H 2 JEHAN BODEL
de ce preux un si chaleureux éloge que la reine des Saxons, qui l'a entrevu seulement sur la rive du Rhin opposée à celle où elle se trouve, brûle de connaître le noble chevalier et se montre par avance fort disposée à avoir pour lui les plus tendres sentiments.
C'est Hélissant qui se charge d'informer Baudouin de l'amour, que la reine a conçu pour le chevalier qu'elle ne connaît point encore, et qui déjà pourtant occupe toute sa pensée.
Que ne braverait un chevalier vraiment digne de ce nom, pour les beaux yeux de sa dame? Se pourrait-il qu'un seigneur français ne fit pas quelque folie, pour lui donner une preuve de son amour ? Baudouin ne craint pas de commettre de ces folies-là. Au péril de sa vie. ne le voit-on pas s'aventurer à travers l'eau profonde du Rhin ? C'est ainsi qu'il parvient à la rive et fait la rencontre de Sébile. Le cœur de celle-ci, dont le siège a été, d'avance, savamment fait par la belle Hélissant, ne tarde pas à succomber à un amour adultère, dont Bodel, d'ailleuts, ne lui fait guère un crime, ainsi qu'on peut le voir par les vers qu'il met dans la bouche de Charlemagne. Celui-ci défend à Baudouin de s'exposer comme il l'a déjà fait, et lui promet qu'après la victoire, il lui octroiera la main de Sébile.
« Je vueil faire seur vous i mien commandement Qui est tex que je vueil trestout certainement Que plus ne passez Rune; car je vous le deffent... S'il en chiet bien à un, il en meschiet à cent... Vous ferai coronner, et Sébile au cors gent Vous cuit donner à femme, se Diex me le consent.
Le couplet dont ces vers font partie ne se trouve que dans le M^ Lacabane.
Les auteurs du Moyen Age, en général, sont indulgents pour le genre d'entorses à la morale dont s'est rendue coupable la reine Sébile. Qu'on se rappelle Thistoire de Tristan et Iseult. L'amour des deux héros de ce roman est, au contraire, plutôt glorifié, ou tout au moins présenté sous un jour absolument
La chanson des saisnes ou de guiteclin de sassoigne 113
sympathique, tandis que le vieux mari, le sombre roi Mark de Bretagne, sans être ridicule, — les maris trompés sont ridicules sous le règne de Molière, — est plutôt l'image du tyran, l'emblème de l'injuste destinée, contre laquelle toutes les révoltes sont pardonnables. Il est enfin un personnage tout à fait odieux.
Bodel, d'ailleurs, ne s'appesantit pas sur la situation qui résulte pour Guiteclin de l'infidélité de Sébile. Là n'est point pour lui la question. Il n'écrit pas un roman de mœurs ; s'il le voulait, il lui serait facile d'imaginer quelque sombre vengeance ; mais ce n'est pas à cela qu'il en veut venir. Il vise à un autre dénouement. Jusqu'à la fin, Guiteclin doit rester uniquement un personnage historique.
C'est ainsi qu'il meurt dans un combat acharné, tué par Gharlemagne en personne.
On s'étonnera peut-être que le coup mortel ne lui ait pas été porté par Baudouin, que le roi de Saxe ne Tait point défié en champ-clos, ou, tout au moins qu'il ne l'ait pas cherché, et qu'il n'ait pas trouvé le moyen de se mesurer avec lui au fort de la bataille. Frappé par son rival, puisqu'il faut qu'il meure, sa mort n'eût-elle pas revêtu une ampleur dramatique plus grande ?
Evidemment ; mais cela eut inutilement compliqué la situation. L'auteur n'en veut venir qu'à une chose, c'est à la conversion définitive des Saxons, au triomphe de la Croix, le rêve de tout le Moyen Age.
En outre, si Baudouin avait de sa main tué Guiteclin, la reine Sébile, malgré toute l'indulgence du temps, en épousant celui qui eût été le meurtrier de son premier mari, courrait risque d'éloigner d'elle les sympathies de l'auditoire. Au contraire, le poète nous représente Sébile comme un modèle de vertus ; il se garderait bien de déprécier ainsi son héroïne. Si elle épouse, après la mort du roi de Saxe, le neveu de Gharlemagne, Baudouin, son amant, du moins il n'y a pas entre elle et lui le cauchemar du sang versé. Mais, pressée de se faire chrétienne, c'est au prix seul de ce mariage qu'elle y consent. ,
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On voit que tous les moyens étaient bons à cette époque, et que la morale n'avait quelquefois rien à voir avec le salut des âmes.
Quoi qu'il en soit, nous ne pouvons nous empêcher de trouver que la petite dame joue une comédie un tant soit peu hypocrite en simulant un attachement posthume à son défunt mari, attachement que ne justifie aucune de ses actions.
Pauvre veuve éplorée, voyez donc quelle sollicitude !
« Avant de renier Mahomet, et d'épouser Baudouin, ditelle à l'empereur, faites chercher le corps de Guiteclin, pour qu'il ne soit pas la proie des bêtes sauvages, ce qui me déshonorerait à jamais. »
Voilà ce que demande cette femme, qui accepte déjà de convoler en secondes noces, tandis que le corps de son époux défunt gît encore quelque part dans la plaine. Où ? on ne sait, il va falloir le chercher, sur la terre boueuse et détrempée de sang, au milieu des cadavres épars, cependant que le vent qui souffle et rase la terre, répand au loin des relents de charnier qui vont à n'en pas douter attirer les animaux affamés. Déjà les corbeaux tournoient dans le ciel, les corbeaux dont on voit les nids là-bas à la cime des chênes. Ah ! Charlemagne, faites chercher le corps de Guiteclin, pour qu'il ne soit pas la proie des bêtes sauvages !
Est-ce que Sébile et l'auteur n'auraient pas une idée de derrière la tête? Est-ce qu'une fois le cadavre retrouvé, la veuve ne se sentira pas tranquillisée pour l'avenir, certaine que son premier époux est bien mort, puisqu'elle l'aura vu pâle et sanglant, couché dans le cercueil, et qu'il ne reviendra pas pour lui crier sa honte et lui reprocher sa trahison ?
Non, l'âme de Sébile est un assemblage bizarre vraiment, et difficile à analyser pour un cerveau moderne, habitué à apprécier avec une juste sévérité, du moins à l'égard d'autrui, toutes les hypocrites capitulations de conscience.
Sébile aime Baudouin ; elle brûle de l'épouser ; et cependant la pauvre femme éplorée, gérait sur la mort de Guiteclin,
LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOÏGNE ll5
comme si elle venait de faire la perte irréparable qui creuse en travers de la vie le fossé au delà duquel le bonheur est demeuré, et qu'on ne repasse pas. Suivant la version du M^ Lacabane, éditée par Francisque Michel, le poète nous raconte en effet qu'aussitôt après la découverte du corps du chef saxon, et dès qu'il a été rapporté au camp de Charlemagne,
Quant Sébile le voit si taint corne charbon, L'aive des iels li cbiet contreval le menton.
