‹ Jeanne de MontfortChapitre 15 sur 19 · HISTOIUE DE DIX ANNÉES · texte numérisé non relu

HISTOIUE DE DIX ANNÉES

pide? et ne suffirait-il pas d'un revers pour désenchanter sa cause, pour renverser cet édifice de conquêtes, élevé avec une promptitude fantastique? L'étoile qui semblait le guider, il est vrai , n'avait pas encore pâli im seul instant ; mais c'est que l'orage qui pouvait l'éclipser un jour n'avait pas eu le temps de s'élever à l'horizon. Cet orage, lorsqu'il éclaterait, serait d'autant plus terrible qu'il se serait formé plus lentement; car de combien d'éléments funestes ne se grossirait-il pas , depuis les déceptions de Charles de Blois jusqu'à l'ambition froissée de Philippe de France ! Ce monarque , surtout, se vengerait d'une laçon formidable, et mettrait la Bretagne à feu et à sang, plutôt que de la laisser au rival de son neveu !

Montfort, esprit aussi sage qu'intrépide, prévit donc un désastre imminent et inévi-

l5o JEAN?JE DE MOINTFORÏ.

table, s'il restait isolé contre les ennemis de sa fortune , et il «e demanda quel serait le meilleur moyen de prévenir à la fois sa ruine et celle du duché. Attendre, avec des partisans irrésolus, les forces imposantes qui ne tarderaient pas à fondre sur lui , c'eût été se bercer d'un rêve chimérique et insensé, dont le meilleur dénouement ne pouvait être qu'une mort glorieuse. Il fallait opposer à la puissance de Philippe de Valois un contre-poids assez fort pour la balancer , et il n'y avait qu'un second prince en Europe qui offrît cette chance ; ce prince était le roi d'Angleterre, Edouard III. Montfort savait les prétentions d'Edouard à la couronne de France, et dire qu'il ne songea point à les exploiter à son profit serait méconnaître l'égoïsuKî des ambitions les plus honorables; il est plus simple de convenir que ce noble esprit s abusa sur la portée

HISTOIRE DE DIX AN>ÉES. lOI

de sa démarche. Il crut qu'il suKirait de mettre le roi d'Angleterre en face du roi de France, pour amener la neutralité de l'un et de l'autre, et isoler le comte de Blois et lui-même; il ne se douta pas que les deux monarques, rivaux plus acharnés qu'ils ne semblaient l'être, profiteraient d'une querelle particulière <à propos d'un simple duché, pour engager une guerre générale qui embraserait toute 1 Europe. Sans justifier donc Jean de Montfort de toute imprudence, il faut craindre d'aggraver la res])onsabilité de sa mémoire, et laisser, d'ailleurs, à la fatalité qui préside aux choses d'ici-bas la grande et déplorable part qu'elle se fît dans les sanglantes catastrophes de celte époque. Montfort passa du Guildo en Angleterre, et alla trouver le roi Edouard à ^Yindsor. Il lui exposa ses droits et l'état de ses affaires, et lui demanda sa protection conlre

l52 JEAÎN^E DE MONTFORT.

Philippe de Valois. Edouard embrassa la cause du comte, comme si elle eût été identique à la sienne % et s'engagea à l'appuyer de troupes et d'argent, dès que Philippe inter-

* La conlradiclion dÉdouard avec lui nu-ine, en cette circonstance , mérite d'être observée coinmc exemple des égarements de l'ambition. Ce prince, en appnyant le titre de IVIonifort an duché de BrctJîgne, soutenait nne thèse diamétralement opposée, en pjincipe, à celle qu'il essayait de faire prévaloir pour réclamer la couronne de France. En effet , Edouard III , arrière-petit- HIs de rhilippe-h-Hardi, par sa mère Isabelle, fille de Philippe-le-liel , prétendait que les femmes devaient, en dépit de la loi salique, ariiver au trône de France à leur rour d'iiérédité, à l'exclusion des héritiers mâles de la branche cadette; tandis que Jean de INIonlfort, au contraire, soutenait, contre Jeanne de Penthièyre, qu'il fallait adopter les héritiers maies de la branche cadette, au délrimcntdes femmes delà branche ahiée.Fdouard se chargeait donc de faire valoir, en faveur de Monlfort,les mêmes arguments qu'il combattait pour son propre compte, et réciproquement ; afiirmant , par exemple, d*une part, que sa mère lui avait transmis un droit dont elle n'avait pas eu la jouissance, et prouvant, de l'autre, que Jeanne de Penthièvre ne pouvait hériter d'un duc'ié qui n'avait pu appartenir à son père. Ce qui prouve qu'au xiv'' siècle l'épée était la meilleure raison des rois, comme le canon en devint plus tard la dernière.

HISTOIKE DE 1)1\ AîN^iÉES. 1 53

viendrait contre lui. Des sûretés furent ccliangées en conséquence, et Montfort revint en Bretagne avec une sécurité qui ne (levait pas être longue.

