‹ Jeanne de BellevilleChapitre 69 sur 91 · LE COUP DE VENT · texte numérisé non relu

LE COUP DE VENT

Grâce à Dieu ! le marin qui gouverne la barre L*a virée à propos^ et la barque se pare.

Tout péril a cessé; mais le vent est trop fort Pour qu'on puisse accoster cette nuit dans le port. Sans tenter un combat superflu^ la chaloupe Prend le lit de la brise et la reçoit en poupe.

Les matelots, serrant l'inutile aviron ^ Cherchent à son essor un frein dans le timon : Rien ne peut ralentir sa fuite échevelée Et, suivant tous les plis de la vague gonflée , Elle monte j descend^ remonte et redescend.

Mais avance toujours sous le souffle incessant.

Elle court, elle court, comme un cheval sauvage. Et l'œil n'aperçoit plus ni rochers ni rivage ; Elle court, elle court, et, dans l'immensité, Rien ne mesure plus son vol précipité; Elle court, elle court et d'espace s'enivre : Le nuage et l'oiseau ne pourraient pas la suivre; Elle court, elle court pendant toute la nuit. Vers l'horizon sans borne et qui sans cesse fuit.

l88 JEANNE DE BELLEVILLE.

Un silence profond régnait dans la chaloupe; Pressés autour de Jeanne et ne formant qu'un groupe, Herblain^ les deux enfants et les trois matelots D'un œil morne et pensif regardaient fuir les flots.

Pour briser, s'il se peut, ces fougues débordées , On a tenté dix fois de courir des bordées; Chaque fois que Fesquif a voulu louvoyer, Les vagues et le vent ont failli le noyer :

A moitié pleine d'eau ^ la barque sans ressource A repris forcément son implacable course , Sur la mer en fureur et sous le ciel serein y Comme un char emporté par des chevaux sans frein.

Elle court, elle court toujours droit devant elle; On dirait qu'à ses flancs la tempête s'attelle , Et l'écume jaillit sous ses sauts furibonds : Et les astres du ciel^ seuls témoins de ses bonds, S' attendant à la voir plonger bientôt sous l'onde. L'accompagnent au loin de leur pitié profonde.

Quand l'horizon rougit aux lueurs du matin, La bourrasque et la mer s'apaisèrent enfin ,

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