ÎEAAÎNE DE MO?; T FOUT
par quatre seigneurs de Paris, de Gand, de Nantes et de Chartres. Cherchez sous ses courtines flottantes la litière ouverte qu'elles ombragent , et remarquez dans cette litière la jeune fille qui en occupe le fond. Croyezvous qu'il soit possible de rien voir de plus beau et de plus noble, et n'étes-vous pas tenté de crier avec ce peuple que c'est la perle de la France? Tous les charmes, en effet, sont réunis dans cette figure, assemblage formé i\ plaisir des contrastes les plus rares. Des cheveux d'un brun sombre et doré sur une peau éclatante de blancheur ; des yeux dont la prunelle noire , noyée dans un azur limpide, lance tour à tour de doux rayons ou des éclairs, sous le velours mat et foncé des cils et des sourcils ; un front superbe et naïf tout à la fois, où la jeunesse , l'amour et l'intelligence se confondent dans une auréole magique; (h?s joues fermes et
LKS TIVOIS COUTÉGES. 93
vermeilles, ombragées (\\n\ duvel iinpereeplible ; une bouche mignonne et fière , aux (lents luisantes dans un demi-sourire; un nez aquilin, au profil impérial; un menton délicatement arrondi et frappé de deux fossettes charmantes; des traits romains enfin dans un ovale grec ; toute la douceur voluptueuse du Nord avec toute la profonde vigueur du Midi; la grâce d'un ange et la beauté d'une femme : telle est la future épouse de l'heureux comte de Montfort. Sa taille et le reste de sa personne répond4^nt à sa figure , autant que les panneaux de la litière permettent d'en juger, et sa toilette complète cet admirable ensemble, suivant la mode et le goût luxueux de l'époque. C'est d'abord une robe de satin bleu , brodée d'hermines d'argent, tombant à ])lis étroits depuis les hanches jusqu'aux pieds ; })uis un surcot de veh>urs rouge sans cein-
24 JEA»E DE MOISTFORT.
ture, dessinant les contours de la taille et des bras , lacé sur la poitrine avec des fils d'or et de soie tressés ensemble , et s'écartant coquettement par le bas , des deux côtés, pour laisser draper en liberté l'étoffe de la robe. A la hauteur des épaules, le satin bleu reparaît, sous la forme d'amples et longues manches pendantes jusqu'à terre, et relevées gracieusement par les bras , dont la forme se dessine sur une doublure d'hermine, ^^nfin la coiffure se compose àwn f/ontier d'or et de perles , renvoyant tous les cheveux en arrière, et d'une coiffe fuyante et j)ointue, ornée d'un voile de mousseline, timide acheminement vers l'énorme hennin du xv*' siècle. Tout cela est porté par Jeanne de Flandre avec cette grâce naturelle qui embellit la beauté, et constitue une sorte d'apparition éblouissante qui fait éclater de joie toute la popuhition de Cliariros.
LES mois CORTÈGES. 20
— Noël! Noël! Vivat! répète-t-on de bouche en bouche sur lo pnssage de la litière. Les femmes battent des mains , dans leur admiration naïve; les jeunes gens se précipitent à la suite de Jeanne, pour la regarder plus long-temps ; les vieillards sourient et s'épanouissent à sa vue , comme s'ils se sentaient rajeunir, et les mères s'empressent de la montrer à leurs enfants, qui joignent les mains en croyant voir la Vierge Marie.
Mais , ce premier accès d'enthousiasme calmé , un autre sentiment s'empare des braves Chartrains : ils s'aperçoivent que Jeanne est aussi triste que belle, et leurs acclamations se changent en chuchotements.
— Sainte mère de Dieu! comme elle est pâle ! dit une voix de jeune fille, à laquelle vingt autrc's font échu.
26 JEA^^E DE MO^TFORT.
— • Et que tôule cette allégresse la réjouit médiocrement! ajoute une commère qui ne revient pas de sa surprise.
— Yojez, poursuit une jeune femme, elle ne salue qu'en baissant les yeux.
— Voilà qu'elle porte la main sur son cœur, comme si elle voulait y étoufl'er un soupir.
— C'est pourtant vrai, Jésus-Dieu ! mais tenez ! tenez î voici bien autre chose. En entendant crier : ISocl à la comtesse de Mont fort! elle vient de détourner la tête pour essuyer une larme.
— Pas possible? X.
— Regardez plutôt.
— Et cette larme n'est pas la première, car elle a les yeux gonflés.
