LES DEUX AMIS. I I I
Uautre vieillard qui tremble, incertain de son sort. Attend à deux genoux, aussi blême qu un mort.
Jeanne , tout absorbée en un sombre silence , Semble en ses profondeurs sonder sa conscience ; Vers le ciel tout à coup elle élève la main.
Et son œil resplendit d*un éclat surhumain.
Tous les seigneurs rangés dans la salle autour d'elle Pressentent quelque scène atroce et solennelle.
— « Dieu juste^ Dieu vengeur, dit Jeanne^ jusqu ici. Quand ma voix prononça des arrêts sans merci. J'ai senti dans mon cœur des révoltes secrètes : Le pardon eût souvent trouvé mes lèvres prêtes. Si je n'avais pas craint de te désobéir...
Car je ne suis pas faite, ô mon Dieu, pour haïr.
» Mais lorsque le hasard, ou plutôt ta justice. Voulant sans doute au crime égaler le supplice. Amène de si loin et jette en mon pouvoir Un de ceux dont l'arrêt me voue au désespoir ; En face de cet homme, aussi lâche que fourbe. Dont le front à mes pieds s'humilie et se courbe : La haine, dans mon sein allumant tous ses feux.
Fait un souhait de mort de chacun de mes vœux ^ Et je n'éprouve plus ni pitié ni scrupule.
J'attise avec bonheur la flamme qui me brûle ; Mais parmi les tourments^ même les plus cruels^ Qu'ait jamais inventés la fureur des mortels , Je n'en trouve pas un qui plaise à ma vengeance.
» Oh ! que n'ai-je ma part de ta toute-puissance, Et^ fondant eh un seul tous les maux de l'enfer^ C'est ce supplice-là que cet homme eût souffert ! »
Jeanne, en disant ces mots, semblait lancer la foudre. Le Juge épouvanté, se traînant dans la poudre. Criait, en soulevant ses maigres bras tremblants :
— a Madame , ayez pitié d'un homme à cheveux 'blancs. »
— « L'honneur de la vieillesse, oh! c'est moi qui le venge : Tes cheveux sont souillés et de sang et de fange.
Oui, tout ce qui commande ici-bas nos respects.
UN ARRÊT POSTHUME. I î 3
Tu Tas déshonoré par tes vices abjects^
O vieillard sans vergogne ^ ô soldat sans vaillance^
Chevalier sans honneur^ juge sans conscience...
Que dis-je? un juge ! oh I non, tu n'es qu'un assassin. »
Et Jeanne alors , tirant un poignard de son sein :
— « Clisson , ô mon époux , si loyal et si brave. Je rougis de t'ofifrir le sang de cet esclave :
La victime est , hélas ! trop peu digne de toi , Mais ne vois dans sa mort qu'un gage de ma foi. »
Et Jeanne, d'une main convulsive et peu sûre, A saisi du vieillard la blanche chevelure , Pendant que l'autre bras lève sur lui le fer :
— « Je devrais te plonger sans pitié dans l'enfer ; Mais, chrétienne , je veux en toi respecter l'âme Que Dieu te donna pure et que tu fis infâme. Lave donc ton forfait dans un dernier remord
Et prie... Oui, mais sois court, car j'ai soif de ta mort. »
Et le Juge, essayant ses dernières défenses.
Cria : « Pardonnez-nous, ô mon Dieu , nos offenses. Comme nous pardonnons à qui nous offensa. »
Sur la face de Jeanne un nuage passa.
Repoussant du vieillard la chevelure blanche Et jetant son poignard au loin, son front se penche... Soudain se redressant : — « Je ne puis pourtant pas , Cher Olivier, laisser impuni ton trépas !
Être juste, ô mon Dieu, n'est pas être cruelle; Tu reçus mes serments et j'y serai fidèle :
Des préceptes sacrés cet homme abuse en vain ; Il n'en mourra pas moins, s'il échappe à ma main.
» Péan de Malestroit, âme droite et loyale.
Et vous , nobles seigneurs, vous tous qu'en cette salle Rassemble autour de moi l'espoir du châtiment : Lorsque luira le jour du dernier jugement, Quand nous comparaîtrons au tribunal suprême'. Devenez mes témoins, 6 compagnons que j'aime ; Que je vous trouve encor debout à mon côté.
» Et si quelqu'un m'osait taxer de cruauté , Oh ! dites, pour m'aider à subir mon épreuve : Dieu juste , de Clisson nous avons vu la veuve Sous son poignard levé tenir son assassin.
Et son poignard tomba sans lui percer le sein.
» Ne va pas te bercer d'une espérance vaine.
Vil complice du Roi ; je conserve ma haine^ Et tes lâches efforts ^ traître ^ pour l'apaiser, Bien loin de l'amortir, n'ont fait que l'aiguiser.
