‹ Jeanne de BellevilleChapitre 22 sur 91 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

A Jeanne^ qui restait sombre et silencieuse,

Avait ofiTert ses soins pour quitter Tétrier

Et glisser mollement de son haut destrier;

Puis^ du noble animal prenant en main la bride :

— « Châtelaine^ dit-il, souffrez que je vous guide,

A travers les détours de ce vaste manoir,

Vers la salle d'honneur qui doit vous recevoir.

Ce castel est fameux par plus d'un haut fait d'armes.

Mais jamais ses vieux murs n'avaient vu tant de charmes. y>

D'un sourire contraint payant ce bon accueil, Jeanne du fort maudit a dépassé le seuil.

Sur ses pas, les seigneurs qui lui servent d'escorte Franchissent, deux par deux, l'étroite et sombre porte. Et, devant leurs chevaux, en secret excités.

Qui se cabrent et font des bonds courts et heurtés. Ils poussent à dessein , mais comme par mégarde , En dehors de l'arceau les neuf soldats de garde.

A peine dans la cour, leur chef donne un signal : Tous, en cercle rangés, ont sauté de cheval Et , plus prompts que l'autour, dont l'aile se déploie , Puis qui tombe soudain comme un plomb sur sa proie,

Sur les soldats surpris ils se sont élancés Et^ d'un genou nerveux les tenant terrassés , Leur appliquent au cœur la pointe de leur arme^ Les menaçant de mort au moindre cri d'alarme.

Énervés par ce choc imprévu , les soldats Se laissent bâillonner et lier pieds et bras^ Avant qu'un cri d'appel ait pu se faire entendre Et sans qu'aucun d'entre eux essaie à se défendre.

Pendant ce temps, Herblain et deux ou trois seigneurs. Qui portent comme lui la trompe des veneurs , Font retentir les bois d'un joyeux air de chasse. C'est sans doute un signal qui traverse l'espace. Car, d'un ravin creusé dans les flancs du coteau. Bientôt des bruits de pas montent vers le château.

La Heuse a voulu fuir et tirer son épée ; Mais sa double espérance est à la fois trompée :

LE GALOIS DE LA HEUSE. yS

Quatre bras vigoureux ont enlacé son corps Et rendent impuissants sa rage et ses efforts. Après qu'on a lié ses mains, on le désarme.

Le vieux soldat ne peut retenir une larme :

O honte ! ô désespoir ! vainement son regard Parcourt avidement le cercle du rempart; Tout est désert, les tours, le mur et la courtine; Car lui-même, oublieux de toute discipline Et ne prenant conseil que de son fol orgueil , Il a, pour faire à Jeanne un plus splendide accueil , Disposé ses soldats aux abords de la salle Où devait s'étaler la scène triomphale.

Quoique désespéré, La Heuse a du sang-froid Et, pour gagner du temps , sait cacher son effroi : — « Châtelaine, dit-il, non, je ne veux pas croire Que de votre grand nom vous oubliiez la gloire. Les Clisson n'ont jamais fait actes de bandits. Et vous n'avez point part au crime ici commis. Si vous aviez voulu de La Heuse la perte, La Heuse aurait péri , mais par la force ouverte. Ces hommes ont forfait à votre volonté

Et vous allez nous rendre à tous la liberté. »

— « Vassal, dans tes liens cesse donc de te tordre. Mes officiers n'ont fait qu'exécuter mon ordre;

C'est moi seule , entends-tu ? moi, Jeanne de Clisson ^ Qui viens dans ce château punir la trahison. »

— « Eh bien donc , honte à vous ! car la chose est infâme Vous souillez votre nom et vous damnez votre âme... Mais non; je mets un frein à mon cœur irrité. Madame, écoutez-moi, voici la vérité.

» Vous voyez, j'ai vécu de nombreuses années, Et mes illusions, si j'en eus, sont fanées ; J'ai passé les trois quarts de mes jours dans les camps. Et dans nos temps troublés les crimes sont fréquents; La Heuse n'a donc plus de ces pudeurs farouches Que font pâmer d'effroi les actes un peu louches : Il sait que certain fait dont on est révolté Peut, à qui réfléchit, offrir un beau côté.

Je suis donc indulgent pour la force et la ruse : Qu'on s'en serve, et parfois même qu'on en abuse. Pourvu qu'on réussisse, eh! mon Dieu, c'est très-bien ^ Puisque la tin, dit-on, ennoblit le moyen.

Mais il est des forfaits si monstrueux. Madame, Que , si blasé qu'on soit, ils vous soulèvent l'âme.

» Le vôtre est de ceux-là , Madame; songez-y ! Quand^ sur votre signal^ ces hommes m'ont saisi, Qui vous avait ouvert les murs de cette enceinte ? C était j rougissez-en, Fhospitalité sainte.

