DEUX GAIS REPA'S SUR MER. I9I
— « Madame^ crie Herblain^ oh ! nous avons des vivres! »
— ce De quel horible poids^ ami, tu me délivres! Je voyais s'avancer^ d*un pas lent , mais certain, Le monstre sans pitié qu'on appelle la Faim. »
— « Ce secours imprévu, c'est Kergoffqui vous YoSte, Dit le vieil écuyer, en ouvrant le long coffre.
Ah! vous avez bien fait, quand vous Tavez quitté. De le louer tout haut de sa fidélité ; Car Kergoff , mon complice, oh 1 le ciel ait son âme ! Nous venge noblement d'un soupçon trop infâme, En vous sauvant deux fois, sans penser même à lui , Du naufrage hier soir, de la faim aujourd'hui. »
— a Je croyais ta blessure, Herblain, cicatrisée : D'un injuste soupçon je me suis accusée;
Ne m'en veuille donc plus 3 tu n'en as pas le droit. Car je t'aime toujours... N'es-tu pas mon bras droit? »
Et les yeux du vieillard de bonheur semblaient ivres. Pendant que devant Jeanne il étalait les vivres. Les vivres que Kergofif, sans prévoir leurs dangers. Avait d'un soin hâtif dans le coffre rangés...
192 JEANNE Dl» BELLEVILLE.
Ah! s'il eût soupçonné ce que le Sort prépare. De ces vivres Kergoff eût été moins avare.
Les marins , en voyant s'entasser devant eux Et ces mets succulents et ces vins généreux , Dévorent du regard cette abondante proie Et font retentir Tair des éclats de leur joie : Leur appétit, dompté par tant d'émotions , Se réveille et leur fait sentir ses aiguillons.
Jeanne, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes : — « Bénissons Dieu qui daigne effacer nos alarmes ;
Mais avant de goûter ses dons inespérés , Prions-le pour celui qui les a préparés. »
Et tous, Herblain surtout, qui malgré lui sanglote Recommandent au Ciel Tâme du vieux pilote^ Mais vous ne fûtes pas oubliés, vous non plus, O marins dévoués , ô soldats résolus , Dont les coups ballottés se heurtent à la côte : C'est pour vous tous qu'ici chacun prie à voix haute.
Ah ! par ce gai soleil rayonnant dans l'azur. Sous le souffle attiédi de l'air limpide et pur.