‹ Jeanne de MontfortChapitre 17 sur 19 · LE CHATEAU D'IIE^^EBO^D · texte numérisé non relu

LE CHATEAU D'IIE^^EBO^D

à deux favoris bien différents l'un de l'autre. Le premier était le clievalier anglais, qu'elle entourait de prévenances exquises et mystérieuses ; le second était un petit garçon de trois ans, joli comme elle, qu'elle baisait avec ardeur, en l'appelant son fils , toutes les fois que Caverley lui envoyait un sourire.

Cette femme était Anne-Marie de Spinefort, fille du baron, et veuve du comte Alain de Kergorlay, mort après deux ans de mariage. L'enfant placé près d'elle était Jehan de Kergorlay, l'unique fruit de cette union malheureuse.

Après Jehan de Kergorlay, venait une figure qui pouvait faire le pendant de celle de ïanneguy. C'était la même apparence de force et de sanlé, au premier déctin de l'âge, la même face épaisse et rubiconde, la même proéminence abdominale. Mais là

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s'arrêtait la ressemblance , les deux physionomies étant , d'ailleurs , complètement opposées. Celle du père Auffroy Kerily, chapelain du château , était aussi soucieuse que celle de Penarvan l'était peu. C'est qu'autant l'un se sentait libre et maître de lui-même , autant l'autre se voyait assujetti et absorbé par sa position. 11 était impossible , en effet, d'être plus occupé, et occupé moins agréablement, que le père Auffroy Kerily. Outre ses fonctions de chapelain , qui étaient sa sinécure, il avait à gérer deux charges différentes , dans l'acception la plus pénible du mot : il était gouverneur de messire Jehan de Kergorlay, le plus ingouvernable des garçons de trois ans, et il remplissait l'office d'interprète auprès de damoiselle Berthe deSpinefort; — ce qui mérite une explication particulière.

Damoiselle Berthe de Spinefort, sœur

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aînée du baron , était une fille de soixante ans. N'ayant point été belle dans sa jeunesse, la vieillesse l'avait d'autant plus enlaidie; mais c'était une chose qu'elle ne pouvait s'entendre dire, ayant le privilège d'être sourde comme un loir. Cette infirmité l'eut rendue supportable, si elle eût dispensé chacun de lui adresser la parole ; mais telle n'était point la résignation de damoiselle Bortlie, qui était moins sourde encore que curieuse : il fallait qu'elle sut tout ce qui se disait autour d'elle, et qu'elle se méliU comme les autres à la conversation. C'est à cet eflet que le père Aulïroy était attaché à sa personne , et l'on se figure les désagréments d'une pareille mission î La vieille étant dans la continuelle alternative d'entendre de travers ou de ne pas entendre du tout, le chapelain se trouvait dans celle de rectifier ses réponses ou de lui ré-

péter les paroles des autres, le tout sur un diapason à la hauteur de son organe, c'està-dire en lui criant aux oreilles.

Or, on comprendra maintenant la préoccupation du malheureux , lorsqu'on apprendra qu'il était à table entre Jehan de Kergorlay et damoi selle Berthe , obligé , par conséquent, de remplir à la fois les fonctions d'interprète et celles de gouverneur. Les unes souffraient nécessairement des autres, malgré le zèle simultané qu'il y mettait , et son fougueux élève ne manquait point de renverser une coupe ou une aiguière, chaque fois qu'il se penchait à l'oreille impatiente de la vieille ; de même que par réciprocité, tandis qu'il réparait les fautes de l'enfant , la damoiselle tendait tout-à-coup sa main en porte- voix , faisant un appel inattendu à ses poumons fatigués. Souvent cet appel machinal avait lieu au moment où personne n'ou-

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M'ait la bouclie , et il fallait crUir bien fort à la damoiselle que tout le monde gardait le silence. Elle se vengeait alors des sourires de chacun par un geste de mauvaise liumeur, et le père Auffroy saisissait l'occasion pour boire et manger, autant que messire .lehan daignait le permettre.

Telles étaient les personnes réunies à la table du baron de Spinefort, le 17 juin de l'an 1341 , vers sept heures de l'après-midi. Le souper tirait à sa fin , comme nous avons dit, et les entremets épicés, qui avaient succédé aux viandes , cédaient à leur tour la place aux fruits secs et confits. Les panetiers et les varlets tranchants avaient quitté la salle , et les échansons , portant de longues cruches sur leurs mains , allaient versant le vin aux hommes et l'hypocras aux femmes, tandis que les ménétriers du château jouaient doucement de la cor-

nemuse el du biniou dans une cour voisine.

La conversation roulait sur la grande affaire du temps : la querelle de Jean de Monlfort et de Charles de Blois ; et chacun prenait parti suivant son caractère et ses idées, sans se demander si l'union de la famille ne souffrait point de cette division.

— Aussi vrai que ce vin d'Anjou est authentique, dit Tanneguy en soulevant son gobelet de cristal , je ne connais qu'une raison qui m'empêche d'aller offrir mon épée à Charles de Blois.

— De quelle épée parles-tu d'abord? interrompit le baron, qui ne manquait jamais de reprocher à son neveu son incapacité militaire.

— Par Dieu! répondit Penarvan, de celle que je pourrais acheter comme un autre chez l'armurier de Vannes.

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— Lu manieriez- VOUS comme un autre , mon cousin ? demanda la dame de Kergorlay avec une douce ironie.

— Anne-Marie , vous êtes une méchante, dit Tanneguy ; je me battrais comme un lion , ne fut-ce que pour vous faire enrager.

Ceci s'adressait aux opinions connues de la jeune femme , dévouée avec une exaltation chevaleresque à la cause de Montfort.

— Mais, reprit Tanneguy d'un ton de gravité comique, je reviens à la seule raison qui prive Charles de Blois de ma présence; c'est qu'il fait jeûner, dit-on , ses capitaines et ses soldats, deux ou trois fois par semaine , particulièrement les jours de bataille et de marche forcée, ce qui me semble en contradiction flagrante avec le sens commun. En effet, poursuivit-il en avalant une ligue de Malte, m' empêcher, moi, Tanneguy

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de Peiiarvan , de manger avant le combat on de boire après la victoire î autant vaudrait défendre à ma jolie cousine de s'occuper de son pâle voisin de droite , ou interdire à ma pauvre tante Berthe les services de l'excellent père AulYroy.

Pendant que la première de ces allusions Taisait rougir Anne-Marie et sir Hugues , la vieille damoiselle se fît naïvement répéter la seconde par son interprète, qui lança un regard plein de rancune à Tanneguy.

— Je suis de votre avis , Penarvan , dit Caverley en jetant un coup d'œil à la jolie veuve, et je vous conseille de suivre les inspirations de votre estomac , en adoptant une bannière sous laquelle on ne jeune jamais.

— Celle de Jean de Montfort? Oh ! je sais qu'on faitbonne chère avec lui, quoique votre mine ne l'indique pas , Caverley ! Mais

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