— Miséricorde! Qu'est-ce que cela veut dire?
— Dame! cela veut dire apparemment qu'eUo \\\>\ \y,\< licvueuse.
LES TROIS COI\lf:GES. '^7
— Allons donc ! quelle idée. î
— Pas heureuse... iinepersonne si belle!.
— Une princesse qui tient k des rois par son père et par sa mère !
— Une fiancée que le roi de France vient de marier en personne !
— Et la fiancée du comte de Montfort, le plus accompli gentilhomme de la chrétienté !
— Le fait est que ce n'est pas du côté de son époux qu'elle doit avoir à se plaindre.
— Elle soupire et elle pleure cependant ; la chose est positive.
— Cela prouve que le malheur se met partout , mes amis.
— Dites plutôt : cela prouve que le chagrin est comme la joie ; chacun le prend où il le trouve , suivant s'on humeur et ses caprices.
— 11 n'entre point de caprices dans la
38 JEANINE DE MONTFORT.
léte de Jeanne de Flandre ; elle a l'air d'une personne trop raisonnable.
— Raisonnable... comme une femme.
Elle n'est peut-être pas contente de son trousseau ?
— Son trousseau ! s'écria une brodeuse en accourant à ce mot. — D'abord elle ne le connaît pas encore , suivant l'usage , et elle ne le verra que demain après la messe nuptiale ; mais moi qui l'ai vu , je vous garantis qu'une reine serait contente à moins, et que le comte de Montforl a fait les choses de manière à se ruiner.
— D'autant plus, entre nous, qu'il n'est pas très riche.
— C'est vrai ; mais il est jeune et amoureux, et cela rendrait un pauvre magnifique. Jugez-en par* le simple énoncé que voici.
Pendant que la brodeuse , entourée d'un
groupe de jeunes filles, énumérait, au bruit de mille acclamations , les sujets de joie qui attendaient la mariée au fond du Laliut nuptial , un curieux, qui avait suivi le cortège jusqu'à sa destination, revint sur ses pas tout effaré...
— Si vous saviez, mes amis! dit-il à droite et à gauche en traversant la foule.
— Eh bien ! eh bien ! quoi donc ? demanda chacun avec impatience.
— Un événement étrange et du plus
mauvais augure î
— Ah bon Dieu !
— Le mariage de demain ne sera pas heureux, assurément, et je ne donnerais point mon avenir pour celui des épousés. Figurez-vous , d'abord , qu'au détour de la grande rue, sous l'arc de triomphe élevé par les arts et métiers...
— Eh bien ?
— Eh bien , trois chevaux du cortège , qui marchaient à une grande dislance l'un de l'autre , se sont successivement arrêtés court, à la même place, comme s'ils s'étaient entendus entre eux...
— C'est que les décorations de l'arc leur ont fait peur sans doute.
— Peur! à des animaux de première race , élevés dans les batailles ! Dites donc que ces nobles bêtes ont prévu quelque grand malheur, et qu'elles se sont arrêtées pour donner un avertissement .
— En effet, c'est un avertissement!
Mais les trois chevaux ont-ils passé sous l'arc enfin?
— Point du tout. Les coups de touche et d'éperon qu'on leur a prodigués n'ont pu obtenir cela d'eux, et ils ont continué leur route en faisant le lourde l'arc de triomphe.
— Vraiment !
LES TROIS COllTÉGES. 3l
— Comme je vous le dis. — Et encore il faut savoir quels sont ces trois chevaux , pour se faire idée d'un fatalité pareille.
— Ah ! voyons! quels sont-ils?
— Le cheval du duc de Bretagne , le cheval du roi de France et le cheval du comte de Montfort ! Est-ce clair, cela?
— Bonté divine! Quel pronostic pour un mariage !
— Mais ce n'est rien encore ; écoutez la principale aventure. Vous savez qu'avant d'aller occuper l'Hôtel-de-Ville, le corlége devait entrer à la cathédrale.
— Où monseigneur chanterait un Te Deum avec tout son clergé?
