‹ Jeanne de MontfortChapitre 4 sur 19 · I.A GEIVr»E-I)'OK · texte numérisé non relu

I.A GEIVr»E-I)'OK

trempait distraitement ses lèvres dans une coupe de vieux vin.

— Eh bien ! est-ce fini ? demanda ce dernier au bout d'une minute.

— Fini, monseigneur ! s'écria l'autre en frémissant. Hélas! c'est à peine commencé, ajoula-t-il d'un accent lamentable, étouile par le succulent mastic qui lui traversait en ce moment le gosier.

Pour rendre l'opération plus facile et plus prompte , il lâcha quelques mailles d'acier de son vêtement , ce qui lui donna la faculté de respirer à Taise, en même temps que cela lui assurait quelques instants de plus. En effet, lorsqu'on lui déclara qu'il était temps de repartir, il fallut bien lui laisser le loisir de rajuster son équipement , et il profita de ce délai forcé pour absorber un nouveau hanap de bière. Le gentilhomme l'employa ; de son côté , à interroger

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l'aubergiste , tout en l'aidani impatience, à remettre les état.

— Mon maître, lui dit-il, c soir, n'est-ce pas, que vous aveî le cortège de Jeanne de Flandr

— Hier au soir, monseignei le tavernier; je vous demande 1 c'est hier matin.

— Hier matin ! s'écria le s devint pâle. Et vous rappelez-v heure ?

— Mais long-temps avant n tége est entré dans la journée à

— Vous en êtes bien siir? r( lier, dont l'anxiété augmenta Question.

LA GEllUE-l) OK.

nuit close. Un d'entre eux même 3 un fait assez singulier.

— Ah! quel fait?

— En descendant de litière , à la la cathédrale , il paraît que Jeanne dre est tombée évanouie danslesbr frère , et qu'il a fallu la transporta l'Hôtel-de- Ville, au lieu de chant Deum qu'on avait annoncé.

— Évanouie ! dans les bras de s( répéta le gentilhomme d'une voix par l'émotion.

— Au reste , reprit l'aubergiste , rien été, et on dit que le mariag pas moins lieu ce matin.

— r.A innf in f

6S JEANNE DE MOMFORT.

éi^erdu ; mais la cérémonie se fait donc en ce moment?

— Ma foi ! il est dix heures ; cela se pourrait bien.

— Priez Dieu pour que cela ne soit pas , malheureux ! dit le gentilhomme en s' élançant sur son cheval.

Il appela son écuyer qui en fit autant, et tous deux disparurent sur la route comme si le vent les eût emportés.

— Peste! se dit l'aubergiste, en regardant la pièce d'or qu'on lui avait jetée dans la main , voilà deux cavaliers qui tiennent beaucoup à se trouver à la noce de Jeamie de Flandre !

En attendant que nous les y rejoignions , laissons-les galoper ventre à terre, et voyons maintenant ce que le comte de Montfort avait à dire à sa belle et triste fiancée.

3ean ^( MXoniïoti.

Neuf heures venaient de sonner à la catliédrale , lorsque le comte se présenta à la porte de Jeanne. Il faisait jour, en ce tempslà, dès le matin chez les plus hautes dames, et la jeune fîUe était déjà disposée à recevoir Jean de Montfort. Tous deux, au reste, avaient un costume d'une simplicité provi-

soire , et la robe noire , doublée de rouge , du comte , le surcot violet et flottant de sa compagne , n'attendaient que le moment de céder la place à la toilette nuptiale. Le visage du premier était couvert d'une légère pâleur, tandis que les joues de la seconde , au contraire, rougissaient d'une crainte pudique.

Montfort s'informa de la santé de Jeanne avec un empressement gracieux; il la regarda, tandis qu'elle lui répondait, d'un œil à la fois inquiet et charmé ; puis enfin , la priant doucement de s'asseoir, il lui adressa les paroles suivantes :

— Après ce qui s'est passé entre nous , et au point où nous sommes arrivés , ce que j'ai à vous dire aujourd'hui, madame, va saps doute vous paraître étrange ; mais je suis inspiré par un scrupule que vous êtes digne d'apprécier ; et puissiez-vous comprendre ma démarche sans avoir besoin d'en tirer

parti ! Tout est prêt pour notre mariage , madame : l'autel est dressé dans la cathédrale; levéque, le clergé et le peuple nous attendent; nos deux familles se préparent à nous assister ; le roi de France et le duc de Bretagne revêtent la pourpre et l'hermine;

nous-mêmes enfin nous allons nous faire parer pour la cérémonie... Eh bien! c'est le moment de vous prouver que je vous épouse par amour et non par négociation : je viens vous rappeler que vous êtes libre encore , et que tout peut se suspendre ou s'achever , selon qu'il vous plaira d'en donner l'ordre.

