XII. — LES ROUTIERS EN GAIETÉ
Au milieu de la cour flamboyaient de grands feux. Qui roulaient sur le ciel leurs tourbillons fumeux , Et des flancs du fort même, oti brûlait l'incendie. Jaillissait une flamme incessamment grandie.
Les routiers tout sanglants, qui, depuis le matin. Se gorgeaient sans mesure et de cidre et de vin. Près des larges brasiers formant différents groupes. Aux tonneaux défoncés puisaient à pleines coupes. L'ivresse et la gaîté leur servant d'échansons. C'étaient des rires fous et de folles chansons; Puis, les mains s'enchaînant tout à coup pour la ronde, La danse tournoyait , hurlante et furibonde.
Aussi^ quand le vieillard^ dans la cour descendu ^ Vit la ronde infernale, il se sentit perdu.
— a Herblain^ dit Olivier, fais retentir ta trompe; Il faut que cette orgie à Tinstant s'interrompe. Tâche qu'autour de moi tous viennent se ranger^ Car ce sont ces démons qui doivent nous venger. »
Aux sons du cor d'Herblain la ronde s'est rompue; Les routiers j redoutant une attaque imprévue. Accourent et, formant un cercle aux rangs nombreux ^ La main sur leurs poignards , l'interrogent des yeux.
Olivier, s' élançant sur un degré de pierre, Étend le bras et dit, d'une voix haute et fière : a Vous n'êtes menacés , amis, d'aucun danger Et, si de vos plaisirs je viens vous déranger. C'est que je vous apporte une nouvelle joie... Oui, battez tous des mains, car voici votre proie. Cet homme, qui se tord lâchement à mes pieds- Et cache en ses genoux ses traits terrifiés, A commis un forfait d'une nature telle.
Qu'il faut pour le punir une peine nouvelle.
La mort n'y suffit pas : ce prévaricateur Doit voir souiller son nom d'un complet déshonneur.
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» Vous pouvez mesurer son méfait à ce signe , D'entendre ainsi parler^ sans que le cief s'indigne. Sans que la foudre gronde et que l'éclair ait lui. Un enfant, comme moi, d'un vieillard, comme lui.
» Aidez-nous donc, amis, à châtier son crime. Pourvu que vous gardiez la vie à la victime.
Versez-lui sans mesure et la honte et l'affront ; Oui, qu'il en soit sali des pieds jusques au front... Cet homme est un jouet que je vous abandonne.
» La bourse que voici, pleine d'or, je la donne , En prix, à ceux de vous qui sauront inventer Quelque outrage qu'on n'ait jamais osé tenter. »
Un hourra de bonheur accueille la harangue.
Tel qu'un tigre, qui suit des yeux et de la langue La biche sur laquelle il s'apprétTî à bondir. Tel de chaque soldat on voit l'œil resplendir, A l'espoir de gagner la bourse d'or promise.
Le vieillard , pantelant sous cette convoitise , Crie, en faisant pour fuir un inutile effort : « Je ne demande plus pour grâce que la mort. »
— « Allons^ dit Olivier, commencez son supplice; Quoi que vous puissiez faire, il n'aura que justice. »
Je ne souillerai pas, ô lecteurs, votre esprit Du détail des horreurs que cet homme souffrit. L'injure, les soufflets, les crachats à la face Ne sont de ses tourments que la simple préface : Non content des affronts dans T Histoire enfouis. Pour lui l'on inventa des affronts inouïs; Et, pour trouver l'outrage ou sanglant ou grotesque. Fiez-vous, ô lecteurs, à cette soldatesque Qui se gorge de vin et veut se gorger d'or 1
— «Oh ! grâce ! grâce ! assez ! » — « Non! dît l'enfant. Encor! »
Et le supplice atroce alors se renouvelle.
Aux applaudissements de la bande cruelle.
La troupe est gaie et veut varier son plaisir : On dépouille cet homme, on le force à courir ; Et chacun le poursuit; et quiconque l'attrape. Du plat de son épée ou de son pied le frappe... Si l'haleine lui manque et qu'il s'arrête un peu , On lui jette, en riant, des tisons tout en feu.