TOUJOURS. — JAMAIS. I I
— Âh ! soupira aiuèroment le chevalier, vous l'aimez donc? vous l'aimez, et vous me le dites, madame! Alors, reprit-il en tordant son chaperon sous ses doigts convulsils , tandis que Jeanne demeurait immobile et pâle, sans lever les yeux, alors il est inutile de prolonger cet entretien , et je n'ai plus qu'à vous quitter, madame la comtesse de Montfort.
— Me quitter ! dit vivement la jeune femme. Mais vous ne vous êtes pas justifié encore, Caverley, et vous me devez aussi une justification...
En prononçant ces paroles, la voix de Jeanne avait changé ; de fîère et grave qu'elle venait d'être , elle était redevenue presque tendre ; elle jeta , d'ailleurs , à sir Hugues un regard si timide, elle le retint par un geste si doux et si tremblant , que, frappé de ce contraste inattendu, il se re-
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tourna vers elle comme un mourant rappelé à la vie.
— Vous voulez que je me justifie! dit-il en la considérant d'un air étonné. Vous tenez donc toujours à mon amour, Jeanne? ajouta-t-il avec un éclat de folle espérance.
La comtesse eut besoin de toute sa résolution pour refouler une larme prête à jaillir, et, incapable de prononcer un mot sans trahir son émotion, d'une main elle réprima le ravissement du chevalier , de l'autre elle lui fit signe qu'elle l'écoutait.
— Ma justification ne sera pas longue , reprit-il avec empressement, et c'est à moi qu'il est permis de s'armer de cette fatalité que vous réclamez pour vous. — Parti de Gand , l'espoir dans l'àme, j'arrivai k Londres en peu de jours. Là , je courus me jeter au\ pieds du roi Edouard, et je lui demandai le titre qu'exigeait votre frère...
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— Vous avez l'occasion de le mériter, me dit-il; j'envoie aujourd'hui même les comtes de Northampton et de Sufîolk en Ecosse 5 avec une armée chargée de châtier des tributaires rebelles. Je vous donne mille lances dans cette armée ; conduisez-les à la victoire , et revenez triomphant; vous aurez alors le comté de Ghester, dont l'investiture est vacante.
Vous jugez si j'eus hâte d'accepter cette proposition. Il fallait, d'ailleurs, se mettre en route à l'instant même , et je n'eus ni le temps ni les moyens de vous annoncer ce que je faisais pour vous. Je partis, sans autre équipage que mon cheval et mes armes , mais le cœur plein d'un courage et d'une espérance qui pouvaient suppléer à tout. Je croyais , avant d'entrer en Ecosse , trouver une occasion facile de vous envoyer un message. Je me trompais , et je m'aperçus
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trop lard que la chose était impossible. Je me consolai en me promettant un prompt retour ; mais , hélas ! je me trompais encore plus cruellement. Une fois engagé dans une guerre d'escarmouches parmi les montagnes, je vis bientôt que cette guerre serait aussi longue que difficile, et je ne m'étourdis sur mes craintes qu'en affrontant les périls. Ah! si chacun de nos chefs avait eu la même ardeur et le même dévouement que moi , toute l'armée eût fait des miracles, et la fatale expédition eut fini plus tôt ! Je ne manquai pas l'occasion d'un exploit ou d'une victoire ; tout ce qui semblait impossible me fut confié, et j'en vins à bout ; mon nom se répandit chez les rebelles comme un symbole de terreur et de mort; je reçus en une seule bataille , à la tête et à la poitrine , plus de vingt blessures, dont voici la moindre... Caverley montra , sous ses cheveux , une
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longue cicatrice , s'étendaut depuis le sommet du crâne jusqu'à la naissance du front.
— Enfin , poursuivit-il , si je ne pus hâter le terme de l'expédition , j'assurai du moins mes titres à la faveur du roi , et je gagnai incontestablement le comté de Ghester.
Cependant huit mois s'étaient écoulés , et je commençais à craindre de ne pouvoir quitter l'Ecosse; je priai le comte de Suffolk de me rendre libre , il me répondit que je lui étais indispensable. Le comte de Northampton ne m'écouta pas davantage, et pour partir il eût fallu déserter. — J'avais près de moi un écuyer aussi fidèle que brave ; je lui donnai mission de vous porter de. mes nouvelles.