A cette proposition inattendue, Jeanne frémit d'une terreur mêlée de joie secrète. Devant la noble figure de son fiancé , reproche vivant de sa faiblesse et de son erreur, passa de nouveau le fantôme du chevalier anglais , douce personnification des

illusions de son âme. Il lui sembla qu'il était encore devant elle, et que tout allait s'arranger selon son cœur. L'illusion fut si grande , un instant , qu'elle faillit se jeter aux pieds de Montfort et lui tout avouer ; mais le souvenir amer de ses ressentiments la retint aussitôt , et elle s'efforça de recueillir son sang-froid pour l'épreuve qu'elle allait subir.

— Monseigneur, demanda-t-elle au comte, qui a pu vous faire penser que je balançais encore ?

— Vous me le demandez , Jeanne ? répondit Montfort avec bonté. Eh bien! alors je vais vous le dire franchement, et à une seule condition.

— Laquelle ?

— C'est que votre conllance récompensera ma confiance , et que votre cœur s'ouvrira à l'exemple du mien.

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— Craignez-vous donc d'y lire, monseigneur, autre chose que les sentiments que vous méritez ?

— Je ne crains rien , que de ne pas vous voir heureuse , Jeanne ! et le ciel m'est témoin que je m'oublie tout entier. Mais c'est toucliant votre avenir que l'espoir ne me suffît pas , et qu'il me faut la certitude complète que j'ai le malheur d'attendre encore. . . Daignez m'écouter sans m' interrompre, et laisser ma sincérité provoquer la vôtre. Je vous ai aimée, Jeanne, du jour où je vous ai vue , et je n'ai pas cessé de croire, depuis ce jour, que vous seule pouvez me rendre heureux. Je ne me suis pas assez fait connaître à vous, sans doute, pour vous donner la même opinion de moi; mais j'ai pu du moins présumer, à Gand, que mes hommages et mes soins ne vous déplaisaient pas. Les dernières lettres de votre frère

m'en avaient donné l'assurance , et c'est hier au soir seulement que j'ai senti le doute entrer dans mon âme.

— Hier au soir î répéta Jeanne toute tremblante.

Et elle se reprocha sa confidence à Marcy, comme si quelque autre eût pu l'entendre ; mais elle se rassura bientôt quand Montfort continua ainsi :

— Hélas ! oui , madame , ce qui devait confirmer mon espérance l'a ébranlée : c*est en vous voyant que j'ai craint pour votre sort ! Rappelez vos souvenirs d'hier , en effet, et dites-moi si je me suis créé des alarmes! N'avez-vous pas tremblé et pâli en me revoyant? Votre regard ne s'est-il pas constamment baissé devant le mien ! Votre main n'a-t-elle pas frissonné sous mes lèvres ? Et vos paroles , madame ! comparezen la froideur et la brièveté à la chaleur et

à l'effusion des miennes î Je sais que le trouble était naturel à votre situation , comme la réserve l'est à votre sexe et à votre âge; et je me suis môme empressé de m'expliquer ainsi les choses ; je me suis créé des illusions tant qu'elles ont été possibles; je me suis réjoui et félicité jusqu'au moment où il a fallu renoncer à le faire. Mais votre étrange émotion à la porte de la cathédrale ! cette impossibilité d'y entrer à ma suite ! pei évanouissement dans les bras de votre frère ! ce refus inexpliqué , enfin , de me recevoir ici hier au soir ! Je vous le demande , madame, comment interpréter tout cela?

Comment ne pas trembler maintenant de vous conduire à l'autel? Comment avoir la douce conviction que c'est le bonheur qui vous y attend?

— Et cependant, Jeanne , continua Montfort en lui prenant la main , ne croyez pas

que je vous interroge ici comme un juge, et que j'exige pour moi l'explication de ce que vous ne vous expliquez peut-être pas à vousmême. Je sais que votre cœur est libre et pur, et vous savez que je ne suis ni méfiant ni sévère. Je vous aime seulement, et je voudrais être aimé de vous. Répondez donc à une seule incertitude et à une seule question ; mais répondez sur votre âme et devant Dieu ! dois-je attribuer ce qui vous est arrivé hier a quelque aversion pour ma personne , et avez-vous peur d'être malheureuse en liant votre destinée à la mienne ?