» Oh ! oui, si je renonce à me faire ton juge. Peut-être, ô chevalier, n'est-ce qu'un subterfuge : Clisson a dès longtemps disposé de ton sort ; Ce n'est plus moi, mais lui qui te condamne à mort.
» O toi qui vis mourir ton maître, Herblain, avance, Et de Clisson mourant redis-lui la sentence. »
Au fond de ses terreurs le vieillard retombé Cachait entre ses mains son front pâle et courbé.
Il ferme en vain les yeux ; une ombre vengeresse De ses yeux clos se raille et devant lui se dresse... Et puis tout s'éclaircit, tout redevient vivant ; Il revoit le tableau qui le poursuit souvent : Et le Grand-Châtelet , et sa bruyante place , Et les deux échafauds se regardant en face.
Et, sur le noir tapis, ce grand et fier baron. Dont le geste ou la voix lui fait baisser le front...
Pitié, Seigneur, pitié I car tout s'anime encore : Voici du condamné la voix grave et sonore...
Non, ce n'est pas Clisson qui parle, c'est Herblain; 'Mais le Juge retrouve un écho dans son sein. Qui rend aux fiers adieux dont Herblain dit les termes Leurs accents d'autrefois, si mâles et si fermes.
— « Vous tous, beaux chevaliers, plus prudents que hardis, Qui, courbant sous le joug des fronts abâtardis. Vous laissez atteler aux fonctions de juges.
Hâtez-vous de chercher quelques secrets refuges. » Je laisserai deux fils, orphelins de par vous; Leur mère leur dira : Si je n'ai plus d'époux. Si vous êtes privés des caresses d'un père.
Si tous nous n'avons plus que honte et que misère , C'est que vingt chevaliers ont , pour plaire à leur roi , Pris ses désirs pour règle et ses ordres pour loi ; Et notre unique ami , leur lâche complaisance L'a tué, sans pitié, malgré son innocence. »
— « Ce que disait Clisson, je l'ai dit à mes fils. Et tous de votre arrêt nous vous gardons le prix... » Continuez, Herblain, l'immutable sentence. »
Les seigneurs frémissants écoutaient en silence.
— « Tremblez, beaux chevaliers, car mes fils ont grandi; Leur corps est vigoureux et leur cœur est hardi.
Vous leur appartenez ! oui*, tous tant que vous êtes ! Sous leurs glaives vengeurs tomberont vos vingt têtes. Vous vous cachez en vain : ils vous reconnaîtront Aux taches de mon sang qui marquent votre front. »
— « Je suis, dit Olivier, bien jeune; mais peut-être Ai-je un bras assez fort pour châtier ce traître :
Ma hache sur son cou va bientôt s essayer.
Car ta dette, mon père, oh ! je veux la payer. »
— a Sois béni, noble enfant, de ta colère sainte; Mais étouffe en ton co^ur et Tinjure et la plainte : Connaissons les arrêts par ton père dictés
Et qui tous , quels qu*ils soient, seront exécutés. » Tu nous fais bien souffrir, Herblain; n'importe, achève.
— « Grâce! grâce! Madame... Ah! quel horrible rêve! »
— « Un rêve ! oh ! non, hélas ! tout n'est que trop réel. Mais poursuis donc, Herblain, cet arrêt solennel. »
Il 8 JEANNE DE BELLEVILLE.
— tt Jouissez de ma honte et n en soyez pas sobres; Car votre mort à vous sera pleine d*opprobres
A ce point, que vos fils, honnis et dépouillés. Rougiront de porter des blasons trop souillés. Ne pouvant les laver, malgré toutes leurs larmes , Ils quitteront vos noms, ils quitteront vos armes. Personne ne saura quels vous avez été ; Uon ne connaîtra plus que votre lâcheté...
L'oubli vous offrira ses ignobles refuges :
En racontant ma mort , si l'on cherche mes juges , L'Histoire répondra, dans ses justes dédains : On ne sait plus les noms de ces vingt assassins! »
Le Juge se roulait d'effroi dans la poussière. Olivier se jetant dans les bras de sa mère :
— « Pauvre mère adorée, oh ! que tu dois souffrir ! Cet homme, tu l'as dit, cet homme va mourir; Mais mon père a légué ma vie à sa vengeance : Laisse-moi disposer seul de son existence.
Je sais comment lui faire expier son forfait ; Sa honte nous paîra le mal qu'il nous a fait. Mère , ici restez donc avec mon jeune frère.
Et tous deux priez Dieu pour l'âme de mon père...
» Vous , M^lestroît , traînez cet homme dans la cour. Et qu'il maudisse Theure oîi son œil vit le jour. »
Brisé par la douleur qui Taccable et le navre , Le vieillard s'est laissé porter comme un cadavre.