La première nouvelle qu'il apprit, à son retour , fut sa citation à comparaître devant le roi de France et les pairs du royaume. Là , disait-on , ses droits et ceux de son rival seraient de nouveau débattus , et justice serait faite à chacun, sans considération du passé. Si cette promesse d'impartialité eut été sincère , Montfort eut pu s'en rapporter aux États de France pour casser l'arrêt des États de Bretagne ; mais il comprit facilement qu'il s'agissait de le disgracier à Paris comme à Bennes ; et après avoir paru momentanément , pour la forme , devant Philippe VL il se laissa condamner par défaut à Conflans *.

* On peut voir cet arrêt de Conflans , qui est une des

l54 JEANNE DE MONTFOUT.

Ce fut alors que, fiers d'un coup d'État facile , le roi de France et le comte de Blois s'armèrent enfin, et que s'ouvrit, devant l'Europe attentive et tremblante ;, un des spectacles les plus magnifiques et les plus douloureux qui aient jamais été donnés au monde. Il ne s'agissait , au fond , que d'une province disputée par deux princes ; mais quelles circonstances et quelles complications venaient agrandir cette simple querelle ! D'abord , les concurrents avaient de tels rapports entre eux, qu'ils semblaient choisis sur mille et comme assortis pour la lice. Tous deux , à la (leur de l'âge , doués de cette mâle beauté qui distinguait la chevalerie d'alors , également braves , ardents , généreux , décides , chacun pour ^a part, à vaincre ou à mourir; tous deux ce-

plus curieuses pièrrs de ce j^rand procès, d.ins la collection in-folio des Actes de Bretagne y loin, l"'", col. I i2(.

UISTOIKE DE DIX A>>ÉES. 1 55

pendant marchant à leur but par des voies opposées : Charles de Blois, par la sévérité, les mortilications et la prière, comme les célèbres croisés des siècles précédents ; Jean de Montlort, par la douceur, l'éloquence et l'habileté, comme ces esprits précurseurs qui devancent naturellement leur époque. Quelles que lussent les prétentions de l'un et de l'autre, la cause de chacun était noble et sacrée. Le premier défendait le litre d'une enfant dont il s'était fait le champion à la face de Dieu ; le second soutenait la vieille indépendance de la Bretagne , dont il était le seul et dernier représentant. Au bras de celui-là , s'attachait une jeune femme pâle et tremblante, image tristement fidèle de la faiblesse de son droit; à la droite de celui-ci, se dressait une femme forte et magnanime, symbole superbe et imposant de la puissante nationalité de son parti. Ils

l56 JEAIS.NE DE MO?^TFORf.

avaient, d'ailleurs, le même écussoii, les mêmes armes , la même devise ; ils portaient en même temps les hermines sur le velours de leur manteau, et ils s'attaquaient sous les mêmes enseignes , en proférant le même cri de guerre, suivis de soldats d'une même nation , ayant la même langue et le même costume. On verra enfin que cette étrange conformité ne s'arrêta pas encore là, et qu'elle se fît remarquer plus tard jusque dans les vicissitudes de leurs destinées.

Mais c'est surtout en regardant derrière eux que le point de vue grandissait. Ici, un suzerain puissant et ambitieux, les yeux fixés sur la Bretagne comme sur une proie ; là , un prince étranger et formidable, portant les siens jusqu'au trône de France : d'une part, la figure sombre et hautaine de Philippe de Valois; de l'autre, la figure galante et inquiète d'Edouard d'Angleterre ! Puis , des

tlTSTOIKE Di: DIX ANNÉES. 167

deux côtés , toute la noblesse de France et de Bretagne, c'est-à-dire la première noblesse du monde , toute cette admirable chevalerie , fille des Roland e( des Mériadec, que le canon allait balayer de son souffle destructeur. Enfin, cette grande question pour le vieux royaume de Couan , d'otre ou de nôtre plus une nation, soit que la défaite de Jean de Montfort le livrât à l'oncle de Charles de Blois , soit que la défaite de Charles de Blois le soumît au protecteur de Jean de Montfort.

« Beau neveu , dit Philippe VI au mari » de Jeanne de Penthièvre, après le jugement » des pairs à Conflans , vous avez pour vous » arrêt de bel et grand héritage. Or, hâtez- » vous , et prenez peine à le conquérir sur » celui qui le tient à tort. Priez vos amis » qu'ils veuillent vous aider en ce besoin; » quant à moi , je ne vous y fauldray mie (je

l58 .tEANINE DE MONTFORT.

» ne vous manquerai pas en cela) , car je » vous prêteray de mon or et de mes troupes » assez , et diray à mon fils , le duc de » Normandie , qu'il se fasse chef avec «vous*.»

Le duc de Normandie , en effet , depuis Jean II , alors fils de France , prit avec Charles de Blois le commandement de son armée. Les plus grands personnages de la cour de France , le comte d'Alençon , frère du roi, le comte d'Eu, connétable du royaume , le comie de Cliâlillon , le duc de Bourbon, le duc d'Athènes , et vingt autres, s'enrôlèrent sous les enseignes du jeune prétendant, et réunirent à Angers une armée de dix mille hommes. Trois mille Génois, commandés par Othon Daria et Grimaldi , et plusieurs compagnies d'archers conduits par

t Froissard , lome ^^ chap. lxxi , page 87.

Page 1