‹ Jeanne de BellevilleChapitre 23 sur 91 · IV. — LE FLEAU DE DIEU · texte numérisé non relu

IV. — LE FLEAU DE DIEU

Péan de Malestroit , qui commandait les troupes^ Prit soin de partager ses soldats en deux groupes : L'un d'eux, formant ceinture aux murs du vieux manoir, A tout essai de fuite enleva tout espoir; L'autre vint se ranger près de la châtelaine. Les rangs étaient serrés : pourtant la cour fut pleine. Et les captifs tremblaient devant les yeux ardents De ces deux cents bandits armés jusques aux dents.

Olivier, par le bras traînant son jeune frère , S'était, avec Herblain, placé près de sa mère.

Quand au poste assigné chacun eut pris son rang. Un silence se fit, un silence effrayant :

Chacun , les yeux fixés sur les regards de Jeanne ,

Attend l'arrêt fatal qui sauve ou qui condamne,

Jeanne reste impassible à force de souffrir ;

Mais Le Galois comprend qu'il n*a plus qu'à mourir.

Quoiqu'il eût dans le cœur des sentiments d'esclave. En face d'un public Le Galois était brave Et, devant le péril , dès qu'il était certain^ Son front se redressait et devenait hautain.

Si c'est d'un noble orgueil que naît le vrai courage, La vanité souvent en reproduit l'image ; Mais on les reconnaît aisément à ce trait, Que l'un veut des témoins, quand l'autre est toujours prêt.

— « Châtelaine, dit-il, qui m'as volé mes armes,

Tu peux faire couler mon sang , mais non mes larmes.

Tout à l'heure j'ai cru, dans mon aveuglement,

Que ton attaque était un premier mouvement.

Un accès de fureur, un désir de vengeance

Eclos presque au hasard d'un excès de souffrance ;

Mais à présent je vois , à tes combinaisons.

Que tu n'es pas novice en l'art des trahisons.

Egorge-moi donc vite et m'épargne l'injure

De disputer ma vie à ton âme parjure.

LE FLÉAU DE DIEU. 8l

Tu dois être parfaite , et la déloyauté

A sans doute chez toi pour sœur la cruauté. »

Olivier, brandissant de ses deux poings sa hache , S'élançait pour frapper à grands coups le bravache ; Mais Jeanne le retint de la main et de Toeil : — « Laisse , enfant ; ce serait trop flatter son orgueil. Cet homme doit périr, mais de la mort d'un traître.

» Vil chien, toujours courbé sur les traces d'un maître , Tais-toi , si tu ne veux rude et prompt châtiment. Tout à l'heure ta voix me flattait bassement : Tu me croyais puissante, et ta lâche nature Attendait de ma main quelque grasse pâture ; Mais Jeanne de Clisson ne peut plus rien pour toi ; Je suis une proscrite : allons, insulte-moi...

» Ah ! tu baisses les yeux et gardes le silence ! Ah! la terreur enchaîne enfin ton insolence!

Tu fais bien de trembler, car nuls secours humains Ne sauraient désormais t'arracher de mes mains. »

— « Implorer ta pitié serait prière vaine ; Mais, du moins, par quel crime ai-je attiré ta haine ? » II. 4*

8a JEANNE DE BELLEVfLLE.

— « Ton crime I oh I tu le sais, làcht, aussi bien que moi : C'est d* avoir préparé le crime de ton roi.

» Quand à mon noble époux Edouard d'Angleterre , Devant toute sa cour, en plein jour, sans mystère , Rendit la liberté, sans vouloir de rançon.

Qui donc osa parler tout bas de trahison ?

» Ah ! tu rougis !... Tu vois qu'on m'a bien renseignée : C'est d'ici que partit la flèche empoisonnée. »

— a Officier de fortune et vivant loin des cours.

De quel poids près du prince ont été mes discours ? »

— a Sur ta part au forfait je ne suis pas trompée : Je te connais ; tu vends ton sang et ton épée

A qui les veut , pourvu qu'il t'en donne un bon prix.

Seul, tu n'aurais donc droit qu'à mon profond mépris ;

On ne va pas chercher un serpent dans la vase ,

Et ce n'est qu'en passant que mon talon t'écrase :

Ton venin ne pouvait atteindre mon époux.

Je cherche ici quelqu'un plus digne de mes coups.

» Regnaud de Montrelais ", seigneur de ce domaine. Désireux d'assouvir son envie et sa haine. Et dans ses noirs projets encouragé par toi ,

Page 1