— C'est cela. Eh bien, on s'est rendu, en effet, à l'église, et déjà le duc de Bretagne et le roi de France y avaient pris place , lorsqu'au moment où le comte de Flandre allait entrer à son tour, un grand cri s'est fait en-
3l JEANNE DE MONTFORT.
tendre parmi son escorte. Je m'y suis précipité avec quelques bourgeois , à la faveur du désordre , et voici ce que nous avons pu savoir. La litière de Jeanne de Flandre venait d'être posée sur le parvis , et on avait ouvert un panneau pour l'en faire descendre ; mais à peine avait-elle mis le pied à terre, en s'appuyant sur la main du comte Louis, qu'elle a commencé à pâlir et à chanceler, et qu'il a fallu la soutenir à droite et à gauche. Elle a fait néanmoins quelques pas jusqu'au portail , et là , elle s'est arrêtée en détournant la tête ; puis , plongeant un regard effrayé dans la nef, elle s'est rejetée en arrière , toute frissonnante. Alors sa force a paru l'abandonner entièrement , et elle est tombée avec un soupir entre les bras de son frère. C'est à cet instant qu'un cri général a été poussé, et que le plus triste tableau s'est offert à nos yeux. Jeanne était tout-à-fait
évanouie ; le comte semblait prêt à défaillir en la soutenant. Les gentilshommes s'agitaient, parlaient entre eux; un grand murmure s'élevait dans l'église , et tout le monde accourait du fond de la nef. Le comte de Montfort est arrivé un des premiers. Il était pfde et sombre, et n'écoutait personne. Il a couru à Jeanne , lui a pris la main , et l'a considérée en silence; puis , laissant échapper un gémissement, et passant la main sur ses yeux , il a aidé le comte Louis à la replacer dans la litière. Alors , il a été décidé que le Te Deum n'aurait pas lieu , et l'on s'est précipité pêle-mêle vers l'Hôtel-de-Ville. Jeanne de Flandre était encore sans connaissance en y entrant , et une foule de peuple se pressait pour savoir de ses nouvelles.
Il est inutile de dire les mille conjectures auxquelles ce récit donna carrière. La plupart y virent la confirmation de leurs sup-
34 JEANNE i)È MONTFORT.
positions précédentes. Un petit tlombre Ûtribuôrent l'évanouissement de Jeanne à la fatigue et à l'émotion , et pas un seul tie soupçonna la mystérieuse vérité que nous allons révéler au lecteur.
ffa €onfi^c^cr.
Dans une chambre de l'Hôtel-de- Ville de Chartres, Jeanne de Flandre était assise devant une fenêtre ouverte. Après lui avoir prodigué tous les soins nécessités par son accident, on venait de la quitter pour se conformer à son désir. Elle avait alors approché son fauteuil de la fenêtre, et elle res-
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pirait l'air frais qui arrivait du dehors. Son visage, encore pâle, mais calme ^ ne portait l'empreinte d'aucune souffrance corporelle, mais il y avait dans son regard une mélancolie profonde, qui indiquait que la douleur de son âme ne faisait que dormir.
A deux pas d'elle , sur un tabouret , une jeune fdlC; rose et blonde, se tenait en silence. Cette jeune fille était une simple chambrière *, à en juger par les manches de sa robe , brodées aux armes de Flandre ; mais on devinait facilement qu'elle était une amie , en voyant la bienveillance familière que lui témoignait sa maîtresse. On sentait aussi , a la réserve muette et forcée de la première, qu'elle attendait de la seconde une marque de confiance, que celle-ci hé-
• Nos lectc4H's sont priés de ne pas prêter à ce mol une acception trop servile, et de se souvenir qu'au xiv.- siècle les chambrières des princesses n'étaient pas ce que peuvenl être aujourd'hui loms femmes de chamhre.
sitait péniblement à lui accorder. Les événements de la journée, et surtout l'évanouissement du soir, étaient l'objet des souvenirs et des réflexions de l'une et de l'autre , et toutes deux avaient besoin de communiquer à ce sujet , celle-ci ses inquiétudes , celle-là ses confidences. C'était, au reste, une espèce de remords plutôt qu'un sentiment de discrétion, qui semblait retenir la parole sur les lèvres de Jeanne. Elle ne craignait pas de se livrer, mais de mal faire ^ et son regard, où se peignait l'orage de son âme , se fixait avec envie sur le front pur de sa compagne. Apre s une heure d'hésitation semblable, elle parut enfin se décider selon l'instinct de son cœur.
— Approche-toi , Marcy , dit-elle avec douceur à la chambrière.
— Me voici , madame*, répondit vivement
* On donnait alors le titre de dames aux princesses, même avant leur mariage.
38 JEANNE DE MOINTFOUT.
la jeune fille , qui se hàla d'avancer son tabouret jusqu'auprès du fauteuil.
