‹ Jeanne de BellevilleChapitre 78 sur 91 · LE RIVAGE NATAL · texte numérisé non relu

LE RIVAGE NATAL

Répond Jeanne à son fils^ qu'elle baigne de larmes ;

Puis, faisant un effort pour cacher ses alarmes :

— « Pourquoi nous effrayer, amis, d'un court retard ?

La terre aura demain notre premier regard ;

Oui , mettons à profit la mer qui se fait haute

Et le soleil naissant nous montrera la côte. »

Pendant que Jeanne endort son fils sur son giron , Les marins ont repris la barre et T aviron ; Et, dans leur désespoir retrempant leur courage , Pendant toute la nuit ils rament avec rage ; Et , croyant que la mer seconde leurs efforts, Leurs muscles affaiblis retrouvent leurs ressorts.

La nuit fut sans sommeil; dans leurs horribles rêves, A peine échangeaient-ils quelques paroles brèves. Pendant que leurs /égards, tendus sur l'horizon, S'efforçaient d'en percer la fuyante cloison...

Bonheur inespéré ! Notre Dame et sainte Anne Acceptent donc enfin les vœux que leur fait Jeanne !

Quand l'ombre moins épaisse éclaircit l'Orient Et qu'on vit s'éveiller l'aube au front souriant , Dans ces vagues blancheurs, une masse bleuâtre

Découpa sur le ciel son vaste amphithéâtre... Sous le léger brouillard qui voile ses contours , On en suit aisément les pics et les détours.

Remerciez donc Dieu ; vos maux sont à leurs terme ! Un nuage n*a pas cette opacité ferme ; Les yeux des matelots ne s y sont pas trompés : Oui ^ c est bien la Bretagne et ses bords escarpés !...

Et, dans Tenivrement du cœur qui se dilate^ La joie en vifs transports sur la chaloupe éclate ; Et Jeanne, sur son sein pressant ses deux enfants^ Les couvre avec fureur de baisers étouffants.

Bientôt sous le brouillard , qui s'élève et qui fume^ La douce vision disparaît dans la brume ; Mais qu'importe ? on est sûr que la patrie est là : Pas un front ne pâlit , pas un cœur ne trembla.

— « Sers-nous à déjeuner, Herblain, dit Jeanne heureuse. Et fais-nous, cette fois, une part plantureuse. »

— « Ah î répondit Herblain, avec un rire amer, Chétifs sont tes débris du déjeuner d'hier. »

Herblain avait raison et les parts furent maigres;

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