Ce qui n'empêche, à peine les derniers honneurs ont-ils été rendus à la dépouille mortelle de Guiteclin, auquel Gharlemagne fait élever un tombeau de marbre dressé sur deux pierres hautes de trente pieds, que la veuve sèche ses larmes aussi vite que le soleil d'été sèche une pluie d'orage, pour épouser Baudouin, qui prend possession pleine et entière de l'héritage du roi de Saxe ; car, en même temps que la reine Sébile lui accorde sa main, l'empereur lui donne à fief, le patrimoine de son ancien rival.
Ce qui est remarquable, c'est que Bodel attribue à son héroïne la religion musulmane; la religion qu'elle doit abandonner pour épouser Baudouin, c'est la religion de Mahomet ; c'est encore Mahomet qu'elle invoque dans ce vers :
Se en ciel ne en terre a puissance Mabom.
Ne nous dit-il pas avec une amusante conviction, dès le troisième paragraphe de sa chanson des Saisnes :
Sarrazins ert si creoit am Mahom (1).
Il est assez curieux de constater que la plupart des poètes du Moyen Age, auteurs de chansons de geste, voient des musulmans partout. Véritable obsession de l'époque, il leur semble
(i) Variante : Sarrazins est li Saisnes, si créant a Mahon (Lac).
que le musulman seul soit Teunemi traditionnel du chrétien. Ils font de Mahomet le parangon de tous les peuples infidèles, comme il est celui des sarrazins, des arabes ou des turcs. Cette aberration n'est pas le fait du seul Bodel ; mais, précisément parce qu'elle est générale, elle nous montre par quel point péchait l'instruction historique de son temps. Nous n'y trouvons pas trace des croyances mythologiques qui formaient la base des religions des peuples du Nord. Les divinités païennes, dont il est question dans les œuvres de l'époque médiévale, sont de pures inventions sorties du cerveau des poètes, auxquels le paradis d'Odin demeurait aussi fermé, qu'eut pu l'être celui de Vishnou, dans un temps où les peuples occidentaux n'entretenaient aucuns rapports avec les races hindostanes. Et cependant, le frottement des populations franques avec les tribus Scandinaves ou germaniques avait été bien plus fréquent sur les frontières du Nord, depuis les invasions des barbares et les incursions normandes qu'avec les lointains disciples de Mahomet. Mais, telle était la puissance de fascination qu'exerçait sur l'esprit du Moyen Age, les oppresseurs de la Terre-Sainte, grâce aux prédications, à l'enthousiasme religieux qui en fut la conséquence dans un siècle où la foi, insuffisamment éclairée, se doublait d'un grand fond de fanatisme, qu'on ne voyait plus que des musulmans dans tous les infidèles du monde.
La reine Sébile épouse donc Baudouin, le neveu de Charlemagne. Le poème s'arrêterait à cet endroit, que la mort de Guiteclin, bientôt suivie de cette solution àl'intrigue amoureuse dont nous avons retracé l'historique, constituerait une conclusion toute naturelle au poème de Jehan Bodel.
Il ne s'achève cependant point sur ce coup de théâtre. Nous ne connaissons encore que le premier acte du drame ; nous allons passer au second. Le véritable titre qui doit être donné au poème de Bodel est donc celui de Chanson des Saisnes ou des Saxons, plutôt que celui de Chanson de Guiteclin de Sas soigne, sous lequel il est également désigné. En effet, si, dans
LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 117
la seconde partie, il ne s'agit plus de Guiteclin, nous demeurons au milieu des Saxons jusqu'à la conclusion.
Nous ne pouvons nous empêcher de reprocher à l'auteur, des longueurs fatigantes dans la première partie de son œuvre, ce sont des conciliabules interminables et sans cesse renouvelés entre Charlemagne et ses grands vassaux ; les deux armées, celle de Guiteclin et celle des français demeurent en présence, et séparées seulement par le Rhin, pendant un temps infini, et si elles en viennent aux mains, ce n'est guère qu'en des escarmouches où Baudouin et Bérard,
« Cil à l'escu au lion d'or levé »
sont à peu près seuls à se distinguer. D'ailleurs, malgré la défense de Charlemagne, ils ne font que passer et repasser le Rhin et accomplir toutes sortes d'exploits, dont le seul but est de parvenir jusqu'à leurs maîtresses. Il y a là de beaux coups portés et des lances brisées, et des écus transpercés, et des heaumes fendus, ce qui devait plaire évidemment à l'époque chevaleresque où vivait Bodel ; ce sont, du reste, les seuls incidents qui rompent la monotonie qu'on sent engourdir, par moments, toute l'œuvre. Les auteurs de ce temps, novices encore dans l'art d'animer un récit, de le rendre alerte et attachant, se laissaient presque tous entraîner dans un détail excessif, semblaient avoir peur d'omettre le moindre incident, et se complaisaient, en quelque sorte, à diluer les situations. C'est ainsi que des œuvres comme celles de Bodel, et la plus grande partie des chansons de geste, dont le thème, mieux condensé, eut tenu, sans cependant perdre rien de leur mérite et de leur intérêt, dans un millier de vers, finissent par en comprendre un nombre extraordinaire. La verve du poète apparaît effroyablement inépuisable ; et cependant, plus il s'étend, plus il développe son sujet, plus il noie son originalité, plus il perd les vers bien frappés dans le flot confus et envahissant des inutiles paroles. On dirait un fleuve qui rencontre une plaine basse où
il devient lac, où il devient marais, où il s'immobilise. Naguère, au milieu des montagnes, il coulait impétueux, et dans son horizon borné, il avait des élans superbes, il éclaboussait les roches de ses colères diamantées, il avait des heurts et des révoltes sublimes à chaque obstacle nouveau, et dans la rumeur de son cours torrentueux, on croyait entendre la liberté enchaînée, clamer ses rages grandioses. Et maintenant dans la plaine étale, immense et nue, le fleuve qui n'a plus de sursaut, se répand muet et grand et désespérément plat.
Tels sont exprimés par une image, les inconvénients de la prolixité à laquelle les auteurs de l'époque médiévale n'ont pas su échapper. Ils furent si prolixes même parfois, que ce serait à se demander si quelques seigneurs ou quelques-unes de ces sociétés littéraires qui récompensaient les œuvres poétiques, ne les incitaient pas à faire long ; mais en réfléchissant que beaucoup de nos contemporains sont enclins au même travers, il faut nous contenter de penser que Bodel après Wace et Wace après Théroulde, si Théroulde il y eut, ce qui n'est pas prouvé, firent leurs chansons de geste interminables, un peu par tradi tion, un peu par entraînement d'écrivain.
Toujours est-il que si la première partie de la Chanson des Saxons, s'anime de tout l'intérêt que l'on porte aux amours de Sébile, cet intérêt se trouve sensiblement diminué dans la seconde partie, lorsque Sébile est définitivement la femme du neveu de Charlemagne.