— Ma bonne Marcy, reprit Jeanne d'une voix émue, tu as toujours été ma compagne en Flandre , et tu as mieux aimé me suivre en Bretagne que d'accepter une liberté qui le séparait de moi.
— Ne m'en tenez pas compte, madame; je n'ai fait que préférer le plaisir à la peine.
— Ton entier dévouement inspire cette parole , comme il a inspiré ton action , et c'est ce dévouement , dont je sens de plus en plus la valeur, que je veux et dois récompenser aujourd'hui , autant qu'il est en mon pouvoir.
— En votr-e pouvoir, madame! vous ne parlez pas sérieusement?
— Je parle très sérieusement, au contraire. Écoute-moi de même , chère Marcy.
Depuis icii^q ^t\$ q^e Rpiis vivons ensemble , je t'^icpf}(îé]:][)essecpj3ts les plus précieux ; il en est un seul que j'ai gardé jusqu'à ce jour, el pouv tqi coi^^nip pour mpi , j'ai eu tort de te le cacher. Poup tfii , vfion enfant , parce que personne n'en mérite mieux la confi- (Jpncp ; pour l^oi , hélas ! parce qu'il est trop lourd à porter.
— Par)ez et soulage?-yous I s'écria la chambrière avec un empriessement naïf où la curiosité avait Ja mpindr^ part.
— Assure-tpi d^l>prd que nous sommes bien seules , dit Jeanne , et que pendant une heure au n^pius pprspnup i>c peuf uous interrompre.
Marcy fît le tour de l^ phambrc pt des pièces environnantes ; puis , jayant popssé Ip verrou (\e la portp, elje rpvint s'asseoir au^ pieds de sa maîtresse.
— Marcy, reprit Jeanne, je ne suis pas heureuse î
\0 JEA:NiNE DE MOINïFORT.
— Hélas ! voici un an que je le remarque, et cependant tout ce qui fait le bonheur est réuni autour de vous,
— Tout ! excepté une chose ; la plus rare, mais la plus indispensable.
— Laquelle , madame ?
— L'amour, mon enfant , l'amour compris et partagé.
— Ah ! mon Dieu ! Mais le comte de Montfortvous aime?
— Loyalement et profondément, c'est vrai ; mais moi je ne l'aime pas comme il m'aime , Marcy !
— 11 me semble cependant qu'il mérite...
— Il mérite tout sans doute , car on ne saurait imaginer un seigneur plus accompli. Mais , telle est la loi fatale de Tamour, j'aime un autre homme . moins parfait peutôtre.
lA CONFIDENCE. ^l
— Un homme que vous avez conmi avant le comte?
— Une minute avant , Marcy.
— Juste ciel !
— Cela t' étonne? Je le conçois. Mais écoute-moi bien , et tu vas me comprendre. Tu te rappelles, quoique tu fusses alors absente , l'époque où le comte de Montfort vint à Gand pour la première fois?
— Il y a un an, à peu près. J'étais à Cassel, chez votre oncle.
— Il y aura un an dans trois semaines. Nos deux familles, suivant l'usage, nous avaient fiancés sans que nous nous fussions vus , et le comte arrivait pour me connaître, en même temps que pour se faire connaître à moi. On le disait fort épris de ma personne, sur ce qui lui en avait été rapporté, et j'avoue que la réputation qui le devançait à Gand m'avait également prévenue en sa
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faveur. Tout s'annonçait donc le plus heureusement du monde , et les inconvénients ordinaires de ces sortes d'unions lointaines semblaient , par un privilège particulier , ne devoir pas exister pour nous... Hélas! c'est ainsi que la destinée nous trompe toujours, en plaçant le mal derrière l'espérance du bien ! Le jour fixé pour l'arrivée du comte et notre entrevue , mon frère alla audevant de lui avec sa cour , et me laissa au palais avec celle de ma belle-sœur. J'étais brillante et parée comme aujourd'hui. Libre encore pour quelques instans , mon cœur battait dans ma poitrine, impatient et tremblant de se livrer. D'après J'idée que je m'étais formée du comte et celle qu'il s'était faite de moi-même, il me semblait qu'entre nous deux le premier regard serait décisif, et il ne me venait pas à l'esprit de supposer que ce premier regard put être défavorable
L\ COMIDENCE. /|3
Au bout d'une demi-heure d'attente, les acclamations du peuple nous annoncèrent l'approche du cortège, et je sentis bientôt redoubler mon émotion en entendant le pas des chevaux sous les fenêtres du palais. Ma belle-sœur me prit la main pour me conduire dans la cour d'honneur, comme nous en étions convenus avec mon frère. Je me laissai faire avec une confiance qui devenait de plus en plus douce , et mon pas se raffermit insensiblement à mesure que j'approchais du but... J'étais heureuse, Marcy, j'étais heureuse en ce moment, car le pressentiment du bonheur remplissait mon être, et n'y laissait plus la moindre place à l'inquiétude ou à la crainte. Ce que ma destinée avait de mystérieux et de hasardé me paraissait alors charmant et admirable.