— Va, lui dis-je, traverse les montagnes et les camps ennemis ; emploie, pour quitter ce pays fatal, la violence et la ruse; répands
l'or, et prodigue ton sang sur la route; mais arrive ! arrive à Londres ! de Londres cours à Gand , et remets cette lettre à Jeanne de Flandre et à son frère... Le malheureux me dit adieu un soir, et fut tué le lendemain matin par un gros de rebelles. — Je ne sus ce malheur qu'après un mois d'attente et d'espoir, et je me sentis pris de vertiges en voyant arriver l'époque de votre mariage. Ah ! le désespoir fait aussi des prodiges , madame , et le mien m'eût sauvé si j'avais pu l'être ! Dans un engagement général entre nos troupes et les Écossais , je jetai parmi ceux-ci une telle épouvante et un tel désordre, je multipliai la mort dans leurs rangs avec une fureur si acharnée, j'abattis de ma main un si grand nombre de leurs chefs et de leurs soldats, que j'eus le bonheur de déterminer leur déroute complète et d'assurer aux nôtres une victoire décisive.
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Les rebelles se soumirent le lendemain , et je revins à Londres porté en triomphe; triomphe dont la joie fut mêlée de bien des inquiétudes , car je tremblais déjà d'arriver trop tard, et de noirs pressentiments me traversaient lame. Le roi Edouard me reçut à bras ouverts , et me récompensa devant sa cour et son peuple. Non seulement j'obtins l'investiture solennelle du comté deChester, mais le grand cordon d'un ordre royal décora ma poitrine. Tout le monde me fêtait, et m'enviait tant d'honneurs ; moi , je n'enviais qu'une chose, c'était de mettre ces honneurs à vos pieds. Le délai que vous m'aviez accordé me laissait encore trois semaines ; à moins de nouveaux accidents , je n'étais pas en retard. Ces accidents m'attendaient sur la route de Flandre, et il était décidé que rien ne manquerait à mon malheur. D'abord h tempête et les vents con-
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traires me retinrent dix jours dans la Manche. Ensuite un mauvais génie sembla se laire un jeu d'égarer mes pas et d'abattre mes chevaux sous moi. Enfin, j'arrivai à Gand six jours après votre départ!... Ah! vous m'avez parlé de vos tourments et de vos angoisses, Jeanne! Figurez-vous donc mon supplice , à moi , pendant cette horrible course de Gand à Chartres ! Épuisant un cheval, d'une ville à l'autre, et suivi d'un seul écuyer, j'ai galopé pendant deux jours et deux nuits , ne m' arrêtant que pour m'informer de votre passage, tremblant à chaque réponse qu'on me faisait, comme à une sentence de vie ou de mort , demandant un peu d'espérance aux traces laissées derrière vous par votre cortège; et tout cela pour venir tomber, haletant, à la porte delà cathédrale de Chartres ! pour vous voir et vous entendre jurer votre foi au comte de
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iMontfort ! Jeanne ! Jeanne ! comment n'avezvous pas prévu que j'arriverais mort, ou vivant, pour empêcher ce mariage? C.omment une voix ne vous a-t-elle pas crié, tout le long de cette route, que je vous suivais ol que j'allais apparaître? Comment n'avezvous pas senti hier, en prononçant le mot fatal, que j'étais là, derrière vous, perdu dans la foide , et que ce mot allait m' arracher l'âme ? Comment n'avez-vous pas obtenu , enfin , un jour, une lieure , un moment de répit?...
Dire toutes les émotions de la jeune femme pendant ce récit , serait une chose trop difficile pour nous. La rougeur de la honte et la pâleur du remords , le sourire amer de l'ironie et les larmes de la douleur, s'étaient succédé sur sa figure, miroir fidèle de son cœur bouleversé. Quand sir Hugues eut achevé , il lui fut impossible de soutenir
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sa vue , et elle se laissa tomber sur im faateuil , en cachant son visage dans ses deux mains.
