‹ Jeanne de BellevilleChapitre 3 sur 91 · II. V · texte numérisé non relu

II. V

lO JEANNE DE BBLLEVILLfi.

De ce calme profond savourant la douceur^ Jeanne eût tressailli d'aise à ce site enchanteur.

Son âme poétique et jusqu'alors si pure^ Dans ses charmes secrets comprenant la nature^ Aimait à refléter les chefs-d'œuvre de Dieu , Comme Teau tranquille aime à sourire au ciel bleu; Mais cherchez donc le ciel au fond d'une eau troublée l Pour admirer encor, Jeanne est trop désolée ; La prière elle-même est muette en son cœur Et sa pensée entière est toute à son malheur.

Guillaume^ qui s'éveille aux fraîcheurs de la brise. Témoigne par des cris sa naïve surprise De voir, sous les eaux, fuir les peupliers du bord , Dont le tronc renversé se balance et se tord. Quant au vif Olivier, voudra-ton bien me croire ? Il reste assis, tranquille, en écoutant l'histoire De ces païens (ÏHerbauge^ outrageant le bon Dieu Et submergés un jour dans le lac de Grand-Lieu.

Mais se levant soudain : — « Merci de ta légende. De tous ces vieux récits mon oreille est friande. Mais je dois obéir à la faim que j'entends. »

LE REPAS CHAMPETRE. I I

Et^ faisant à grand bruit claquer ses blanches dents ^

Il saute vers sa mère : — « Avez-vous quelques vivres ?

Peut-être qu'au château mes vingt amis sont ivres ;

Moi^ je me crois à jeun , malgré mon déjeuner^

Tant dans mon estomac je sens le creux sonner !...

Mon père nous attend^ et ce serait dommage

De lui mener ses fils morts de faim en voyage :

Une mort glorieuse , on Faccepte parfois ;

Mais une mort ignoble ! oh f c'est mourir dix fois. »

Sentant toute l'horreur de cette verve folle, Herblain aurait voulu refouler sa parole ; Car la mère et l'épouse avait encor pâli , A ces allusions au forfait accompli.

Jeanne lui dit tout bas : « Vous prenez trop de peine : Ma douleur ne peut croître, Herblain , la coupe est pleine. Je dois m' accoutumer à ces coups imprévus :

Bientôt mon cœur meurtri ne les sentira plus. Autant que moi , d'ailleurs , Olivier est à plaindre : Trop tôt... dès cette nuit, sa gaîté va s'éteindre. »

Puis elle dit tout haut, en caressant ses fils. Car, près d'elle > Guillaume à ses jeux s'était mis :

a Olivier a raison : l'arbre vit par l'écorce. Nous avons tous besoin ce soir de notre force : Je vais donner l'exemple... et ceux qui m'aimeront Ici y comme partout et toujours , me suivront. »

Sur les bancs, aussitôt on ouvrit les corbeilles : Un jambon,' les fruits mûrs du verger et des treilles, Du pain blanc et du vin, tel était le menu Offert à l'appétit à venir ou venu ; Et, l'esquif amarré près de la rive agreste, Jeanne fit les honneurs de ce festin modeste.

Jeanne et le vieil Herblain, prévoyants du danger. Subissaient par raison le besoin de manger ; Mais au fond de leur cœur grondaient de tels orages. Que des ombres passaient souvent sur leurs visages.

Les enfants, au contraire, et les trois mariniers Aux plaisirs du repas se donnaient tout entiers : La joie étincelait dans toutes leurs paroles , C'était un feu croisé des gaîtés les plus folles; Et leurs propos bruyants, leurs rires et leurs cris Réveillaient dans les bois les oiseaux endormis ;

Et Jeanne refoulait sa douleur grandissante , De peur d'effaroucher cette joie innocente.

LE REPAS CHAMPÊTRE. l3

Certe, aucun des témoins de ce charmant tableau^ Les marchands remontant la Sèvre en leur bateau , Les enfants, les rameurs, le pauvre Herblain lui-même. Malgré les noirs desseins roulant sous son front blême. Nul n'aurait soupçonné refifroyable projet Auquel la châtelaine, en souriant, songeait.

Chacun eût admiré, mélangés avec grâce, La douceur de la femme et Torgueil de la race. Car Jeanne garde encor dans ce chétif bateau La même majesté qu'en son noble château; Mais s'ils avaient appris ce qui l'amène à Nante, Tous auraient, même Herblain, reculé d'épouvante ; Car la Furie antique aux cheveux de serpents, Le Diable aux yeux de flamme et qui grince des dents. Les Fables et l'Histoire en leur tragique empire. Et ces sombres rêveurs, Dante, Eschyle, Shakspeare, Nul œil n'a jamais vu, nul esprit inventé Ce que Jeanne médite en ce beau soir d'été.

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