Ah! vous ne songiez pas à cette énormîté, De violer les lois de l'hospitalité !

» Vous n aviez pas bien vu le fond de votre crime. Votre haine m'avait désigné pour victime, Et, comme un vieux soldat, connu par son grand cœur, Pouvait lutter longtemps... et demeurer vainqueur. Vous avez demandé le succès à la ruse.

» Eh bien, sur mon honneur! La Heuse vous excuse; Il vous admire même... Oui, quelqu'un d'aguerri N'aurait pas de mon toit sollicité l'abri ; Mais votre âme novice a commis cette faute... Vous ne pouvez plus rien sur moi : je suis votre hôte !

» Allons, repentez-vous d'un crime inachevé, Le Galois oublîra que vous l'avez rêvé ; Ou, je vous le prédis, tous les lieux, tous les âges. Peuples civilisés et peuplades sauvages.

L'univers tout entier crîra, sur mon signal : Le bras qui frappe un hôte est un bras déloyal. »

Jeanne, dont un sourire amer plisse la bouche, Marche droit à La Heuse et dit, d'un ton farouche Qui lui fait jusqu*aux os courir un long frisson : « Est-ce qu'on s'est montré loyal envers Clisson ? Et pourtant il était l'hôte du roi de France. »

La Heuse a tout compris, le crime et sa vengeance :

— « Oh ! dit-il, en poussant un sourd rugissement.

Dieu m'avait donc frappé d'un triple aveuglement?

Le récit de ce serf était trop véritable!...

Mais si l'histoire est vraie , elle est épouvantable.

Quoi ! son époux est mort de la main du bourreau ;

Nantes et Montfaucon n'en ont plus qu'un lambeau;

Les corbeaux et les chiens du reste ont fait leur proie :

Et j'ai vu resplendir hier ses feux de joie !

Et la voici qui chasse en pompeux appareil !

Et l'or de sa parure éclate en plein soleil !

Mais la femme n'est donc que mensonge et que feinte ,

Car celle-ci portait le masque d'une sainte...

« Ah ! je m'emporte à tort et vous avez raison ; Oui, je devais m'attendre à votre trahison :

La trahison sied bien à la veuve d'un traître.

» Mais de moi Ton se raille un peu trop tôt peut-être ; Car ce château^ par toi si lâchement surpris, O femme sans foi , tremble, il n'est pas encor pris. J'ai de nombreux soldats, et si, dans ma démence, Je les ai dispersés pour fêter ta présence, A mon premier appel ils vont se réunir Et sauront vous chasser, traîtres , et vous punir.

» On ne réussit pas tous les crimes qu'on tente ; Nous sommes plus de cent et vous êtes quarante. Or, si tes beaux seigneurs cachent avec tant d'art , Sous leurs habits brillants, leur dague ou leur poignard. Mes soldats sont armés de bonnes arbalètes Et leur carquois n'ont pas épuisé leurs sagettes : Ils pourraient à plaisir vous tuer tous de loin ; Mais il leur suffira de leur épée au poing. »

La Heuse avait repris toute son assurance Et son front vaniteux rayonnait d'espérance ; C'est que la garnison, instruite du danger.

Montait de toute part sur les tours se ranger. Chaque instant des soldats voyait croître le nombre. Et bientôt la muraille eut sa bordure sombre D'hommes couverts d'acier, vigoureux, aguerris, Et dont Tardeur guerrière éclatait en longs cris.

La Heuse les montrant d'un regard fier à Jeanne : — « Quoi î c'est donc sans profit que votre âme se damne > Les traîtres n'ont jamais que des triomphes courts. Vous avez trop longtemps écouté mes discours ; C'est de votre côté qu'ont passé les alarmes. Voyez-vous mes soldats qui préparent leurs armes ? Les viretons sont prêts et les arcs sont tendus : Un seul signe de moi, vous êtes tous perdus... ..

» Allons, ne mettez pas ma colère à l'épreuve. Je veux bien pardonner un caprice de veuve :

Le désespoir vous a mis la fièvre au cerveau ; Mais le jeu n'est pas sûr autant qu'il est nouveau... La Heuse n'aime pas à se voir pris au piège.

Et puisque ma pitié, Madame, vous protège, Hâtez-vous donc de fuir, vous et vos gens,... sinon Je pourrais avant peu retirer mon pardon. »

Pendant qu'il s'enivrait de sa menace folle , Jeanne, le regardant sans dire une parole. Lui montrait, à travers la porte du château, Plus de trois cents soldats qui. montaient le coteau , Bien armés et tout noirs de corselets de mailles.

Et La Heuse sentit se glacer ses entrailles ; L'espoir qu*il conservait, aux lèvres plus qu'au cœur, Il le vit s'envoler avec un ris moqueur.

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