VI. — L'EVASION
Je ne décrirai pas ce combat furieux; Non , d€*ces flots de sang je détourne les yeux : Je ne sais pas chanter ce que mon cœur condamne.
Le massacre touchait à sa fin, lorsque Jeanne,
•Qui bravait le péril à côté de ses fils ,
Entend hors de Tenceinte éclater de grands cris.
Elle sort^ elle court... et voit avec surprise
Une corde qui flotte à la muraille grise.
Et, le long de la corde, un homme qui descend,
Lqs habits déchirés et tout rougis de sang.
Les flèches et les traits volent comme la grêle : Leur sifllement aigu sans fin se renouvelle Et fait autour de lui tourbillonner la mort ; Mais il semble avoir fait un pacte avec le Sort. Il descend, et n a pas une seule blessure; Il descend, et son cœur qui tremblait se rassure : A son œil abaissé le sol paraît prochain.
Plus qu'un dernier effort : son salut est certain... Et sa voix bénit Dieu de sa miséricorde !
Quelqu'un sur le rempart vient de couper la corde.. • La Heuse, car c'est lui que Jeanne voit fuyant. Jette un grand cri de rage et tombe, en tournoyant.
Il reste sur le sol , étendu , sans haleine.
Dix à douze bandits, pleins de joie et de haine.
l'évasion. 95
S'élancent d'un seul bond vers luî^ pour l'achever...
Mais soudain Le Galoîs vient de se relever.
Aussi prompt que l'éclair, il traverse la foule Et, traînant le tronçon de la corde, l'enroule Au roc que vers la Maine il voyait se dresser, La lance dans le vide et s'y laisse glisser.
Le voici qui franchit la rivière à la nage :
Un nuage de traits le poursuit au passage ; Mais aucun ne l'atteint, et, sous les bois touffus , Il disparaît aux yeux de ses vainqueurs confus.
Malestroit, de retour, dit : « Je vais le poursuivre. » — « Non, répond Jeanne; il a gagné le droit de vivre. L'heure de son trépas n'a pas encor sonné; Mais qu'il tremble toujours : il n'est pas pardonné. Si le Ciel lui ménage un lambeau d'existence, Le Ciel le livrera plus tard à ma vengeance *^. J'attends patiemment : le traître m'est promis...
» Mais que sont devenus nos autres ennemis ?
De tous ceux qui vivaient dans cette forteresse Et qu'avait condamnés ma haine vengeresse.
Combien ont survécu ?» — « Madame, pas un seul î »
94 JEANNE DE BELLBVILLE.
— « Eh bien donc , que le feu leur serve de linceul.
j> Oui^ que des Montrelais Todieuse tanière^ Sous la flamme et le pic s écroulant pierre à pierre, Disparaisse ^ à ce point que la postérité Doute que ce manoir ait jamais existé '*,
» De sa destruction faites-vous une fête , Braves soldats; fouillez des caves jusqu'au faite; Payez-vous votre sang par un riche butin ; Que le reste du jour ne soit qu'un long festin. Quels que soient vos plaisirs^ ne craignez aucun blâme; Mais qu'on voie à la nuit ce château tout en flamme, Et que mes ennemis ^ regardant l'horizon , Disent : La France a tort de toucher à Clisson.
» Malestroit, présidez à l'œuvre expiatoire; Mais , lorsque sur le ciel s'étendra la nuit noire , Venez me retrouver, sans bruit... vous savez oîi? »
— « Madame, nous serons à minuit à ToufFou. >