— Eh bien ! madame , reprit alors le chevalier, me croyez-vous coupable encore, ou m'avez-vous pardonné mon crime?
— C'est à vous de me pardonner, m essire ! répondit Jeanne d'une voix étouffée.
Et , les pleurs qu'elle contenait en vain s'échappant malgré elle de ses yeux, elle finit par les laisser couler avec tant d'abondance, que ses joues et ses mains en furent inondées...
Puis, ce dernier tribut payé à la faiblesse de la jeune fille , la femme se releva dans loute la force et toute la dignité de son devoir.
— Caverley, dit-elle d'un ton raffermi , quel que soit notre faute ou notre mallieur, ce qui est fait est fait, et je suis main-
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tenant Jeanne de Montfort ! Si vous m'aimez encore, vous ne devez plus me revoir; et il faut que cette entrevue soit la dernière, pour que je ne me repente pas de vous l'avoir accordée.
— La dernière? s'écria sir Hugues.
— La dernière! répéta Jeanne; vous le sentez comme moi... Écoutez ce bruit, reprit-elle en indiquant une fenêtre de l'hôtel ; le cortège qui va me conduire en Bretagne s'assemble dans cette cour. Dans une demiheure nous partirons tous deux , moi , de ce côté , pour Nantes , vous, de celui-ci , pour Londres !
Caverley observa quelque temps la comtesse en silence , et s'écria avec désespoir :
— C'est impossible !
Jeanne devint extrêmement pâle , et regarda vivement autour d'elle : des pas s'étaient fait entendre, aux approches de l'ora-
i3q JEANNE DE MONTFORT.
Loire, et Marcy s'était levée pour aller voir à la porte...
— Montfort vient me chercher, dit la comtesse ; jurez-moi , messire , que vous ne me suivrez pas en Bretagne.
Elle parla cette fois avec tant d'autorité, que le chevalier répondit :
— Je le jure.
— - Adieu donc , Gaver ley ! reprit alors la jeune femme en lui tendant la main.
— Adieu , Jeanne ! dit sir Hugues en y imprimant ses lèvres.
Marcy vint annoncer que le comte de Montfort entrait dans la chambre , et le chevalier sortit avec elle par la porte de l'oratoire.
Une demi-heure après, le duc de Bretagne el toute sa suite montaient ù cheval^ dans la
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cour de l'Hôlel-de-Yillo, et les gentilshommes français et flamands prenaient congé de Jeanne de Montfort. — Le comte fut très surpris de \ oirCaverley parmi ceux qui restaient, et courut à lui avec un empresseiï^eiit tout amical.
— Eli bien! chevalier, lui dit-il, vous ne nous accompagnez pas?
— Non , répondit sir Hugues ; je dois retourner en Angleterre. Je vous ai vu et je vous quitte heureux , cela suffit à mon propre bonheur.
— Ce n'est pas pour toujours , du moins? demanda Montfort à demi-voi:^.
— J'en ai bien peur ! repartit le chevalier.
— El moi je ne le crains pas , si vous m'êtes dévoué! reprit le comte. — Et il poursuivit, en prenant sir Hugues à l'écart :
— Nous nous reverrons qijand ce vieil-
l2l JE\]\NE DE MOiNTFORT.
lard sera mort ! (il indiquait le duc Jean 111) ; j'aurai alors besoin de tous mes amis, pour empêcher la Bretagne de tomber en quenouille ; car j'ai caché une couronne de duchesse dans Yejierguep * de ma femme, et je compte sur vous, au premier signal, pour venir m'aider à la lui mettre sur la tète !
— Comptez-y et appelez-moi! répondit vivement Caverley ; mon sang et mon épée seront toujours au service de Jean de Montfort !
Tous deux se serrèrent la main en signe d'engagement, et le chevalier s'avança vers la litière de la comtesse.
— Je vous obéis, madame, lui dil-il tout bas; mais rappelez-vous, Jeanne, que je vous adorerai toujours!
* Catloan de noces.
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— Vous êtes un loyal goulilhomme , Caverley, répliqua la jeune femme; mais souvenez-vous bien , messire , que je ne vous aimerai jamais!
JEANNE DE IIONTFORT.
Hlntrième partie.