III. — LES RENCONTRES DE NUIT
La collation faite et tout remis en place ^ Le canot démarré s'élance et fend l'espace ; Car les marins , ayant réparé leur vigueur.
Faisaient crier la rame et nageaient de tout cœur. Ils vont : et le soleil, derrière un massif d'aulnes, Se couche; l'horizon assombrit ses tons jaunes. Et, sous ce jour douteux , qui tourne à la pâleur. Tout se mêle et se fond, la ligne et la couleur. Us vont : la nuit qui vient laisse traîner ses voiles; On commence à compter dans l'air brun les étoiles ; Une humide fraîcheur monte en léger brouillard ; On n'entend plus chanter que le flot babillard ; Le vent est faible, et tiède, et doux comme l'haleine Du bel enfant qui dort près de la châtelaine... Toujours silencieuse et dont l'œil fixe luit.
— « Vrai Dieu 1 dit Olivier, c'est une belle nuit ; Nos bourgeois, à Clisson, ont beau temps pour leur fête Ce n'est pas étonnant : pour mon père elle est faite..
LES RENCONTRES DE NUIT. l5
Je ne sais ce qu'au Ciel a fait notre maison , Mais le Ciel a toujours protégé les Clisson ; Demandez-le plutôt à mes deux gouvernantes. »
— « Vous en aurez la preuve en arrivant à Nantes , Dit Jeanne amèrement} mais d'ici là^ mon fils^
Ne me fatiguez plus de propos étourdis. »
— « Je ne sais pas en moi ce qui peut vous déplaire^ Mais contre moi toujours vous semblez en colère : Je ne puis dire un mot , je ne puis faire un pas ,
Sans que vous me grondiez, soit tout haut, soit tout bas. »
Olivier va s'asseoir, n'ayant pas de réponse; Et Jeanne en ses projets de plus en plus s'enfonce... Oh ! son noble mari, comme ils l'ont outragé î Mais aussi, dès demain, comme il sera vengé !
La barque va toujours, toujours aussi rapide, Sous les étoiles d'or montant dans l'air limpide. Olivier, que l'ennui commençait à gagner, Voit une masse sombre en cercle s'aligner, Oîi flottaient dans la nuit cent clartés nébuleuses. Dont les reflets tremblaient dans les eaux vaporeuses : Est-ce un Argus géant entr'ouvrant ses cent yeux ?
l6 JEANNE DE BELLEVILLE.
Est-ce un astre brisé tombé du haut des deux , Et ces points si brillants en sont-ils les parcelles ?... Tous ces feux, Olivier, sont de pâles chandelles : C'est le bourg de Vertou , qui, du haut du coteau. S'échelonne et descend jusques au bord de Teau. Son rieux couvent, perché sur la brune colline , Disperse au loin les sons de la cloche argentine , Car ces naoines , dont Dieu seul occupe le cœur. Avant de s'endormir vont prier le Seigneur.
Et Jeanne se disait, l'âme désespérée.
En passant au-dessous de l'église éclairée :
a Ceux qui peuvent prier sont bien heureux; mais moi, Prier m'est impossible, et Dieu sait trop pourquoi ! Il me commanderait l'oubli de mon offenre...
Je veux bien pardonner, mais après la vengeance. »
Quand on n'entendit plus tinter qu'en sons lointains La cloche du couvent des noirs Bénédictins, La Sèvre, jusqu'alors presque toujours déserte. Offrit, quoique plus large et d'arbres moins couverte , A nos rameurs de nuit des dangers sérieux ; Car de nombreux bateaux, se croisant avec eux. Les effleuraient souvent de leurs pesantes rames.