L'attrait du poème ne résidera donc plus dorénavant, que dans la lutte ouverte, au pays saxon, entre les deux esprits en présence: l'esprit traditionnel du parti de Guiteclin et celui du parti français qui reflète les idées religieuses et prosélytiques de son temps.
Charlemagne se rend bien compte de la situation dans laquelle il va laisser, en quittant la Germanie, son féal Baudouin, perdu comme une sentinelle avancée du christianisme au cœur d'un pays éloigné, au sein d'une population incomplètement soumise et mal convertie.
LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 119
« Ce pays, s'écrie-t-il, ne me paraît guère pacifié... Ne vous fiez pas aux Saxons, leur foi n'est pas à toute épreuve ».
De la prudence, gardez-vous bien, conseille Charlemagne, et, si jamais vous vous trouvez en grand danger, ne manquez pas de me le faire savoir, pour que je puisse venir à votre secours. Charlemagne a vu clair. Il se doute de l'orage. Il est payé pour connaître les Saxons. Il sait que leur indépendance est comme un ressort comprimé dont la force a eu raison, mais qui, dès qu'elle se relâchera, va se détendre avec la plus grande violence.
En effet, Baudouin, peu après le départ de l'empereur, ne tarde pas à s'en apercevoir.
Un Saxon est allé raconter aux deux fils de Guiteclin, tout ce qui vient de se passer dans le royaume de Saxe, notamment à Trémoigne, la capitale : la mort du roi, la conversion et le mariage de sa veuve. Et les fils de Guiteclin en conçoivent une violente colère.
Bodel semble ici avoir conscience de la longueur de son poème, il se rend compte que son auditoire était en droit de penser que l'œuvre aurait dû se terminer au mariage de Sébile avec Baudouin. Aussi trouve-t-il bon de continuer en ces termes (§ 214).
« Soignor or entendez que Deu vous bénie Li gloriouz dou ciel, li fiz Sainte-Marie. Cete chancon des Sesne n'est pas encor fenie Ainz comencent li vers de la grant aatie Que li fil Gui. ou lor grant baronie Firent à Baudes par quoi perdit la vie Cil Jugleor batar ne la vous chantent mie. Fors que par devinaille si com il l'ont oie. »
Nous apprenons donc que Dialas, fils de Guiteclin, réunit une armée considérable, ramas de Boulgres, de Lutis et de Rox (Bulgares, Lithuaniens et Russes). Il rentre en Saxe et se trouve bientôt à la tète de cent mille hommes. Quant aux partisans de Baudouin et de la reine Sébile, ils sont quinze
mille seulement, groupés dans la capitale. Plusieurs d'entre eux conseillent au roi franc de demander le secours de l'empereur. Mais Baudouin fait à leur proposition une fière réponse, bien digne d'un chevalier français, bien faite pour plaire à l'auditoire du trouvère, mâle apostrophe qui devait être couverte'd'enthousiastes applaudissements :
« Eh quoi, s'écrie-t-il, vous parlez d'appeler au secours, quand nous n'avons pas encore rompu la moindre lance, et que nous sommes quinze mille ici qui n'avons pas encore eu l'occasion de gagner nos éperons ; il nous faut payer notre honneur et notre gloire, tuer nos ennemis, les battre, contrarier leur marche, trancher des heaumes d'acier trempé, percer des écus, briser en quatre des hauberts martelés, répandre du sang et faire sauter des cervelles ! Il me semble qu'il convient, avant de rien demander, d'endosser le haubert, de veiller de longues nuits, et de jeûner des jours entiers ; allons, courons d'abord sus à l'ennemi ! »
Et les français, entraînés par leur chef, vont se mesurer avec leurs adversaires, et accomplissent une brillante mais inutile chevauchée, car bientôt, pliant sous le nombre, ils sont ramenés sous les murs de Trémoigne, où les voici contraints de s'enfermer. Ils subissent alors toutes les privations d'un siège, et les vivres allaient même leur manquer, quand Sébile aperçoit, de la fenêtre du château, l'orillamme de Charlemagne qui se découpe sur le ciel, à l'horizon, là-bas, du côté de l'occident.
« Voyez-vous l'oriflamme que vous avez si souvent portée, c'est votre oncle, Sire, qui vient à fière allure », dit à Baudouin la reine Sébile, et sa main se tend vers la plaine, vers cette troupe qui chevauche et apporte avec elle la délivrance.
La confiance renaît dans les cœurs. Conduits par Baudouin, les assiégés font une sortie et opèrent leur jonction avec les français qu'amène Charlemagne, parmi lesquels nous retrouvons Bérart de Montdidier et le duc Naymes de Bavière, et tous les seigneurs qui, dans la première partie, formaient
LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUITECLIN DE SASSOIGNE 121
l'entourage habituel de l'empereur, et composaient son conseil.
Les événements se précipitent. Nous n'allons pas tarder maintenant à atteindre le terme que le poète s'est assigné.
Bodel, vivant dans un siècle de surexcitation religieuse, dont l'idée dominante était d'établir sur le monde la suprématie de la croix, n'avait vu dans la guerre de Charlemagne, ni plus ni moins qu'une croisade contre les infidèles, et son poème qui en était le geste ne pouvait pas être logiquement terminé, nous l'avons déjà dit, avant que le but voulu ne fut atteint.
Si l'on envisage le poème des Saisnes sous ce rapport, il est évident que l'auteur ne s'est guère écarté du plan qu'il s'était tracé, et les incidents secondaires de la deuxième partie ne sont point ce qu'on peut appeler, à proprement parler, des hors d'œuvre. M. Paulin Paris considère comme tels (1) le récit de la mort de Baudouin et celui de la mort de Robert de Montdidier. Il est clair qu'ils ne servent pas à nous amener plus vite à la conversion de Dialas, chef, depuis la mort de Guiteclin, du parti de l'indépendance ; mais si, en quelques endroits, l'auteur s'est laissé entraîner par sa verve descriptive, à raconter quelques faits d'armes particuliers, n'est-ce pas qu'il connaissait son auditoire ? n'est-ce pas qu'il savait qu'en chatouillant la fibre belliqueuse de ses contemporains avec le tableau d'exploits accomplis par des chevaliers chrétiens, et en leur racontant comment on meurt, quand on combat pour le triomphe de l'idée religieuse, il obtiendrait un succès certain ?
Le caractère religieux de l'œuvre de Bodel se trouve précisément établi dans le récit qu'il nous fait de la mort de Baudouin, qui prononce, avant de mourir, une prière qui. n'est, en somme, qu'une adaptation du Credo.