— De l'aversion pour vous, monseigneur ! malheureuse avec vous ! s'écria Jeanne. Qui oserait dire ou penser une pareille chose ; et quelle femme vous méconnaîtrait à ce point ? — L'image de Caverley commençait à disparaître devant la délicatesse et la générosité de Montfort,

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— Alors, reprit le comte avec expression, dites-moi que mes doutes étaient faux, et que vous pourrez m' aimer.

Ce mot fatal fit hésiter Jeanne, et ce fut en baissant les yeux qu'elle répondit :

— Si Festime et l'admiration peuvent conduire à l'amour, il me suffira, monseigneur, de connaître en vous l'homme comme le chevalier.

— Ah! connaissez tout de suite l'un et l'autre! interrompit Montfort; car lorsqu'on aime autant que je vous aime , on peut répondre de l'avenir ainsi que du présent... Votre gloire et votre bonheur, Jeanne, seront mes seules pensées ! Votre bonheur, je l'assurerai par tous les dévouements et toutes les tendresses dont un cœur fidèle est capable! Je le cimenterai de toutes les joies qui peuvent changer l'existence en une fête éternelle ! Votre gloire , cette épéc la

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fera aussi éclatante et aussi solic des reines et des impératrices , composera une auréole qui vai les couronnes de ce monde ! Vol si belle et si illustre , que les i qui ne s'inclineront pas devant ront celles qui lui porteront en^ pour désigner la plus brillante fortunée , chacun nommera la c Montfort ! Voilà ce que vous ser( si Dieu me laisse vivre; voilà ce pour vous , si vous m'aimez !

En parlant ainsi , le comte s' et pieds de la jeune fille. Il était s sublime , si tendre et si passi»

Jeanne sentit un voile se déchirei yeux, et connut enfin son fianc

JEAN DE MOMFOUT.

pas cédèv à ce double prestige , agiss fois sur le cœur et sur la tête.

Mon tfort lui-même vit sa puissai poursuivit , en se relevant de toute teur :

— Maintenant,* Jeanne, réfléchi répondez-moi. Je n'ai jamais cherché votre main d'un autre que vous-m^ c'est de votre bonheur et non pas é qu'il s'agira dans une heure. Ne vous vous pas disposée à m' aimer, et vou] reprendre votre liberté pendant qui temps encore? ou bien n'avez-voi d'indécision dans l'âme , et pouvezbrement me jurer un amour éternel

— Oui , éternel ! s'écria la ieui

8o jEArsMù i)i: momioui.

— Dans une heure donc , à la cathédrale! dit Montfort.

Et après avoir couvert de baisers les mains de Jeanne, il s'éloigna en se retournant trois fois vers elle.

Ca Bemanîre.

Une heure après, la cathédrale de Char- Ires était assiégée d'une foule innombrable. Sur le parvis , en face du grand portail , toute la population de la ville attendait que la messe nuptiale commençât. L'entrée de l'église leur était interdite jusqu'à ce moment , à cause de la cérémonie préparatoire

qui avait lieu doYanl la porte. Celle cérémonie , nommée la Demande , cérémonie toute bretonne, transplantée en quelque sorte à Chartres , à titre de privilège national , par les gens de la suite de i^îontfort et de Jean lîl, mérite d'élre exj)osée ici, comme tableau des mœurs de la Bretagne au moyen-âge , et fera voir comment , dans ce pays et à cette époque reculée , au milieu des circonstances capitales et décisives de la vie , les personnages les plus graves se prêtaient au mélange du trivial et du sublime, du comique et du touchant.

C'était donc devant la porte de l'église, sur les dalles mêmes du portail , et presque sous les piliers du porche. Tous les personnages que nous avons montrés au lecteur étaient gravement réunis en cercle , pareils à des spectateurs dociles attendant une représentation. C'était véritablement une co-

LA DEMANDK. B3

médio qu'ils allaionl voir, et les acteurs ne tardèrent pas à paraître.

De l'ombre d'un pilier, où se tenaient le duc de Bretagne et le comte de Montforl , et de l'angle d'un autre , près duquel étaient Jeanne de Flandre et son frère, s'avancèrent en même temps deux écuyers bretons, qu'on eût pris pour toute autre chose à la vue de leurs costumes. Le premier, en effet, portait une imitation exacte des vêtements de Jean de Montfort, et le second représentait fidèlement , par les siens , le duc Louis de Flandre, frère de Jeanne. Tous deux se saluèrent aussi courtoisement que possible, afin de rendre l'illusion plus complète, et se posant dignement lun devant l'autre, entamèrent , en rimes bretonnes , le dialogue suivant, dont la simplicité populaire contrastait avec leurs nobles habits, et que des interprètes officieux s'empressèrent

d'expliquer aux oreilles françaises et flamandes *.