Sûre que mon plaisir et mon devoir allaient s'accorder ensemble, j'étais toute prête à
44 JEANNE DE MOMfOUT.
aimer l'homme qui devait être le plus digne de mon amour ; j'allais avec sécurité audevant de la chaîne que mon imagination avait couverte de fleurs... Quand nous arrivâmes sur le perron du palais , le cortège , lie son côté, pénétrait dans la cour. Tous les seigneurs descendirent de cheval et se découvrirent, après quoi mon frère s'avança le premier vers ma sœur et moi. J'avoue qu'en ce moment je sentis renaître mon trouble , et que ma confiance céda la place à une singulière incertitude. Les seigneurs marchaient près du comte Louis , sans distinction de costume ni de rang , et , comme ils se ressemblaient tous au premier abord, mon regard hésitait entre ceux que je ne connaissais point. Leur lenteur et leur silence, d'ailleurs, semblaient conspirer encore pour prolonger mon embarras. Ilyeneutun enfin que je remarquai entre les autres. Les
traits mâles et doux de sa figure , ses cheveux noirs, roulés sur son cou à la mode de Bretagne, la noble hauteur de sa taille et l'élégante dignité de son maintien, se rapportaient si parfaitement au portrait que je m'étais tracé du comte de Montfort, que je me dis en le regardant : ce doit être lui! Je fus bientôt confirmée dans cette idée par l'émotion que lui causa ma vue. Il rougit , en effet, en m'apercevant au milieu des femmes, et fit un léger mouvement en arrière, qu'il ne put dérober à mon attention.
— C'est lui ! c'est lui ! c'est Montfort ! me répétèrent vivement les battements de mon cœur ; et , fière de le trouver déjà audessus de mon rêve, j'ajoutais avec joie : — je pourrai l'aimer! — lorsque mon frère s'approcha de moi et m'adressa la parole.
— Ma sœur, dit-il, le comte de Montfort est parmi les seigneurs qui m'entourent. Il
a désiré y resler confondu en paraissant devant vous, et il espère quevouslereconnaî- Irez comme il vous a reconnue lui-même.
Mon premier mouvement , à ces mots , fut un frémissement de terreur instinctive : je rougis et pâlis presque en même temps , et cherchai en vain à balbutier une excuse. Mais je me rassurai facilement, en regardant de nouveau le seigneur aux cheveux noirs , car je le vis aussi embarrassé que moi-même, et il me fut impossible de douter que ce fût le comte. Pénétrée néanmoins , dans le fond de l'âme, du danger d'une semblable épreuve, je trouvai moyen de l'éluder tout en m'y soumettant, et je voulus reconnaître Montfort pour lui seul, sans paraître le reconnaître pour les autres. Faisant donc un pas vers celui qui était déjà le comte à mes yeux, et lui jetant un regard dont il pouvait seul remarquer l'expression :
■—Monseigneur, dis-je en lui tendant la main, je vous prie de me présenter au comte de Montfort.
Tu juges que je m'attendais à le voir tomber à mes pieds, en s'écriant : c'est moi î Figure-toi donc ma surprise et ma honte, lorsqu'il me prit la main sans prononcer une syllabe. Aussi confus et aussi tremblant que moi-même, il répondit à mon regard par un sourire douloureux.
— Plût au ciel que je fusse» le comte de Montfort 5 madame! me soiipira-t-il à l'oreille.
— Mais le voici , ajouta-t-il en élevant la voix, et en me conduisant à un seigneur qui se trouvait à deux pas de nous.
— Sainte Vierge Marie! s'écria la chanv briôre, qui ne put s'empêcher ici d'interrompre sa maîtresse.
