau !

Et, le cœur agité d'émotions diverses.

Il rentre dans le fort et fait baisser les herses.

A ce même moment, la dame de Clisson, A son vif épervier ôtant le chaperon , Disait : « Que dans les airs ton essor se déploie,

Et Dieu puisse à tous deux nous livrer notre proie ! »

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