Ainsi, Jehan Bodel avait choisi un sujet de la période car-
(i) Hist. lut. de France, T. X\,
lovingienne, mais il l'avait traité avec l'esprit de son temps. De même que les peintres d'autrefois, les Albert Durer, les Mantegna, les Van Eyck commettaient de véritables anachro nismes, en représentant les personnages de la Vie de Jésus Christ avec des costumes de leur époque, (tout le monde connaît la célèbre toile de Noces de Cana, de Paul Véronèse, où tous les personnages sont vêtus à la mode du XVP siècle), de même, les premiers littérateurs concevaient le passé, avec les goûts, les défauts, et les pensées de leurs contemporains. Bodei, d'ailleurs, suivait sa pente naturelle en prêtant aux personnages de sa chanson de geste, des aspirations religieuses, puisque nous savons que lui-même avait ressenti ce frisson qui courut tant de fois l'Europe d'un bout à l'autre, pendant deux longs siècles, frisson d'enthousiasme et de foi qui pénétra l'âme des foules d'un indéfinissable besoin de conquête mystique.
La Chanson des Saisnes se termine donc par la conversion du chef saxon Dialas, qui rentre, avec l'assentiment de Charlemagne, en possession de son patrimoine et prend le nom de Guiteclin le Convers.
Charlemagne a fait enterrer Baudouin à Aix-la-Chapelle et pour finir il ramène le corps de Bérard de Montdidier à son père (M^ Lacabanne).
Au vieil Tierri d'Ardenne, le noble poigneor,
Fist du cors de Berart un présent de dolor
Puis fu bien France en pais, et maint an et maint jor, Ne trova l'erapereres qui li féist iror. Nostre Chançons des Saisnes fenist à icest tor, N'en troverez qu'au die avant nul jugleor.
Le poème s'achève de la sorte, comme toute chose humaine, par une aveugle répartition de joies et de douleurs, sur le deuil des uns et le triomphe des autres, au-dessus desquels, apothéotique, l'auteur dégage encore la grande figure de Charlemagne, dont la gloire vénérable plane au-dessus de tous les
LA CHANSON DES SAISNKS OU DE GUITECLIX DE SASSOIGNE 123
personnages qui furent les instruments de sa volonté, lès outils de sa pensée conquérante et le bras de cet organisme politique dont il était la tète.
Il y a parfois de jolis vers à glaner dans l'œuvre considérable de la Chanson des Saisines, qui n'en contient pas moins de 7.600 dans les 297 strophes du M* Lacabane et 5.507 dans les 214 slrophes du M* 368 de la Bibliothèque nationale. Il y a même mieux que de jolis vers, il y en a de réellement beaux. Ils sont rares, il est vrai, il faut en convenir ; ou plutôt il faut avouer que notre oreille moderne, habituée à une cadence, à une harmonie, à une sorte d'équilibre des sons inconnus de la poésie médiévale, ne s'accommode pas aisément des formes imparfaites, de cette construction transitoire qui n'est plus la construction latine, qui n'est pas encore la correction française, où les désinences demeurent incertaines et mal fixées comme si elles subissaient un reste de l'influence des anciens cas ; où les prépositions sont souvent omises comme quelquefois aussi l'article.
En voici des exemples : « Que plus ne passez Rune » (que vous ne passiez plus le Rhin). Ou : « Li fiz Sainte Marie » (le fils de Sainte Marie).
Néanmoins, nous pouvons relever de jolies expressions dans le genre de celle qui termine un des vers de notre dernière citation :
Fist du cor de Berart un présent de doior
Ce présent de douleur n'est-il pas une heureuse trouvaille? Tel vers est empreint d'une certaine grandeur, comme celui-ci :
Et II quatorze rois dont Karle se corone.
Tel autre est plein de vie, comme celui que l'auteur a placé dans la bouche de la reine Sébile, lorsque, la main ten-
due vers l'horizon, elle montre à Baudouin l'étendard de Char lemagne :
Véèz la l'oriflambe qu'avez porté maint jor.
Quelle peinture plus réaliste que cette description des derniers moments de Bérard de Montdidier :
Lors s'eslant à la terre, contre Orient, li bers, La boche 11 nercist, si a les dens sarrez, Li bel oil de son chief sont pale et oscurez, De ses bras a fait crois, et sor son pis posez. . La parole li faut, l'espris en est alez.
(Alors, il s'étend sur la terre, du côté de l'Orient, et s'évanouit ; sa bouche noircit, ses dents se serrent et ses yeux se troublent. Il a mis ses bras en croix sur sa poitrine... La parole lui manque. Son âme s'est envolée (Lac).
Ailleurs, nous rencontrons des vers, dont l'allure est toute moderne, et dont le démarquage serait des plus aisés :
Sor Saint Hubert dou Rin, à la maistre frontière, Fist Karles son tref tandre, et fichier sa banière.
(Vers Saint-Hubert du Rhin, à la marche frontière, Charles dressa sa tente et planta sa bannière).
Un joli mot encore pour dire que les soldats de Gaifer, que Guiteclin vient de tuer, n'ont plus de chef.
Orfelin sont si home, n'ont de seignor garant. Une idée poétique nous fait songer aux Pastourelles :
Ce fu au tans d'esté quand chantent oisellion Enfin nous détacherons quelques vers proverbes :
— N'est pas bons marcheanz qi plus pert que gaaigne.
— Tex alunie le feu n'a pooir qu'il l'estaigne.
— Qi bien vuet esploitier plus sage conseil praigne.
tA CHANSON DES SAISNES OU DE GUlTECLIN DE SASSOIGNE 125
Par exemple, si nous pouvons nous arrêter parfois devant quelqu'une de ces preuves du talent de l'auteur de la Chanson des Saisnes, il nous arrive aussi de découvrir des négligences, qui de notre temps, ne seraient pas tolérables de la part d'un jeune poétaillon de rhétorique. Je veux parler des fréquentes répétitions qui ont échappé à l'auteur ; de vers qui, probablement, lui chantaient bien à l'oreille, et qu'il avait pris en telle affection, qu'ils se présentaient d'eux-mêmes sous sa plume.
Chaque poète peut avoir ses expressions et ses mots de prédilection. Ils lui reviennent sans cesse. Il les enchâsse avec amour dans son style, auquel ils adhèrent si bien, que s'ils n'y étaient pas, on douterait que le reste fut de lui.
Imaginez-vous un poème de Victor Hugo où Vombre ne traîne pas en quelque coin ?
Cependant, cette expression, ce mot de prédilection, doit être amené, et ne doit pas produire une impression de déjà vu, ne doit pas être une redite.
Or, dans Bodel, il y a un certain nombre de ces redites, dont quelques unes ne sont pas pardonnables, étant donné qu'elles se présentent pour ainsi dire coup sur coup.
Ainsi dans le §145 (M^ Lac), nous lisons :
L'aive des iels 11 cort contreval la poitrine et dans le § 207 :
L'aive des iels ii chiet contreval le menton Dans le § 173 :
Tel paor l'en a pris, par po ne pert la vie et, un peu plus loin, dans le même paragraphe :
Tel paor a de mort, par po ne pert la vie
Quant li Saisnes les voit si taint corne charbon § 207 :
Quant Sébile le voit, si taint corne cliarbon
Et § 223 :
D'ire et de mantelant, si taint corne charbon
Enfin dans le § 187, le vers :
Tant com haute li dure, l'a abatu sanglant
est répété deux fois.
