‹ Jeanne de MontfortChapitre 16 sur 19 · IIISTOIUE DE DIX ANNÉES · texte numérisé non relu

IIISTOIUE DE DIX ANNÉES

Le Gallois de la Baume, vinrent élever le nombre de ces troupes jusqu'au chiffre redoutable de quinze mille , et cette armée fondit comme la foudre sur Ancenis et Carquefou , avant que Montfort eut pu seulement en soupçonner l'approche , ou appeler à son secours son allié d'outre-mer. Pour éviter le premier choc de pareilles forces , et en attendant qu'il fût en état de tenir la campagne , il n'eut que le temps de s'enfermer dans Nantes avec sa femme et son fils , alors en sa deuxième année ; et c'est là que nousles laissons tous trois, pour reprendre, sur un autre point, le fil de notre récit.

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C'était donc dix années environ après les événements qui ont formé la première partie de cette histoire; toute la Bretagne ignorait encore que Montfort et sa femme étaient assiégés dans Nantes, et les faits que nous allons raconter se passaient au château d'Hennebond , chez messire Olivier de Spinefort , gouverneur de la ville et haut baron

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de Bretagne. Nous espérons que le lecteur n'a pas oublié le nom de ce personnage, ancien liôte et allié de sir Hugues de Caverley, avec lequel il se rencontra à Chartres , en y accompagnant Jean liï , et qui va devenir un des acteurs les plus importants et les plus malheureux du drame fatal et sanglant qui se prépare autour de lui.

Dans une salle basse du château d'Hennebond , sévèrement décorée de tapisseries de haute lice, et recevant le jour par deux étroites fenêtres , sept personnes , avec lesquelles nous devons faire connaissance , étaient assises autour d'une table en chêne massif, achevant un souper de famille qui rappelait les repas homériques *. Trois hommes , deux femmes et un enfant com-

* Le souper, à celte époque , dtaît le principal repas drs grandes familles, en Brelagne. Il avait lieu ordinairement avant le coucher du soleil.

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posaient celle réunion de convives, ce qui lui donnait un aspect agréablement varié, suivant la donble différence des caractères et des costumes.

Les trois hommes étaient le baron Olivier de Spinefort , chef de la maison et président de la table; le chevalier Tanneguy de Penarvan , son neveu, assis en face de lui , un peu à gauche; et sir Hugues de Caverley, comte de Chester, hôte et commensal, pour la seconde fois, de ses nobles alliés de Bretagne.

Le baron de Spinefort était un homme de cinquanle-six ans , déjà respectable comme un vieillard , avec toute l'énergie de l'âge mûr. Sa haute et puissante taille, droite et ferme jusqu'aux épaules , se courbait légèrement, à la naissance du cou, par habitude plutôt que par faiblesse , et sa tète, suivant naturellement la même tendance, s'inclinait

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sur sa poitrine avec une expression méditative ; son large crâne, à demi chauve, était entouré d'une couronne de cheveux blancs et rares; mais ces cheveux s'épaississaient brusquement vers la nuque, où ils conservaient un ton gris et vigoureux. Dans son regard etdanstous ses traits, c'était le même assemblage de force et de majesté. Levés vers le ciel, ses yeux avaient une tristesse mélancolique ; fixés devant lui , ils dardaient un rayon subtil et pénétrant ; baissés vers la terre , ils exprimaient le commandement absolu. De sa paupière gauche à son oreille, régnait une cicatrice profonde , glorieux témoignage de sa bravoure et souvenir d'une jeunesse belliqueuse ; nouveau contraste , d'ailleurs, avec les lignes délicates de son nez et de ses lèvres, dont la courbure et les contractions dénotaient moins la valeur que la finesse.

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Le baron de Spinefort était en simples chausses de drap noir, et en pourpoint de soie rouge et bleue ; un renard , symbole tire de ses armes, était brodé en blanc sur sa i>oitrine , et une calotte de velours écarlate coiffait l'ogive de son laudesteul *.

Tanneguy de Penarvan était neveu de Spinelbrt à la mode de Bretagne , en ce sens qu'il avait au moins les deux tiers de l'âge de son oncle, et qu'il ne lui manquait que de porter son nom pour ressembler à son frère cadet. C'était , du reste , une figure aussi plaisante et joviale que celle du baron était sérieuse et respectable , une de ces figures privilégiées qu'on ne saurai t regarder sans rire. Non que Tanneguy fut d'une laideur grotesque ou ridicule; il était, au contraire , ou plutôt il avait été un joli

* Fauteuil de bois ciselé, en forme de stalle ou de trône.

