J-ES RENCONTRES DE NUIT. I
Les uns, sous leurs flancs noirs faisant rouler des lames Et chargés* jusqu'aux bords d'hommes silencieux, Affectaient je ne sais quel air mystérieux :
L'œil , parfois, y croyait voir briller les écailles Des haubergeons d'acier et des cottes de mailles.
— « Oui, se disait Herblain, qui, lui , n'hésitait pas, Malestroit est fidèle et ce sont nos soldats. »
Les autres lourds bateaux, pleins de rumeurs bruyantes. Ramenaient au logis, de la foire de Nantes, Les marchands, les bourgeois, les serfs des environs. Le bruit des voix couvrant le bruit des avirons, Olivier écoutait, mais sans y tenir guères; Presque tous, en passant, ne parlaient que d'affaires. Mince était le plaisir, surtout pour un enfant , . D'entendre ces bourgeois prendre un air important. Pour vanter les produits, plus ou moins profitables. Ceux-ci de leurs greniers, ceux-là de leurs étables.
Quand, montrant un bateau, par son bruit dénoncé :
— « Chut 1 le nom de Clisson vient d'être prononcé; Écoutons tous, dit-il; on parle de mon père...
Ma mère, priez donc maître Herblain de se taire. »
l8 JEANNE DE BELLEVILLE.
Et Jeanne^ comme* Herblain, tremble sous un frisson.
— a Je te dis que c'est bien le seigneur de Clisson : Je Tai vu trop de fois pour ne pas le connaître. »
— «c Je ne contredis pas et cela peut bien être ; Pourtant je n*en crois rien. » — « Tu me fais enrager : J'ai reconnu sa tête. » — « Elle a dû bien changer. »
— a On changerait à moins; mais son front haut et large. Et ses sourcils épais^ si noirs et que surcharge... »
Le. bateau s'éloignait... Pour en entendre plus, Le pauvre Olivier fit des efforts superflus.
Serrant sa mère alors de ses mains carressantes :
— « J'avais deviné juste et mon père est à Nantes. Comme il doit lui tarder de nous voir arriver ! Mais notre lourd bateau ne sait que dériver... Allons, ramez plus fort et hâtez notre course :
J'ai pour chacun de vous un sou d*or dans ma bourse. » •
— a Parmi tant de bateaux courir est défendu ; Mais nous regagnerons bientôt le temps perdu :
Passé le pont Rousseau '', dont là-bas on voit l'ombre , Nous pourrons naviguer très-vite et sans encombre. La lune va, d'ailleurs, avant peu se lever, Et dans une heure au plus nous devons arriver. »
L ARRIVÉE A NANTES. rlÇ