Néanmoins, l'examen du style de Bbdel dénote un talent qu'une langue définitive et d'une précision plus complète eut mieux servi, car s'il est un reproche qu'on puisse adresser à la langue du Moyen Age, c'est cette incertitude du mot, ces variantes infinies auxquelles il peut être sujet, et cette orthographe mi-rationnelle, mi-fantaisiste, qui varie d'un auteur à un autre, et, pour achever de nous dérouter, d'un manuscrit à l'autre, tous deux reproduisant le même original. De tout cela, il ne nous est pas possible de faire un crime aux auteurs qui nous occupent. Pouvaient-ils employer d'autres outils que ceux que les dialectes romans possédaient ? Nous devons au contraire admirer le parti qu'ils en ont su tirer.
Une langue nouvelle naissait ; sa poétique n'existait pas avant eux ; et ils ont eu le mérite inappréciable d'avoir posé les assises de ce monument remarquable de la poésie française auquel toutes les gloires de notre Parnasse ont apporté, successivement, leur pierre, et ajouté quelques festons de plus.
Ils ont compris que la métrique du vers latin ne pouvait s'adapter à la phrase romane ; qu'il fallait à un langage nouveau une esthétique nouvelle. Ils ont abandonné la cadence ancienne, pour la mesure syllabique et la rime. Alors ils ont
LA CHANSON DES SAISNES OU DE GUÎTECLIN DE SASSOIGNE 127
créé ce vers incomparable de douze syllables qui charpentent tant de chefs-d'œuvre, et qu'on a nommé vers alexandrin, parce que c'est celui qu'ont employé Lambert li Cors, ou le Court, de Châteaudun, et son continuateur Alexandre de Bernay dit de Paris, auteurs du Roman d' Alexandre-le- Grand (XIl^'S.), non pas qu'ils aient été les premiers à le faire, pas plus qu'Americ Vespuce n'a été le premier à découvrir l'Amérique, mais, parce que jusqu'alors personne n'avait songé à lui donner un nom. C'est ce vers de douze pieds dont Bodel s'est servi dans la Chanson des Saisnes, contrairement à l'usage à peu près général des auteurs de chansons de geste, qui ont employé le vers décasyllabique {Chanson de Roland, Poème des Loherains, etc.).
Quant à la rime, ils ne l'ont pas inventée, elle existait ailleurs. Des hymnes religieuses, écrites en latin, l'avaient déjà adoptée ; telles le Dies irœ qui est écrit en rimes triples et le Stabat Mater qui donne un des premiers exemples de la rime alternée, la plus harmonieuse des rimes. La rime existait aussi dans la littérature arabe, comme dans la littérature juive. C'est ce qui a fait dire à la Harpe que la rime avait été empruntée aux Arabes par les troubadours, et que les trouvères l'avaient ensuite imitée de leurs voisins. Il n'était pas utile de l'aller chercher si loin puisqu'ils en trouvaient l'exemple dans les chants liturgiques. Le mérite qu'ils ont eu, est d'avoir compris que la rime s'adaptait admirablement au génie de la langue naissante, dont les règles inexistantes devaient se fixer peu à peu par la consécration des tentatives des premiers écrivains. Ils eurent l'intuition de tout ce qu'elle promettait d'harmonie, et si, dans des tâtonnements inévitables, ils ne lui firent pas rendre tout ce qu'elle pouvait donner, du moins, ils l'avaient nationalisée, et la laissèrent en héritage à leurs successeurs comme un joyau précieux, qu'il suffisait de changer de monture, pour le mettre en valeur et lui restituer tout son éclat.
La Chanson des Saisnes est l'œuvre la plus considérable au point de vue du nombre des vers, qui nous soit restée de
Jehan Bodel ; mais cette œuvre n'aurait pas suffi à distinguer sa personnalité, s'il n'avait écrit les autres pièces, qui complètent son héritage, et dont l'importance est pour nous autrement grande et l'intérêt autrement puissant que ceux de cette chanson de geste, avec toutes ses qualités et les perles qu'on y peut trouver.
Si Bodel a produit des œuvres considérables, des ouvrages de longue haleine, il n'a pas dédaigné non plus les petits poèmes, plus courts, de rythmes plus variés, qui furent le succès des trouvères, et qui se chantaient avec accompagnement d'instruments à cordes tels que la citole, la manicorde, la harpe, la guitare, la mandore ou le psaltérion. Il est probable qu'il en produisit un grand nombre, et que beaucoup sont perdues, ou ne sont venues jusqu'à nous que sous le voile de l'anonymat.
Cependant, cinq pastourelles nous sont parvenues qui lui sont attribuées ; en voici les titres, ou plutôt, pour en tenir lieu, le premier vers de chacune d'elles :
Contre le dous tans Entre le bos et la plaine Un main me chevauchoie L'autre jor lès un boschel Lès uns pin verdoiant
Elles se trouvent toutes dans la collection des manuscrits appartenant à la Bibliothèque Nationale, N^'^ 844 et 12615.
Le manuscrit 844 (du XIII® siècle) « utilisé par de la Borde, sous le nom de manuscrit du Boi, faisait autrefois partie de la bibliothèque du Cardinal Mazarin. La pagination est moderne et comprend 217 feuillets. Ce manuscrit a beaucoup souffert et de nombreuses mutilations se constatent dans le texte et l'ornementation » (1). C'est précisément ce qui est arrivé au folio 98 sur lequel se trouve le commencement de l'une des deux pastourelles de Bodel que ce manuscrit contient. La pastourelle mutilée est celle qui commence par le vers :
Les uù pin verdoiant
(i) G. RAY^AUD. Bibl. des Chansonniers français des XIII' et A'IV siècles. Paris, I88U.
La pastourelle encore intacte est la première que nous avons citée :
Contre le dous tans
Le manuscrit 12615, « connu sous le nom de M^ de Noailles, appartenait au maréchal de Noailles ; bien conservé, écrit sur vélin de 0 m. 307 sur 0 m. 204. 233 feuillets. Initiale historiée et lettres ornées » (1). Il est postérieur à l'autre et date de la fin du XIII^ et du XIV*^ siècle. Il porte en tète la mention : (( Manuscrit d'Artois ».
Les textes que nous donnons plus loin, sont celui du M^ 844 pour la pièce: « Contre le dous tans », et ceux du M*^ 12615 pour les quatre autres.
Les pastourelles qui furent, dans la poésie médiévale, les gracieuses ancêtres de nos romances et dont le nom à la fois sonore et léger, a prévalu sur celui de vachères qu'on leur a donné parfois, comme sur celui plus gracieux de bergeries, étaient de petits poèmes lyriques partagés en strophes, le plus souvent dialogues. Le thème des pastourelles est pour toutes à peu près identique. Le décor, la forme, la grâce du mot sont seuls à changer. Il s'agit, le plus souvent, d'un galant chevalier qui fait la rencontre d'une aimable bergère, point dévergondée, mais pas trop cruelle non plus, à laquelle il s'attarde à conter fleurette. La belle laisse faire et, de son sourire, semble vouloir justifier ces vers de Dufresnoy :
Quand un galant bien fait, de bonne mine.