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homme ; mais ses petits yeux vifs étaient si pétillants, son teint avait un éclat si empourpré et si fleuri , le sourire semblait si heureusement fixé sur ses lèvres entr'ouvertes et ses deux rangées de dents blanches, ses sourcils mobiles se relevaient si vite au moindre signe d'allégresse, sa voix résonnait si forte , si vibrante et si infatigable ; il y avait enfin dans toute sa personne tant d'insouciance , de gaillardise et de bonhomie, qu'on devinait , au premier coup d'œil, une de ces créatures cpii ont mission de divertir les autres , et qui remplissent cette mission d'autant plus facilement qu'elles n'ont jamais besoin de se divertir elles-mêmes.

Enfant de quarante ans, en un mot, Penarvan était le bouto-en-train de la famille, posé et accepté comme tel , en dépit de ses rides naissantes et de ses cheveux gris , qu'il ne respectait pas plus qu'il ne les fai-

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sait respecter. Entêté, d'ailleurs, en digne Breton, paresseux par nature et par habitude , taquin et malicieux avec ses supérieurs et ses égaux , familier jusqu'à l'oubli avec ses inférieurs, au demeurant le meilleur fils du monde, comme aurait dit Marot. Son costume , analogue à son naturel , était d'une simplicité toute primitive. Trouvant la chaleur du jour exorbitante, il avait mis bas son justaucorps et son pourpoint, de sorte qu'il était à table en hauts de chausses et en bras de chemise, inconvenance domestique pardonnable à lui seul au xiv*" siècle I Pour se rafraîchir plus sûrement encore, il avait entrouvert l'unique vêtement qui le couvrait, et rejeté ses longs cheveux dei'rière ses oreilles, en guise d'éventail à l'usage de son cou.

Caverley, qui se tenait à droite du baron de Spinefort , n'était plus tout-à-fait le jeune

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homme que nous avons peint à nos lecteurs. Les dix années qui venaient de passer sur lui avaient laissé après elles des traces profondes. On retrouvait bien toujours le beau chevalier anglais qui avait traversé les fêtes nuptiales de Chartres comme une vision rapide. C'étaient le même visage énergique et délicat , le même regard mystérieux et rêveur, |)resque hi même jeunesse et le même éclat, fortifiés , d'ailleurs . par la maturité de 1 âge. Mais en observant de près cette noble figure, on remarqua il la révolution secrète qui s'y était opérée insensiblement. Les joues avaient moins de fermeté et plus de pâleur , les yeux une expression sévère et quelquefois glaciale , la bouche un sourire empreint d'amertume et de doute, h voix un timbre morchmt et railleur. On reconnaissait riioinme de trente ans qui a perdu les illusions de son adolescence, et

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qui ne se laisse plus aller à la joie que par complaisance ou par ironie. Caverley, au reste, avait tout l'extérieur d'un convalescent qui renaît à l'existence , et son bras gauche plié sur sa poitrine , tandis que sa inain reposait dans son justaucorps, indi- ({uait que son nouveau séjour chez ses hôtes avait été consacré à la guérison de quelque grave blessure. Un page , spécialement attaché à sa personne , se tenai t debout derrlère lui pour lui donner ces soins, et se trouvait souvent prévenu dans ees fonctions par une jeune femme assise à droite du chevalier.

Cette femme pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans , et on l'eût prise pour une jeune iille, sans son demi-deuil de veuve. Tous les channes de la première jeunesse , en elfe! , brillaient encore sur son front pur et virginal. Son visage était rose et frais comme

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une églantine qui vient de s'épanouir, et ses cheveux blonds et dorés , tournés en auréole sur sa léte, la faisaient ressembler à un chérubin nouvellement descendu du ciel. Cette illusion était complétée par la ravissante simplicité de sa toilette , com.posée d'une robe de soie violette sans ceinture, dessinant chastement sa belle taille depuis les épaules jusqu'aux hanches. Vous avez vu, dans les enluminures des missels gothiques du xiv*^ siècle , ces figures de châtelaines, toutes vermeilles et toutes blanches , dessinées sur un fond d'oulre-mer iju'elles semblent éclairer doucement. La voisine de Caverley était une de ces figures rayonnantes. L'expression de sa physionomie et de son regard, contraste délicieux, était la tendresse la plus caressante et la gaieté la plus aimable , et <dle prodiguait ce double trésor de son cœur et de son esprit

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