LA TEMPETE. I
Quand fondit sur ks nefs la première rafale , Comprenant le péril , le curé devint pâle :
— « Prions pour eux ^ dit-il ^ car les voilà perdus^ Si du Seigneur nos vœux ne sont pas entendus. Le calme qui va suivre est un calme perfide : Ce nuage qui monte au fond du ciel livide , C'est cet horrible grain que vous connaissez trop. Devançant l'aigle au vol, le cheval au galop, Il franchit Thorizon d'un seul coup de son aile , Et la mort est partout sa compagne iSdèle. »
Les pécheurs regardaient le même coin des cieux Que le prêtre observait d'un regard anxieux^ Et^ voyant accourir la nue aux sombres lignes^ D'un geste involontaire aux nefs faisaient <les signes, Quand soudain sur le sol ils furent renversés , Au choc impétueux des airs bouleversés.
Un effroyable bruit , le bruit de cent tempéteà. Passait d'un vol rapide au-dessus de leurs têtes... L'irrésistible grain ne dura qu'un moment^ Mais le cap frémissait dans son ébranlement.
Lx>rsqu'enfin les pécheurs meurtris se relevèrent y Que sur Fonde et le ciel leurs regards se fixèrent , Un spectacle nouveau frappa leurs yeux surpris. Et répouvante à tous arracha de grands cris.
Vers Pont-FAbbé courait un sombre et lourd nuage ; Mais au-dessus des flots, au-dessus du rivage. Le ciel avait été nettoyé par le grain Et les astres brillaient dans son azur serein; La mer s était calmée en partie , et la houle Commençait d'aplanir son pli qui se déroule...
Mais, hélas ! et voici d'où venaient les terreurs Qui sur les hauts rochers étreignaient tous les cœurs : Derrière les écueils, dont les masses muettes Découpent sur le ciel leurs sombres silhouettes , Que ne colore plus le grand navire éteint ; A l'endroit où les nefs dressaient dans le lointain. Sur le balancement de leurs carènes brunes , Et leurs doubles châteaux, et leurs mâts, et leurs hunes , Et de leurs longs haubans le fil aérien.
L'œil s'efforce de voir et n'aperçoit plus rien.