Me conte fleurette, croit-on
Que j'en sois chagrine?
Mais le galant chevalier en est la plupart du temps... pour ses frais.
Plus rarement, le poète se contente tout uniment de chanter la nature, le printemps, les bois fleuris et le soleil de mai.
La première des cinq pastourelles attribuées à notre trouvère et qui commence par le vers :
(i)G. Ratnaud. Bibl. des Chansonniers français des XIII' et XIV' siècles. Paris, 18"^^.
Conire le dous tans novel
est indiquée comme son œuvre dans le Manuscrit que possède la Bibliothèque Nationale (N** 844). Dans un autre manuscrit, an lui donne pour auteur Guyot de Dijon, trouvère du XIII® siècle, et dans le troisième, qui appartenait à la collection de Noailles, elle est placée à la suite des productions d'Aubin de Sézanne qui vivait du temps de saint Louis, et à qui, par suite de la disposition du manuscrit, elle semblerait être attribuée par le copiste.
M. Paulin Paris émet l'opinion qu'elle a dû être écrite sous le règne de Philippe Auguste, un peu avant la révolution qui eut lieu à Tournai, lorsque ce prince octroya à la ville flamande et au détriment de ses évêques, une charte communale.
(( Ces vers, dit-il, paraissent offrir une allusion aux dissensions qui régnèrent parmi les citoyens du Tournaisis, quand Philippe Auguste vint, en 1187, prendre audacieusement possession des droits régaliens dont les évêques de Tournai jouissaient précédemment. Les partisans du roi de France, soulevés contre l'évêque de Tournai, avaient été d'abord contraints de quitter la ville et de se retirer vers Casse! ; mais ils étaient revenus triomphants, à la suite de Philippe Auguste. »
Il est clair qu'il est question, dans cette pastourelle, d'une occupation française de Gassel qui donna lieu à des plaintes de la part des gens de la région. Mais, pourrait-on objecter, il n'y eut pas qu'en 1187, que ce pays vit les français et put avoir à se plaindre de leurs déprédations, car Philippe Auguste y revint et s'empara de la ville même de Cassel en 1214.
Ce qui nous décide cependant à adopter l'opinion de Paulin Paris, c'est que nous trouvons dans cette pastourelle, les expressions de traîtres, de foi-mentis et de parjures que l'auteur applique à ceux qui sont allés se rassembler de l'autre côté de la Lys. Ne faut-il pas passer là Lys pour aller de Tournai à Cassel? et ces traitres, ces foi-mentis, ces parjures ne sont-ils pas précisément les tournaisiens, partisans du
roi de France, et, par le fait même, traîtres à leur évêque ?
Les présomptions en faveur de l'exactitude de ce raisonnement nous semblent telles, que nous ne pensons pas nous tromper beaucoup en assignant à ce petit poème la date même de 1187 ou des années qui suivirent immédiatement. 11 n'a pu être écrit que lorsque l'événement auquel il fait allusion était encore de date toute récente. Il ne s'agit plus en effet, ici, d'une épopée dans le genre de la Chanson des Saisnes, œuvre de longue haleine, qui n'était pas faite pour la masse, mais pour un public d'élite. 11 s'agit au contraire d'une courte poésie qui se chantait et devait trouver précisément sa vogue dans toutes les classes de la société. Les allusions que contenaient les poésies de ce genre devaient être transparentes, c'est à dire que dans un siècle où la divulgation des événements ne s'opérait pas avec la même rapidité, ni avec la même universalité qu'aujourd'hui, il fallait qu'elles se rapportassent à des événements bien connus de tout le monde, c'est à-dire d'actualité, et, s'étant déroulés dans le pays même ou dans les pays circpnvoisins.
C'est ce qui nous fait adopter également l'opinion que la pastourelle en question est bien de Jehan Bodel, comme un des manuscrits l'indique. Ni le bourguignon Guyot, ni le champenois Aubin n'auraient eu de motifs pour choisir comme lieu de l'action d'un petit poème de genre, dont le thème est au fond aussi insignifiant que tous les thèmes possibles de pastourelles, précisément une campagne du Nord, en pays flamand, au pied du Mont-Cassel, tandis que pour Jehan Bodel, cet endroit-là, c'était le voisinage; pour lui aussi Cassel était de l'autre côté de l'eau, il n'y avait que la Lys à passer pour aller d'Artois dans cette partie de la Flandre, et il était très naturel qu'il songeât à évoquer des personnages d'un pays dont quelques lieues seulement le séparaient.
Mais alors, nous venons de trouver une preuve de plus, pour fixer à la fin du XIP siècle, l'époque où Jehan Bodel écrivait.
Voici le texte de cette poésie (M^ 844, f» 99).
Contre le dous tans novel
Qu'erbe point novele, Que le ior sunt si cler et bel
Et la saison bêle, Jouste le mont de Cassel
Trouai pastorelle, Et ot de foille chapel
Empare gonele, Et cainture d'un rosel
Lors si chaleniele :
Dorenlot a é !
Perrins li fix daul horde, D'autre part freslele
Je descendi el prael
Dis li damoisele:
« — Amez moi maint bel joiel ;
Et maillor cotele Vos donrai d'un pastorel. »
Lors dit Perrenele :
« Jai oi maint llamenghel
Qui trop ont fauele Et sont de vanter isnel Dusquà grant querele
Dorenlot a é !
Ne set mie mon pensé Qui d'amor m'apcle. »
La pastor ot cler le vis
Et coulor rosée ; Dis li : « Bêle vostre amis
Sui, s'il vos agrée. »
« Sire i ai mon cuer pramis
Et m'amor donée ; A Perrin, que je moult pris
Doi estre espousée ; Maiz nos somes entrepris
En ceste contrée
Dorenlot, a, é !
Où li Français i ont esté,
Ci trop l'ont gastée.
Sire, estes vos des eschis
Qui liaue ont passée Que del autre part le lis
Font lor assemblée?
Trecheor et fois mentis
Et gent parjurée,
Doreulot a é !
Tôt seront deshirete
A honte provée.
Nous donnerons ici l'accompagnement musical tel que nous l'a conservé le M^ 844 (B. N.)
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Les paroles de la pastourelle que nous venons de transcrire, ont été publiées par Arthur Dinaux, dans Les Trouvères du Nord de la France, T. IIl (Paris 1840) ; par P. Tarbé, dans les Chansonniers de Champagne aux XW et XIW siècles (Reims 1850) ; et par K. Bartsch dans ses Altfranzôsiche Romanzen und Pastourellen (Leipsig 1870).
