LE CONVOI FUNÈBRE. I
La mer ne lâcha pas une seule victime ; On arracha sans doute aux fureurs de l'abîme , Au prix de grands périls , des centaines de corps ; Mais le glas eut raison de sonner pour les morts.
Quand parurent à TEst les premiers feux de Taube ^ Quand j le jour éclairant ce que la nuit dérobe , On put compter enfin ^ sur le sable étendus, Les cadavres saignants , livides^ demi-nus ; En voyant tous ces corps dont Torage a pris Tâme^ Le curé dit : « Il manque et l'enfant et la femme ! Mes amis y cette femme hier sauva vos jours ^ Et l'enfant est son fils... Cherchons, cherchons toujours. Puisque leur vie, hélas ! est à jamais éteinte. Que tous les deux au moins dorment en terre sainte. »
Et le pauvre vieillard, versant des pleurs amers, Côtoya bien longtemps le flot bruyant des mers. Cherchant, cherchant toujours et l'enfant et la femme.
Lorsque l'espoir enfin disparut de son âme :
— « Emportons à Pen-Marc'h, dit-il, ces pauvres corps; Nous chanterons sur eux la grand'messe des morts ;
l68 JEANNE DE BELLEVILLE.
Puis , comme par Forage unis par la prière , Ils* iront reposer dans notre cimetière.
» Mais ici y mes amis ^ prions , à deux genoux , Pour la femme au grand cœur qui prit pitié de nous. S'il faut que l'Océan garde , hélas ! sa dépouille , Et qu'un impur poisson la dévore et la souille, Si son corps ne doit pas dormir enseveli^ Que ses bienfaits du moins échappent à l'oubli.
» Oui^ mes enfants, je veux, dans notre pauvre église^ Je veux faire graver sur une pierre grise.
Pour que nos descendants puissent bénir son nom : Pen-Marc'h fut épargné par Jeanne de Clisson. »
Et comme il précédait le cortège lugubre Qui montait vers le bourg, sous Fair vif et salubre. On le vit s'arrêter brusquement bien des fois. Et faire, en soupirant, le signe de la croix.
Mais soudain le vieillard se tourna vers les vagues^ Dans ses regards flottaient des espérances vagues , Et, murmurant un nom terrible, mais chéri :
— a Est-il bien sûr, dit-il, qu'ici tout ait péri ? »
LE FIDÈLE KERGOFF. I 69