— Jô m'étais trompée, Matcy! poursuivit
48 JEAiNNE DE MONTFORT.
Jeanne en mettant ses deux mains sur sa figure. Je n'avais point aperçu le seul homme que je devais voir, et j'avais offert mon cœur à celui qui ne pouvait le posséder. J'eus beau faire alors pour réparer cette erreur, et je m'efforçai en vain de n'avoir d'yeux que pour le comte. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de l'abuser, mais je ne pus me faire illusion à moi-môme. Plus son amour (car il m'aimait déjà) interpréta favorablement mes paroles entrecoupées, plus l'image de l'autre m'apparut malgré moi à sa place, gravée qu'elle était d'avance au fond de mon âme! Oh! c'est quelque chose d'étrange et de fatal qu'une première impression ! et notre cœur est un miroir capricieux qui ne garde qu'une seule fois l'empreinte de ce qu'il reflète! Montfort était le plus beau, Marcy, le plus noble et le plus brillant! c'est le premier chevalier de
France enfin , de l'aveu de tout le monde , et je ne pouvais m'empêcher de le reconnaître! toutes ses paroles, tous ses regards, toute sa personne , respiraient l'honneur et l'amour! je sentais, en le voyant approcher, que le bonheur même venait au-devant de moi; eh bien! le sort en était jeté , Marcy, j'oubliais tout cela pour sir Hugues de Caverley.
— Sir Hugues de Caverley ?
— J'ai dit son nom!... Silence, enfant! Songe que ma vie est dans ce secret terrible !
— Soyez tranquille, madame ;— il mourra avec moi ! Mais qui aurait soupçonné , mon Dieu, qu'un étranger aussi inconnu?...
— Inconnu, c'est vrai; étranger, non.
Depuis deux ans qu'il avait quitté l'Angleterre pour la Bretagne , il avait pris le costume et les manières d'un chevalier de ce
ÔO JEANINE DE MOlNïFORT
pays. Retiré à Hennebond , cl de Spinefort , dont la famille ont été alliées autrefois, il s heureux d'accompagner le con fort en Flandre, et il s'était lié c dant le voyage, d'une amitié qui tous deux. Durant une semain les \is ensemble à Gand. Moni devant moi les mille qualités d( de son esprit ,Gaverley ne fît q et me contempler en silence , et cette attention m'en dirent pi les paroles. Je ne tardai pas à que j'avais fait sur lui la mêm qu'il avait produite sur moi ; q étions aimés réciproquement regard , comme deux aiiies créé l'autre ; et ce soupçon se clian
fiance , après avoir fixé l'époque ei de notre mariage , sir Hugues Irc prétexte pour rester, et je me vi sans défense à mon amour. Cet amo crut d'autant plus facilement, héla était impossible de le sevrer de too rance. Je n'étais que la fiancée du c Montfort , et ce lien n'avait rien d' lubie. Gaver ley le savait comme mo osa me voir et me le dire. 11 m'aida à lïia parole en oubliant lui-même 1 et il égara tellement mon esprit p cœur, que je l'autorisai à s'ouvrir frère. Au premier abord , le comi s'emporta ; il ordonna au témér partir, et traita notre faiblesse de ti puis il se calma et se radoucit, par
52 JEANNE DE MOPsTFORT.
en attendant la réalisation des hautes espérances de mon fiancé. D'une autre part, si Caverley n'était qu'un simple chevalier anglais, il avait l'avantage de posséder des biens considérables , et son opulence pouvait relever son rang. Cette pensée changea la résolution de mon frère au point d'en faire bientôt notre complice.
— Sir Hugues, dit-il à l'étranger, ma sœur vous aime si profondément , que toute autre alliance peut la rendre malheureuse. Or, son bonheur étant mon but avant tout, voici la proposition que j'ai à vous faire. Partez à l'instant pour la Grande-Bretagne; allez trouver le roi Edouard, votre maître; offrez-lui vos services , votre fortune , votre sang s'il le faut, et demandez-lui rinvestiture d'un marquisat ou d'un comté. Si vous obtenez cette faveur à temps , revenez en Flandre , et je me charge de rompre à Ta-
miable mes engagements avec le comte de Montfort.
Caverley partit aussitôt , trop heureux pour écouter des scrupules , et je l'accompagnai de mes vœux impitoyables, sans songer qu'ils attentaient aux droits d'un autre. — Plusieurs mois s'écoulèrent , Marcy , plusieurs mois d'attente mortelle et inutile.
