LE CRI DU REPENTIR
Oui , c'est là le forfait que je dois expier.
» Vieil Herblain, cher enfant, merci du fond de l'âme De m'avoir arrachée au suicide infâme :
Ce n'était pas la mort seulement , mais l'enfer. Toute la vérité m'a lui dans un éclair :
Près de paraître au pied du tribunal suprême. Je me suis, ô mon Dieu, fait horreur à moi-même. Comment aller là-haut implorer ta merci , Moi qu'on trouva toujours impitoyable ici ?
Les cris du sang, du sang des enfants et des femmes ! Montaient vers ta justice et me vouaient aux flammes.
» Oui, lorsque je suivais le spectre au glaive en feu , J'avais pris un démon pour l'Archange de Dieu. Son faux raisonnement m'enlaçait dans ses mailles ; Mais aujourd'hui mon œil voit tomber ses écailles : Je comprends maintenant le véritable honneur. La vengeance, 6 mon fils, n'appartient qu'au Seigneur, Puisque le Seigneur seul est certain d'être juste.
• » Le curé de Pen-Marc'h, ce prêtre au front auguste. M'a dit avec raison — et bien des fois déjà, O sang que j'ai versé, son arrêt te vengea :
2 12 JEANNE DE BELLEVILLS.
Quand votre passion^ par Satan allumée^ Ne vous troublera plus Tâme de sa fumée.
Chaque objet reprendra son vrai jour à vos yeux , Et vos exploits sanglants vous seront odieux...
» Ouij monstrueux forfaits, oui, vous m'êtes en haine Et mon pied se fatigue à traîner votre chaîne !
» Jure-moi donc, mon fils, de m' aider désormais A guérir, s'il se peut, tous les maux que j'ai faits. Remettons au fourreau le glaive et la colère. »
— « J'ai juré votre mort , assassins de mon père;
Assassins, vous mourrez, vous mourrez de mon bras :
Olivier de Clisson ne vous pardonne pas.
J'admire la pitié, mais au cœur d'une femme...
Pour racheter sa vie ou pour sauver son âme.
Où qu'il soit, quel qu'il soit, jamais Clisson ne ment :
Donc, puisque j'ai juré, je tiendrai mon serment.
» Mais, en poursuivant seul jusqu'au bout ma vengeance. J'aurai devant les yeux tes conseils de clémence \ Ton fils écoutera, mère, je le promets, La justice toujours... mais la pitié, jamais *°*.
LE CRI DU REPENTIR. 2l3
— « Que Dieu seul^ô mon fils^ que Dieu seul soit ton juge; Mais moi , dans le pardon je cherche mon refuge ; Et puisse le Seigneur^ touché de mon remord , Oublier mes forfaits et te conduire au port ! »
Et debout, le front haut, la grande châtelaine^ Toute pâle de faim, mais Tâme enfin sereine, • Dans cet immense temple au vaste dôme bleu ^ Fit lentement monter ce cantique vers Dieu :
« Béni soit le Seigneur dont la main m'a frappée ? Cest dans mon châtiment que sa clémence a lui. Plus cruel qu'une hyène à sa cage échappée.
Mon courroux bondissait, brisant tout devant lui.
» Ma face était pour tous un objet d'épouvante. Et les mères tremblaient en entendant mon nom ; Car j'étais la Vengeance , incarnée et vivante , Et, quand on m'implorait, je disais toujours non.
» Mon Dieu n'a pas voulu que je fusse maudite : Il a lancé sa foudre, et mon courroux n'est plus î Je puis enfin prier, et l'ange qui me quitte M'attend près de son père au séjour des élus.
» Oh! ce n'est pas la peur. Seigneur, qui m'a domptée Et qui brise en mes mains les serments que je fis. Seule en proie à la mort, je l'aurais affrontée. Mais j'ai voulu sauver le dernier de mes âls.
» Aveugle que j'étais ! veuve, j'ai fait des veuves > Et, mère, des enfants sont tombés sous mes coups î De mes longues fureurs j'effacerai les preuves; Mes bienfaits passeront où passa mon courroux.
» Des vapeurs de l'enfer j'étais enveloppée.
Mais le soufHe d'en haut les dissipe aujourd'hui : Béni soit le Seigneur dont la main m'a frappée. Car c'est en me frappant qu'il me rappelle à lui. »