Prosper Tarbé dit à ce propos : « La pastorelle que la Ravallière croit écrite par Aubouin, est réclamée par Guyot de Dijon et Jean Bodel. Les titres littéraires et incontestés du poète de Sézanne se réduisent à deux ou trois chansons. Elles nous révèlent très peu de choses sur sa vie. Il parle de son absence, mais sans indiquer dans quelle province il a porté ses pas. La pastorelle qu'on lui attribue, nous le montre en Flandre, dans une armée française qui a passé la rivière de Lys. Ce détail nous reporte à l'année 1214, alors que Philippe Auguste défit le comte de Flandre dans la célèbre journée de Bouvines. Notons que la bergère à laquelle l'auteur conte fleurette, tourne les Français en ridicule, et prédit leur défaite. Ne doit-on pas voir dans cette pièce, l'œuvre d'un Brabançon ? Cependant, comme elle n'est pas sans intérêt, nous la publierons. » Ainsi qu'on peut s'en rendre compte par ces lignes, Prosper Tarbé ne semble pas très sûr et paraît même douter beaucoup que la Pastourelle en question ait été l'œuvre du champenois. Si P. Tarbé avait ouvert le M* N° 844, il aurait vu que la pastourelle Contre le dous tans, y est formellement attribuée à Jehan Bodeaus. Il faut donc admettre que c'est par une simple omission du copiste que le M^ 12615 ne fait pas mention du nom de Bodel.
Enfin, nous avons, avec Paulin Paris, trouvé une justification de temps qui nous permet d'attribuer cette première pastourelle à Bodel. En outre, nous avons présenté une justification de lieu. L'étude analytique du style et du mot nous permetelle d'ajouter à ces preuves, une preuve nouvelle? En d'autres termes, pouvons-nous, avec certaines tournures de phrases, certaines expressions familières à l'autçur qui se retrouvent et
136 JEHAN BOUEL
dans la pastourelle Contre le dous tans, et dans celles des pastourelles qui sont l'œuvre incontestée de Bodel, établir leur origine commune ?
Disons de suite, que, de ce côté, nous ne trouvons absolument rien de probant. Il existe, il est vrai, certaines corrélations entre les diverses pastourelles de Jehan Bodel. Par exemple, nous remarquons dans ces vers :
L'autre jor lez un boschel
En un praiel Verdoiant et bel
Trovai pastorelle
une expression identique à celle qui se trouve dans la pastou relie Contre le dous tans.
Jouste le mont de Cassel Trovai pastorelle.
En outre, l'exposé qui sert d'entrée en matière aux deux petits poèmes, est sensiblement analogue ; et c'est, de part et d'autre, un décor printanier,
« Trovai » est un mot bien familier à l'auteur: le voici qui reparaît dans un autre morceau :
Entre le bos et la plaine, Trovai de ville lontaigne...
Enfin, dans la pastourelle :
Lez un pin verdoiant,
qui entre parenthèse, nous fait penser à
L'autre jor lez un boschel En un pralel Verdoiant...
nous détachons du 4" couplet le vers :• Plus que ne vos praniis
pastoureli.es 137
pour le rapprocher du vers,
Sire j'ai mon cuer pramis.
Ne semble-t-il pas, de prime abord, que tout ces petits poèmes ont un air de famille, et qu'ils doivent forcément sortir de la même usine?
Eh bien, non, ce qui semble une preuve, n'en est pas une. Et il ne nous est pas possible de tirer argument du glossaire en faveur de notre thèse. En voici la raison.
Tous les trouvères, ou presque tous ceux qui ont écrit des pastourelles, ont pillé le fonds du voisin. Il suffit, pour qu'on s'en rende compte, de s'arrêter aux quelques exemples qui suivent :
Une pastourelle de Huitaces de Fontaines (1) commence ainsi :
Hier main quant je chevauchoie, Pensis amoreusement D'autre part delez ma voie, Près de bois et loig de gent, Trouvai pastore au cors gens
N'est-ce point le même début que la pièce de Bodel ;
Un main me chevauchoie Lez une sapinoie
Un autre trouvère, Pieres de Gorbie, écrit (2) :
Pensis com fins amourans L'autr' ier chevauchoie....
Ce sont, pour ainsi dire, les deux premiers vers de Huitaces de Fontaines intervertis.
1 L'aulr' ier quant je chevauchoie Tout droit d'Arraz vers Doai, Une pastore trouvoie
sont les vers d'un anonyme qui appartient certainement à la pléiade des poètes arrageois (4).
Enfin, maître Richard de Semilli (2) a dit :
L'autr' ier chevauclioie delez Paris, Trouvai paslorele gardant berbis..,
Ces exemples accusent de telles ressemblances de style entre tous ces poètes, et d'autres encore que nous ne citons pas, que nous renonçons à faire état des similitudes de texte, qui peuvent se trouver entre les autres pastourelles de Jehan Bodel et la pastourelle : Contre le dous tans.
Certains auteurs avaient cru voir dans le mot : » Dorenlot », une expression artésienne: mais ce terme, qui est un refrain de chanson, tel que Ira deri dera, a été employé par des trouvères qui n'étaient point artésiens. Ghilebert de Berneville, qui était né à Courtray et vivait à la cour du comte de Flandre, le Champenois Robert de Rains et d'autres, l'ont employée.
Quoi qu'il en soit, nous n'hésitons pas à ajouter foi au manuscrit qui attribue à Bodel la pièce Contre le dous tans, parce que nous trouvons suffisantes les raisons de temps et de lieu qui militent en sa faveur, plutôt qu'en faveur de Guyot ou d'Aubin de Sézanne.
Comme bien d'autres, la pièce Contre le dous tans, est incomplète.
En effet, il est facile de voir que le quatrième couplet a été déformé par le copiste. Les trois premiers sont d'une forme identique. Le premier et le second se jouant sur les deux rimes masculines et féminines el et ele, sauf en ce qui concerne l'avant dernier vers de chacun d'eux qui rime avec « Dorenlot a, é. »
(i) M" Ars. C3 et B. N. 845.
(a) M* Ars. 63.
forment l'un avec l'autre la première partie du petit poème qui comprend un total de 26 vers. La seconde partie devrait comprendre également 26 vers en deux strophes, construites selon la même méthode. Le principe est bien observé pour les rimes qui sont dans ces troisième et quatrième couplets eu is et en ée. Mais cette seconde moitié ne comprend que 22 vers, Il en manque quatre au quatrième couplet.
D'ailleurs, des cinq pastourelles qui nous restent de Jehan Bodel, ce n'est pas la seule qui soit mutilée.
En voici justement une autre, dont il ne reste plus que ces deux strophes (nous la copions au f° 78 du M® de Noailles (N" 12615).
Entre le bos et le plaine, Trouai de ville lontaigne Tose de grant beauté plaine
Ses bestés gardant.
Cler chantoit comme seraine Et Robins à vois autaine Li respont en flahutant.
Je por oîr lor semblant
Descend!