— Sir Hugues ne revint pas? dit la chambrière,
— Non seulement il ne revint pas , poursuivit Jeanne avec force , mais il ne nous envoya pas même de ses nouvelles î Ah ! ce qui se passa dès lors en mon âme , je ne saurais me le rappeler ni te le dire. Tantôt mon amour pour Caverley me faisait trembler qu'il n'existât plus ; tantôt mes remords à l'égard du comte me criaient que j'étais punie par une trahison. Ne sachant si je devais pleurer l'un ou le maudire, je me sen-
54 JEANNE JiE MONTFORT.
tais ramenée tour à tour à l'autre , comme à une expiation ou à une récompense. Cependant l'époque fixée pour mon mariage approchait ; ce fut alors que la voix de la raison étouffa celle de l'amour , et je reconnus avec mon frère que nous étions dupes d'un infidèle. Car le moyen de croire que nous eussions ignoré son sort , si lui-mêm<f n'avait eu intérêt à nous le cacher soigneusement? Non! non! il m'avait oubliée, lô malheureux ! Et ma plus grande douleur était de ne pouvoir l'oublier aussi ! Je parvins pourtant , il y a un mois , à exiler son souvenir de mon âme ; je me persuadai môme que j'aimerais Montfort , en lisant avec attendrissement les lettres qu'il écrivait à mon frère. Enfin, le moment décisif arrivé, je me crus libre, et je partis pour Chartres sans songer à Caverley. Hélas! je me flattais, Marcy, et je rougis de Tayeu
qu'il me reste à te faire ! Cette image fatale et maudite , que je croyais avoir laissée à Gand, je l'ai retrouvée entre moi et le comte de Montfort, aussitôt qu'il a reparu devant moi! Les circonstances de notre première entrevue en Flandre ont repassé dans ma mémoire , et tout mon cœur a été boule-, versé de nouveau. Ma résolution s'est envolée avec ma certitude, et je n'ai plus rien cru ni rien voulu ; et je me suis demandé si j'étais bien sûre d'être trahie, et de quel droit je comptais être heureuse ; et j'ai vu enfin que je n'aimais pas Montfort, et que j'aimais toujours Caverley ! Telle est la perplexité affreuse qui a pesé sur moi jusqu'à la porte de la cathédrale , et qui a fini par me jeter évanouie devant cette porte, à la vue de l'autel où doit s'accomplir mon sacrifice ! Yoilà mon secret, Marcy, le voilà tout entier ! Excuse-moi et plains-moi , mon
56 JEANNE DE MONTFOKT.
enfant , toi dont liime est aussi' pure que le cœur est bon , et soutiens-moi demain de ton regard doux et ami , quand l'heure aura sonné de prononcer la parole irrévocable.
La nuit était venue pendant cette confidence , et les deux femmes se trouvaient dans l'ombre. Pour toute réponse aux derniers mots de Jeanne, la jeune fille toucha la main qui venait au-devant de la sienne, et , inclinant au-dessus sa blonde tête , elle y déposa un baiser et une larme. Déjà soulagée un peu par sa propre confiance. Jeanne le fut tout-à-fait par cette sympathie secrète, et appuyant son front à l'épaule de Marcv, elle versa des pleurs qui ne coulèrent pas seuls.
Il y avait une heure que durait cet épanchement , lorsque" quelqu'un frappa à la porte de la chambre.
La jeune fille alla ouvrir en s'essuyant les
yeux , et introduisit une des femmes de Jeanne portant un flambleau.
— Monseigneur de Mon tfort fait demander , dit cette femme , quand madame pourra le recevoir en particulier.
Jeanne tressaillit au nom de son époux , comme un coupable au nom de son juge.
— Pas ce soir ! répondit-elle d'une voix tremblante. Dites à monseigneur que je vais mieux , mais que je ne pourrai le voir que demain matin.
— Pourquoi désire-t-il m'entretenir ?
ajouta-t-elle en elle-même. Cet évanouissement aurait-il donné l'alarme à sa confiance , et soupçonnerait-il quelque chose de la vérité?
Quelque impatients qu§ puissei>t être nQ§ lecteurs 4^ savoir ce que Montfort avait à dire à «feanne , c'est un secret dont noi^s sommes obligé de leur faire attendre la cq^^fîd^^ce , pour transporter leur attention sur un autre poiat essentiel. Il s'agit d'une p|; tite scène qui s^ passait sur ^ route de Chartres, à quinze licuQs de CQt|e ville, e^
6o JEANNE DE MONTFORT.
qui , tout insignifiante en apparence , avait en réalité une importance énorme.