LE PREMIER ÉCUYER , représenlanl Montfort.

Dieu vous garde, messire ; puisque vou^ voici oisif et en habits de fête , vous aurez bien le temps d'écouter quelques mots. Je suis un pèlerin qui porte de bonnes nouvelles. (Montrant Louis de Flandre et les seigneurs qui l'entourent ) Ditos-moi , de gràcc , quelle est cette famille?

* La cérémonie que nous décrivons s'est conservée chez les paysans de la Cornouailic cl du Léonais; les strophes qu'on va lire ont été modifiées en conséquence, et consacrées dans plusieurs recueils ou riwou , imprimés à Morlaix et à Quimper. Nousavons suivi, dans la tiaJuclion que nous donnons ici, sauf quc!(iucs ciiangcmenls indispensables, l'excellent ouvrage do .M. Lniilc Souvcsire : Les Dermers Breiona , le meilleur livre ccrit jusqu'à ce jour sur la lîretagne. On peut aussi voir mie e\quise imitation en vers de ce ch.ini ccliique, d.iusle délicieux poëme intitulé Marie, publié [ar ^L lîrizciix , il y a que!qii(S années.

Là l)EMA^I>li. 85

h^ SECONl) ÉCL'YEU, reprcsenlanl iouis de Flatidic.

J(3 VOUS rends votre salut, soigneur pèlerin. J'aime à croire que vous êtes un honnête gentilhomme, mais suivez voire chemin , je vous prie; il n'y a rien de commun (intre nous.

Comment, messire ! Je croyais que vous m'auriez au moins invité à entrer dans votre maison, pour détacher le ceinturon de mon épée; j'avais même pensé que, si mon salut vous plaisait, vous m'auriez proposé de boire à votre hanap. Et au lieu de cela, vous ne me laissez voir que le trou de la serrure ! Dites-moi , ne seriez-vous pas un hérétique ou le fils du mauvais riche?

LE SECOi^D ÉCLYER.

Nullement; mais nous avons souvent vu

86 JEA>'NE DE 310NTF0î\T.

des vagabonds entrer ici pour ÎDoire notre vin : cela nous a rendus prudents. Cependant , si vous êtes las , je vous prêterai une escabeîle sur laquelle vous pourrez vous asseoir. Qu'en diles-vous ? cela ne vous serat-il pas bien commode?

LE PREMIEÎI itClYEU.

Messire , je ne suis point un vagabond; je viens ici remplir une mission digne d'un clirélien ; car il est dit dans l'Ecriture qu'autrclois un honnête seigneur, nommé Éliézer, iit ce que je fais aujourd'hui , et l'Écriture dit aussi qu'Éliézer fut reçu avec honneur, et qu'on ne le laissa pas hors du seuil.

LE SECOM) ÉCIVEU.

Oli ! si Éliézer lïil m'hu \ers moi, je l'aurais embrassé à deux bras , car c'était , en effet , un seigneur j)leiu de foi et de religion. Mais maintenant les routes sont

couvertes de gens qui aiment le mensonge et la tromperie; ils vous promettent la mer et les montagnes pour vous donner un grain d'avoine. Si vous êtes un trompeur comme eux, n'approchez pas de nous.

LE PKEÎVIU^U ÉCLYER.

Éliézer, mon modèle, était fidèle et vrai. Dieu le conduisait vers une jeune fille , belle comme les étoiles du ciel, et qui craignait le Seigneur. C'étaient des gens charitables , qui ouvrirent leur maison au messager, et lui servirent de quoi rassasier sa faim. Mais il dit qu'il ne mangerait pas avant d'avoir expliqué pourquoi il venait. Et moi aussi je n'ai point de temps à perdre; je suis venu pour la même mission qu'Éliézer. Vous avez beau feindre ( montrant Louis de Flandre),

une jeune fille est là! Dites-lui que j'arrive au nom de celui qu'elle aime le plus parmi

88 JEA:N>K de MOMFOHr.

les hommes qui vivent et passent sur cette terre ! Il ratteud ici pour qu'ils aillent lier leurs vies à jamais ! Assez de finesses et de résistance , messire; vous savez bien que celui que je représente est riche et puissant , et que c'est la meilleure des créatures qui mangent le pain de Dieu,

LE SECOM) ÉCIVEU.

11 semblerait, à vous entendre, que tout est décidé. Je crois que vous êtes clerc et savant , car vous parlez avec une rare éloquence; mais pensez-vous donc que la jeune fille que vous demandez se jette au premier venu, comme une paille de seigle qu ou foule aux pieds dans les chemins ?

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