LE RIVAGE NATAL. 20 F
Mais Festomac déçu laissa les pœurs allègres , Et pas un œil ne vit le spectre de la Faim Accourir, en criant : « Je les tiens donc enfin ! »
La barque avait repris sa marche dans la brume. Et le flot qui montait les inondait d'écume ; Mais tous, de la patrie aspirant le parfum , Bravaient j sans y songer, et la brume et l'embrun.
Tout à coup le soleil , réchauffant l'atmosphère Et perçant les vapeurs de ses jets de lumière. Éclaire au loin les eaux que voilait le brouillard...
Et l'horizon désert s'offre seul au regard.
Où donc sont-les rochers ? où donc est le rivage ? La mer, partout la mer !... Ce n'était qu'un nuage ! !! On se lève, on regarde, on retombe atterré.
D'autant plus malheureux qu'on a plus espéré.
Dans leur noir désespoir^ qu'aucun rayon ne coupe ^ Les marins ont cessé de guider la chaloupe :
— « A quoi bon s'épuiser en efforts décevants ? Comptons sur le hasard des vagues ou des vents. »
Jeanne étouffe sa crainte et dit d'une voix haute : a Amis, le désespoir est toujours une faute ^ Car, pour l'homme de cœur prêt à tout affronter. Il est peu de périls qu'il ne puisse dompter.
» En vous abandonnant à la merci des vagues.
Vous n'avez plus pour vous que des chances bien vagues , Et contre vous se dresse, imminent et certain. Le plus cruel des maux, la soif avec la faim. Avant de lui livrer votre corps... et votre âme , Luttez en vrais Bretons, et reprenez la rame : Et Dieu, récompensant un généreux effort.
Peut faire devant vous bientôt surgir le port. »
Les marins, ranimés par sa chaude parole , Ont regagné leur poste, et la chaloupe vole.
On rame tout le jour^ mais^ sous les deux déserts, Toujours le bleu des flots borné du bleu des airs ; On rame aussi la nuit^ mais, quand paraît Taurore , Le même espace vague au loin s*étend encore.
Les marins haletants^ épuisés, affamés.
S'acharnent au combat contre ces cieux fermés •: Rien ! l'horizon, qui fuit sous leur regard avide. L'implacable horizon reste serein et vide , Et les saints invoqués sont tous demeurés sourds.
Combien Jeanne a souffert pendant ces deux longs jours ! Elle ne souffre pas de sa propre misère ; Son être tout entier n'est plus qu'un cœur de mère : Elle souffre en ses fils, qu'elle voir dépérir Et qu'au prix de sa vie elle voudrait nourrir.
Olivier, de ses maux domptant la violence.
De peur de l'affliger^ mord ses poings en silence ; Mais Guillaume , en pleurant, lui répète sans fin : — « O ma mère, j'ai soif! ô ma mère , j'ai faim î » Et rien pour apaiser cette faim dévorante !
Jeanne ouvre le long coffre, et sa main délirante
Cherche quelques débris des vivres épuisés :
Rien ! rien que des fragments en poussière brisés. Qu importe? son Guillaume y peut trouver la vie.
Chaque marin y jette un long regard d'envie, .Et Jeanne entend ces mots, qui font couler ses pleurs : « Elle aurait dû plutôt songer aux travailleurs. »
Ah ! si du dévoûment le lien se relâche , N'accusons que la faim, qui rend féroce et lâche...
Ces miettes n'ont été qu'un court palliatif, Et bientôt le besoin se réveille plus vif.
Sentant son estomac en feu qui se resserre.
Le pauvre enfant se jette au giron de sa mère, En répétant encor son déchirant refrain :
tt O ma mère, j'ai soif! ô ma mère, j'ai faim î »
Jeanne demande au Ciel quelques magiques charmes. Pour endormir son fils, qu'elle arrose de larmes : — « Cher enfant, bois mes pleurs, car je n'ose t'offrir Mon sang pour t'abreuver, ma chair pour te nourrir. »
Oubliant la douleur qui la brûle et l'enfièvre, Jeanne calme son fils aux baisers de sa lèvre.
