I-E FIDÈLE KERGOFF. I7I
Un retard d'un quart d'heure^ et le Ciel irrité. Lâchant enfin la bride à ce grain qui s'apprête j Vous aura pour toujours coupé toute retraite. Restez, mais sachez bien que nous sommes perdus. »
— « Eh bien ! dit Olivier, c'est un motif de plus ;
S'il faut que vous mouriez, nous mourrons tous ensemble : Mets ta main sur mon cœur et tu verras s'il tremble. »
— « Je te bénis, dit Jeanne, avec un court frisson : Nous mourrons, Olivier, mais dignes des Clisson.
» Tais-toi, Kergoff; ton sort ou propice ou funeste. Nous le partagerons, quel qu'il soit, car je reste. »
— « Madame, dit Herblain, tombant à ses genoux, Songez à vos enfants, songez à votre époux.
Votre époux a reçu vos serments de vengeance. Et vous n'avez rien fait pour laver son offense. Vous avez au hasard frappé des innocents.
Mais tous ses meurtriers, hors un seul, sont vivants.
» Si vous ne voulez pas l'entendre vous maudire. Quand vous Tirez rejoindre, il faut pouvoir lui dire : Ces juges qu'en mourant tu léguas à mes coups.
Tes juges ne sont plus ; }e les ai tués tous...
» Et ses fils y quUl aimait cent fois plus que lui-même^ Qu*absents^ il caressa de son regard suprême Et qui devaient un jour^ relevant sa maison^ D'une splendeur plus grande illustrer son vieux nom , Uespoir qu'il mit en eux n'est donc qu'une chimère ? Vous allez les livrer à la mort^ vous leur mère!
» Aux offres de Kergoff, allons^ résignez-vous, Au nom de vos enfants, au nom de votre époux. »
Des paroles d'Herblain, du vieil Herblaîn en larmes^ Jeanne semblait subir à son insu les charmes ; On lisait dans ses yeux son indécision Et son sein se gonflait sous son émotion.
Mais^ levant tout à coup son regard sur l'orage, La grandeur du péril lui rendit son courage :
— «Vieux Kergoff, vieil Herblain, du fond du cœur, merci ? Ces bonheurs qu'à mes yeux vous faîtes luire ici. Mes deux enfants sauvés, ma vengeance assouvie, Je les achèterais volontiers de ma vie; Mais je ne puis aller jusqu'à la lâcheté !
Tout bonheur qui fait honte est trop cher acheté : Or, mes fils rougiraient de mon présent funeste... Pour mourir avec vous , s'il faut mourir, je reste. »
LE FIDÈLE KERGOFF. 173
La châtelaine à peine avait lancé ces mots , La rafale passa /bouleversant les flots.
Les trois vaisseaux de Jeanne et ceux qui leur font face Bondissent sur la mer, mais sans qu'une ancre casse ; On entend seulement leurs membrures crier.
Et, d' instinct j les marins se sont mis. à prier ; Jeanne embrasse ses fils, doux objets de son culte...
Quand la courte bourrasque eut éteint son tumulte, Jeanne, élevant la voix, s'écria : « Mes amis. Notre Dame a reçu les vœux que je lui fis.
Puisqu'elle a loin de nous écarté la tempête. Ensemble nous irons lui payer notre dette :
Trois vaisseaux, imitant ceux qu'elle a défendus. Seront à son autel par nos mains suspendus ; Et de plus , soyez tous témoins de ma promesse , J'y ferai tous les ans chanter une grand'messe.
» Chassez donc de vos cœurs toute crainte, ô marins : Nous reprendrons la mer sous des deux plus sereins. En bravant ces vaisseaux qui comptent sur leur nombre. »