C'était le lendemain du jour où avaient eu lieu les événements que nous venons de raconter, et par conséquent le jour même de la cérémonie du mariage. Pendant que les préparatifs de cette cérémonie se faisaient à Chartres , le tavernier de la Geibe-d'Oi\ logeant à pied et à cheval , se tenait tranquillement sur le pas de sa porte , réfléchissant aux beaux cortèges qu'il avait vus défiler la veille. Il était tout-à-fait abîmé dans ses méditations , lorsqu'un bruit connu vint flatter son oreille ; deux cavaliers arrivaient sur la grande route , au milieu d'un tourbillon de poussière. A la diversité de leurs costumes , et malgré la ressemblance de leurs chevaux , il était facile de reconnaître , au premier coup d'œil, un seigneur et son écuyer. L'un portait un pourpoint noir
LA gerbe-d'or. 6i
sur un justaucorps vert , avec deux longues plumes rouges , flottant sur un petit feutre anglais ; l'autre était couvert d'un maillot d'acier , depuis les pieds jusqu'à la tête ; lequelmaillot disparaissait, seulement dans la hauteur du buste, sous un justaucorps mipartie rouge et bleu , serré à la taille par une large courroie. Une trompette en corne, suspendue à un baudrier noir, complétait cet équipement plus ou moins militaire.
Au train dont allaient ces deux voyageurs , l'aubergiste craignit d'abord qu'ils ne fussent pas en humeur de s'arrêter ; mais il se rassura bientôt à ce sujet, en recueillant quelques mots de leur conversation.
— Monseigneur, disait l'écuyer, j'espère que nous allons faire une petite halte.
— Ni petite, ni grande, répondit le gentilhomme ; nous ne descendrons pas de cheval avant Chartres.
62 JEANNE DE MOISTFORï.
— Par saint Georges ! vous m'y porterez donc, monseigneur ; car, avec toute laboiitië volonté du monde , je ne saurais y arriver vivant.
— Pourquoi n'y arriverais-tu pas comme moi , drôle ?
— Par une raison toute simple , hélas ! et dont je conviens à ma honte. Je reconnais depuis trois jours^ et surtout en ce moment , que noiis ne sommes ni de la même nature ni de la même trempe. Vous êtes une espèce de dragon de bronze aux ailes d'acier , capable de faire deux cents lieues sans se rafraîchir , et moi , je ne suis qu'un faible mortel qui n'a pas plus tôt galopé quarantehuit heures , qu'il meurt de soif et de faim , sans compter la fatigue.
— Tu boiras , tu mangeras et tu te reposeras à Chartres !
— A'ous oubliez que j'ai eu l'honheiir de
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Vous dire que je n'y arriverais pas. Voilà pourquoi je voudrais me reposer, manger et boire auparavant. Croyez-moi, monseigneur, c'est dans votre intérêt que je vous parle.
En prononçant ces mots, l'écuyer se trouvait devant la porte de l'auberge. A la vue clii signe d'abondance peint sur l'enseigne , il lui fut impossible de ne pas s'arrêter ; et c'est ce qu'il fît sans consulter son maître , en lui adressant toutefois un regard attendrissant.
— Allons , allons ! pas de lâcheté ! dit le ^ehtilhôihmè, en touchant à la fois le cheval et le cavalier.
Mais l'un ne bougea pas plus que l'autre, eï rhbthiïie profita de la cobplicité de l'ahimal.
— Quand je vous dis que c'est dans votre intérêt , mohseigtteùr, reprit le preiiiier en mbritt-antle secorid. Giette pauvre bête va sa-
battre, aussi bien que la vôtre, si nous ne les laissons pas respirer, et vous verrez que nous arriverons trop tard, faute d'un peu de foin et d'avoine.
— C'est-à-dire, faute d'une tranche de pâté et d'une cruche de cervoise, répondit le seigneur avec un sourire forcé. Allons , soit ! ajouta-t-il en quittant les arçons; tu as cinq minutes pour te repaître, homme sans cœur.
— Dites sans estomac , monseigneur , et soyez béni ! repartit l'écuyer, qui déploya autant de prestesse pour sauter à terre qu'il en avait trouvé peu pour continuer sa route.
Hommes et chevaux entrèrent à l'auberge, à la grande satisfaction du tavernier, et l'écuyer arrosa voluptueusement un morceau de jambon d'un écumeux hanap de bière , tandis que son maître, assis à l'écart.