LE RIVAGE NATAL
Aux amis^ retrouvés dans un charmant mirage.
On raconte déjà les détails du naufrage ; Les désastres soufferts sont des titres d'honneur. Et la douleur s'efface ou se change en bonheur.
Jeanne, Jeanne elle-même, oubliant sa vengeance. Se laisse sans efforts aller à Tespérance Et, voyant ses deux fils qui s* amusent entre eux. D'un geste et d'un sourire encourage leurs Jeux.
Mais lorsque le soleil, sur le point de descendre Sous le vaste Océan qu'on voit partout s'étendre , Ne montre encore , au lieu du but que Ton poursuit, Que la mer qui moutonne et l'horizon qui £uit, Jeanne sent de nouveau l'effroi lui percer l'âme. Et, poussant un grand cri sous sa poignante lame , Jette vers le timon un regard effaré :
— « Notre canot, dit-elle, est-il donc égaré i^ Timonier, tu sais bien ton métier, oui, sans doute... Mais si nous nous étions, grand Dieu ! trompés de route! »
Le matelot rougit et parut hésitant :
C'est que le même doute était en lui flottant ;
C'est qu*aussi lui fixait son regard sombre et morne Sur rimmense désert que Thorizon seul borne.
— « Non , je crois être sûr, dit-il , de mon chemin. Mais nous n'arriverons sans doute que demain. »
A l'efiFroyable aveu caché sous ces paroles.
Tous les cœurs sont saisis des terreurs les plus folles ; Jeanne, Olivier, Herblain et jusqu'aux matelots. Chacun se voit errant au hasard sur les flots... A quoi se retrouver sur ce grand labyrinthe.
Sillonné tant de fois, sans garder nulle empreinte ? Il y faudra mourir sans espoir de secours , Car pas un seul navire , hélas ! dans ces deux jours !
Et de la faim chacun, au fond de ses entraiUes, Sent déjà se serrer les horribles tenailles ; Mais, sachant qu'on n'a plus presque rien à manger. Chacun se tait , de peur d'aggraver le danger. Comme un homme, Olivier s'est armé de courage.
Guillaume, insouciant comme on l'est à son âge. Saute au cou de sa mère et crie : « Oh ! que j'ai faim ! »
— « Dormez, nous garderons nos vivres pour demain »,