Bercé sur ses genoux , l'enfant dort, mais , hélas ! Son sommeil convulsif ne le soulage pas :
L'invisible vautour le poursuit même en songe Et, d'un bec acéré, dans ses viscères plonge.
O souvenirs poignants du bonheur envolé , Pourquoi donc apparaître à ce cœur désolé?
La malheureuse mère en pleurant se rappelle Ces jours déjà lointains, ces jours si doux pour elle. Où ses bras en berceau provoquaient au sommeil Son enfant bien-aimé... dans ces temps-là vermeil.
Son beau front , qui d'un ange eût excité l'envie. Sur le sein palpitant qui lui donna la vie Mollement reposait, comme il repose encor.
Epanchant ses cheveux en longues boucles d'or; Mais son visage calme et sa paisible haleine Attestaient le bonheur dont son âme était pleine : Il avait l'incarnat de l'aube à l'Orient Et, quand il s'éveillait, c'était en souriant.
Maintenant la souffrance, en dormant, le dévore Et, s'il doit s'éveiller, c'est pour souffrir encore... Et Jeanne avec terreur, Jeanne suit sur ses traits De l'horrible fléau les horribles progrès.
Sa joue, où la santé fleurissait, si brillante! Montre, en se décharnant, sa pommette saillante; La maigreur a creusé l'orbite de ses yeux; Son teint rose a jauni sous des tons bilieux; Sa peau, que les baisers trouvaient jadis si fraîche. Là se colle à ses os, ici pend flasque et sèche ; Sa respiration s'exhale avec effort Et son corps a parfois les frissons de la mort.
Jeanne, désespérée et que le doute ronge.
Ne veut dans ces frissons voir que l'effet d'un songe. Et, mêlant les baisers à de tendres discours , Des rêves de son fils cherche à changer le cours.
Mais le doute bientôt, hélas! n'est plus possible. Le sang se refroidit; l'agonie est visible :
Les rayons du soleil, ses baisers acharnés, Rien ne peut réchauffer ces membres décharnés... Pauvre ange. Dieu t'attend au céleste royaume.
Non! Jeanne ne veut pas voir mourir son Guillaume; L'élevant vers le ciel d'un bras tremblant d'effroi : — « Ne me le prenez pas. Seigneur, ou tuez-moi. »
Le doux enfant s*éveille et sourit à sa mère^ Puis, sentant de nouveau l'épouvantable serre , De sa langue séchée il murmure tout bas :
« Pourquoi donc aujourd'hui ne déjeunons-nous pas? »
Jeanne fait à son fils les plus folles promesses Et le voit s'assoupir bientôt sous ses caresses.
Ce n'est pas du sommeil, car son œil, éclatant Dans sa pâle maigreur, s'entr'ouvre à chaque instant; Mais c'est du calme au moins !.. Son pouls n'offre, paisible. Qu'une ondulation molle et presque insensible..,
O mensonge cruel I ce calme inespéré , C'est la consomption à son dernier degré !
N'ayant pas obtenu l'aliment qu'il réclame.
Le foyer de la vie est désormais sans flamme; Si sous la cendre encor fume un reste de feu. Il va s'éteindre... à moins d'un miracle de Dieu.
Le miracle se fait !... Le sourire à la lèvre : — « Qu'on est bien, dit l'enfant, sur les bords de la Sèvre! Quel bonheur de sentir le vent dans mes cheveux! Que cette eau paraît fraîche et ces fruits savoureux ! O ma mère, merci de ta charmante fête :
Tu me donnes toujours tout ce que je souhaite. Mais dis-moi donc comment ^ après ce long festin , Je crois avoir encor plus de soif et de faim. »
Et Tenfant étreignit de ses deux bras sa mère; Mais l'étreinte fut courte... et ce fut la dernière.
Les quatre matelots , au travail occupés Et de leur propre sort surtout préoccupés , Ont tous quatre assisté^ sans le voir, à ce drame ; Mais deux cœurs ont compris les douleurs de ton âme , Pauvre femme! les cœurs d'Herblain et d'Olivier, Car tous les deux pour toi se sont mis à prier.
Le noble enfant voudrait s'élancer vers sa mère; Mais à l'heure maudite où Jeanne désespère.
Le noble enfant comprend que même son baiser Torturerait sa mère, au lieu de l'apaiser.