VI.— LE DEPART POUR LOC-TUDI
Jeanne reste insensible à cette voix aimée.
Et pourtant la tempête était déjà calmée :
Le choc des flots semblait moins bruyant et moins dur, Et Ton voyait au ciel de larges pans d'azur.
Profitant du repos des vents et de la lame , Les marins ont repris le timon et la rame , Et la barque, cédant aux avirons luisants.
Vers Kérity glissait à travers les brisants , Quand Herblain se rapproche et dit d'une voix basse : « Changez de route, enfants , je vous en prie en grâce. Nous pourrons attérir de tout autre côté.
Mais aller à Pen-Marc'h, c'est de la cruauté.
» Ne voyez-vous donc pas, tout le long du rivage, Ces horribles témoins de notre affreux naufrage ? Et, parmi tant de corps flottants, pas un seul cri Ne nous promet l'espoir de sauver un ami.
» Hâtons-nous donc de fuir, car ma pauvre maîtresse , Qui succombe déjà sous le poids qui l'oppresse.
iSa JEANNE DE BELI^^ILLE.
S'il lui fallait revoir ses navires broyés Et heurter son esquif à ses soldats noyés ^ Par ce hideux spectacle à jamais poursuivie , Ma maîtresse y perdrait la raison ou la vie. »
Émus par le discours d'Herblain^ les matelots Laissent leurs avirons suspendus sur les flots; Mais^ le cœur encor plein d'un reste d'épouvante Et craignant un troisième assaut de la tourmente , Leurs yeux et leurs désirs restent tournés au port Qu'ils sont certains d'atteindre avec un peu d'effort Le timonier hésite à détourner la barre.
— « Votre hésitation , dit Herblain, est barbare. La dame de Clisson , dans son accablement, Avait droit de compter sur plus de dévoûment Et ses bontés pour vous sont mal récompensées.
» Je ne sais pas quel est le fond de vos pensées. Mais, en sacrifiant à la peur le devoir.
Vous pourriez vous leurrer d'un dangereux espoir.
» Oui, si vous succombez à votre lâche envie. Le trépas vous attend où vous cherchez la vie. Car les gens de Pen-Marc'h peuvent se souvenir
LE DÉPART POUR LOC-TUDI. l83
Du dessein qui chez eux ce soir vous fit venir.
n Ces vaisseaux de leur duc brisés contre la côte , Et brisés , songez-y l par votre seule faute , Ne doivent pas^ non plus , rendre leurs cœurs cléments , Et vous pourriez payer leurs pleurs de vos tourments.
» Gagnons donc Loc-Tudi^ qu'il est aisé d'atteindre. Pour ma maîtresse et vous^ là^ rien, plus rien ! à craindre ; Car Jean de Pont-FAbbé ***, de qui dépend ce port. Est parent des Clisson et Tami des Montfort , Et, pour ses deux neveux rendus à ses caresses. Vous pouvez, à bon droit, compter sur ses largesses. »
Les marins, sans répondre, ont repris l'aviron , Et la barque a tourné sous la main du patron.
Jeanne, toujours assise et la tête courbée.
Dans son noir désespoir est restée absorbée : L'éclair peut la frapper ou la mer l'engloutir. Qu'importe ? elle mourrait sans même le sentir. Son âme est sans organe et ne vit qu'en soi-même.
Elle songe à ses fils, à ses deux fils qu'elle aime. Et pourtant elle voit d'un œil indifférent Olivier et Guillaume à ses côtés pleurant.
Si sa main sur leurs fronts se pose et les caresse , Son cœur ne transmet plus à ses doigts sa tendresse. Et sa douleur ignore , hélas ! Tardent baiser Qu'Olivier lui prodigue en vain pour Tapaiser.
Nul n a donc entendu, dans le douloureux groupe. Les conseils échangés à bord de la chaloupe ; Aussi, quand Olivier, au tournant d'un rocher. Voit s éloigner le port qu'il a vu s'approcher :
— « Pourquoi donc avons-nous, dit-il, changé de route? Attention! marins; vous vous trompez sans doute. »
— « Notre route est changée, oui, c'est vrai, mon enfant. Mais c'est sans nous tromper, dit Herblain triomphant : Dieu relève parfois ceux que sa main châtie !
» Le Sort n'a contre nous gagné qu'une partie; La revanche , Olivier, dès demain nous attend : Pont-l'Abbé nous rendra ce que Pen-Marc'h nous prend. »
Aux paroles d' Herblain , Jeanne en sursaut se lève , Et son œil lance au loin des éclairs, comme un glaive.
— a Aiglons, ouvrez votre aile et prenez votre essor : Votre aire, ô mes enfants. Dieu vous la garde encor.
LE DÉPART POUR LOC-TUDI. l85
» En vain le roi de France a détruit mes armées ; En vain sur mes trois nefs les eaux se sont fermées ; En vain tous mes soutiens dorment au fond des flots , Sauf un pauvre vieillard et quatre matelots ; En vain la mer peut-être, et les vents, et les astres , Combinent leurs fureurs pour de nouveaux désastres : De leurs succès d'un jour mon courage se rit. Car je marche. Seigneur, où ta main me conduit.
» Tu m'as comme un devoir imposé la vengeance : Eh bien ! pour l'accomplir, tu me dois la puissance ! J'ignore pour ce but quels sont tes instruments. Mais quelqu'un doit m' aider à tenir mes serments. Est-ce mon cousin Jean, Edouard d'Angleterre Ou Jeanne de Montfort? Que me fait ce mystère? Peu m'importe celui que le Ciel m'enverra :
L'important est qu'il vienne, et je sais qu'il viendragi.
» Allons , ô matelots , courbez-vous sur vos rames : La mer pour vous aider semble aplanir ses lames. Je paîrai largement votre dernier effort ; Ramez donc, et bientôt nous serons dans le port. »
l86 JEANNE DE BELLEVILLK.
Et les marins ramaient, et ramaient avec force. Autant que le salut^ Tor promis les amorce; Mais craignant de heurter Tesquif à quelques rocs. Ils sortent des brisants et, tournant les Étocs "', Cherchent en pleine mer, pour leur rapide allure , Une route plus longue , il est vrai, mais plus sûre.