‹ Jeanne de BellevilleChapitre 82 sur 91 · UN HORRIBLE PROJET · texte numérisé non relu

UN HORRIBLE PROJET

Mais lorsque reparut le silence morose ,

Quand devant son fils mort Jeanne eut repris sa pose ,

Le désespoir revint glacer les naufragés...

Et l'aviron glissa des bras découragés.

Las de sonder en vain l'abîme de l'espace Et n'y trouvant toujours que la même menace , Leur malheur retomba sur eux de tout son poids Et l'égoïsme seul fit entendre sa voix.

Laissant donc le hasard maître de la chaloupe^ Tous les quatre à l'arrière ils s'assirent en groupe Et^ livrés tous les quatre aux horreurs de la faim^ Ils cherchèrent entre eux comment y mettre fin.

Je ne sais quel projet traversa leur pensée, Et la terreur d'Herblaîn fut peut-être insensée; Mais Herblain crut parfois les voir, d'un œil hagard , Jeter sur Olivier un oblique regard , Et surprit ce propos, dont le sens était vague. Mais qui lui fit porter sa main droite à sa dague : « Dieu nous pardonnerait, car nous mourons de faim ; Toutefois, attendons encor jusqu'à demain. »

2l6 JKANNE DE BEXLKVILLE.

Soudain le timonier s écrie : « Amis, courage f Sous le soleil couchant voyez-vous ce nuage ? Il nous annonce enfin de la pluie et du vent. Si dans mon vieux métier tout n*est pas décevant^ Ce grain doit nous pousser sûrement à la côte. La tempête envers nous veut réparer sa faute. »

Le marin ne s est pas trompé dans son espoir : La mer se fait houleuse et le ciel devient noir. On installe une voile en hâte à la chaloupe Et le vent, qui mugit, bientôt la pousse en poupe.

Comme dans cette nuit, payée ^ hélas ! si cher. Elle court, elle court, sous la foudre et l'éclair, Elle court, elle court, sous la grêle et la pluie. Elle court , elle court, mais c*est vers la patrie ! Cette pluie abondante est, d'ailleurs, un bienfait : La soif a disparu, la faim même se tait Et, si quelques douleurs restent inconsolées, La haine et la discorde au moins sont envolées.

Le tonnerre gronda pendant toute la nuit ; Mais devant le matin la tempête s'enfuit.

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