Si entendi Ke celé li dist : « tant Robin, bien fust avenant K'éussiés chapel d'un grant De la flor premeraine. »
A cest mos Robins lachaine Ki por l'amor ert en paine « Marion, fait il, amaine
Tes bes(es avant, Ke ne passent en avaine ; Met les ens l'erbe foraine, Ron chapel feras avant.
Mais moult me feroies dolant.
Si lecri
De ton ami
Avoie por noiant :
Car Perrins s'en va vantant Ke de çon dont me vois penant, K'il en keudra la graine.
Et voici raccompagnement tel qu'il figure au susdit manuscrit ;
oj^ iÎ3^îï^i*?./^i* pâ. oir'tw CwnMâttc- £cfemi|| ^«rnsn^'^^cte-Jt-^^Taïic-
^»— -« "i% T ' ^^>ni — »--^--»-Tr-«— « , « , ' '
Cette pastourelle a été publiée par Bartsch, par Dinaux, et par Francisque Michel dans le Théâtre français au Moyen Age (Paris 1839).
Nous y retrouvons encore le personnage de Perrin qui figurait déjà dans la pièce : Contre le dous tans. Mais il y a aussi deux autres personnages, Marion et Robin, dont les noms furent très en faveur auprès de la plupart des auteurs de chansons et de fabliaux. Robin et Marion, ce sont les amoureux sans façons, le berger et la bergère, qui s'aiment à la bonne franquette, sans calculs et sans détours, d'allure naturelle et toujours bon camarades. Être ensemble comme Robin et Marion a passé en proverbe. Ce n'est pas Adam de la Haie qui les a imaginés ; il
PASTOUREl^LES 141
les a trouvés et s'en est servi comme nous avons trouvé et repris Colombine et Pierrot.
Ainsi nous voyons que les personnages, le décor, le langage même des pastourelles est partout la même. Vraiment les auteurs ne se mettaient guère en frais d'invention, et ceux auxquels on décernait des prix dans les joutes littéraires, si en vogue à Arras, pour des productions aussi peu originales, ne nous semblent pas dignes d'une bien grande admiration. Cela ne diminue d'ailleurs, en aucune façon, le mérite de ceux des trouvères qui furent les premiers à composer de ces petits poèmes. Jehan Bodel fut de ceux-là, puisqu'il achevait sa vie au commencement du XIII® siècle et non à l'époque de la plus grande vogué des pastourelles et de la mode des concours ouverts au Puy d'Arras qui battaient leur plein vers le milieu de ce siècle.
Un poète de nos jours serait disqualifié, s'il osait présenter à un jury littéraire une production qui, en somme, ne serait que le calque à peine déformé de telle ou telle poésie depuis longtemps populaire.
Il faut croire qu'on n'envisageait pas les choses sous le même angle au Moyen Age ; il est vrai que les règles de la propriété littéraire étaient alors totalement inconnues.
La pastourelle : « L'autre ior les .i. boschel » qui n'a paru jusqu'à présent que dans l'ouvrage publié par Bartsch, à Leipzig, se trouve dans le M^ français 12615, f" 85, qui ne fait pas mention du nom de l'auteur, comme d'ailleurs celle qui commence par « Les ,i. pin verdoiant. »
Le copiste a transcrit sans indication de nom d'auteur ces pièces à la suite d'un morceau de Ghilebert de Berneville qui commence par ces mots : « De moi dolerex vos chant. »
Une note manuscrite, inscrite en marge, indique bien que ces trois pièces sont de Jehan Bodel, mais elle ne devait pas s'y trou
ver encore lorsque Francisque Michel publia en collaboration avec Monmerqué et en tête de son Théâtre français au Moyen Age un certain nombre de pastourelles, au nombre desquelles figurent les pièces commençant par « Un main me chevauchoie » et « Lès i pré verdoiant », qu'ils attribuent, dans une note, à Ghilebert de Berneville. Ils n'ont pas cru devoir publier le petit poème qui nous occupe, mais il est évident qu'ils l'auraient également attribué à Ghilebert, pour le même motif.
Quant au texte donné par Bartsch, il est généralement exact et concorde avec le M^ 12615, mais Bartsch a mal lu le dernier vers du second couplet et il a imprimé « legierement » au lieu de « le grevement ».
Ce poème ne comprend que trois couplets :
L'autre ior les .1. boschel
Ea .i. praiel
Verdoiaut et bel
Trouai pastorelle sans reuel
Plorant
Et plaignant
Et démentant
Por .i pastoral ke amer soloit
Or l'entrelaissoit
Por .i. aignel
Ke perdu 11 auoit
Eu .1. boschel.
Lasse moi fait ele eu haut,
Com por 11 vaut
Guiot ki me faut
Quant si ma laissle seule ou gaut
L'onor
De m'amor
Sans nul faus tor
Li ai otroie a son voloir
Or me fait savoir
Son maltaleat
Por cou ke nel puis rauoir
Le grevement.
Qui bien aime il heten vis
Voirs est ctiis dis :
Peu me fu amis
Quant por tel damaige m'est guenchis
Or mais
En soit pais :
Il est mauvais
Por puis plaindre son département
Sa foi ie li rent
Quites en soit
Faul^est ki longes atent
Son bien ni voit.
Notation musicale de la pastourelle ci-dessus (M^ de Noailles 12615 (f° 85).
TXiuci piaaar .g. yt4lg^^^r/s^^ew^^«F;re^ pr.v^a(hatct «Keawgpi^tftr-catgn
-lU!^ -"? - • • - ■ - ^ ^?*ÎV^ - — "
«eue 4Htttf <*v(b«r.feui; «ftr k'n45cf? -w^fp" Ôiv6i«n n^Sotî^*
Publiée par Monmerqué et Francisque Michel qui, nous l'avons dit, l'attribuent à Ghilebert de Berneville, la pastourelle : « Les un pré verdoiant » a été rééditée par Alfred Dinaux (Les trouvères artésiens, p. 190) et par K. Bartsch. (altfranzôsische Romanzen).
On la trouve dans le M* de Noailles N° 12615, au f" 85, et dans le M* 844, mais dans ce dernier manuscrit, le début en a été mutilé, et le texte, comme la musique, n'existent plus qu'à partir du dernier mot du neuvième vers {{^^ strophe).
C'est une histoire amoureuse en cinq couplets, d'allure assez vive, où le poète joue pour un moment le rôle du plus heureux des trois; et dont chaque strophe se termine par un refrain, régulièrement repris, qui lui donne le cachet d'une véritable chanson. Voici le texte du M^ de Noailles :
Les un pin verdoiant Trouai l'aulrier chantant Pastore et som pastor :
Celé va lui baisant Et cil lui acolant par ioie et par amor.
Tornai m'en .i. destor de veoir lor docor oi faim et grant talant.
Moût grant pieche de ior fui illoc asseior por veoir lor samblant.
Celé disoit ! o ! a e o!
Et Robins disoit. « Dorenlot »
Grant pieche fui ensi Car forment ma belli lor gieus a esguarder tant ke io départi vi de li son ami et ens el bos entrer lors eue talent d aler vers li pour saluer.
Si masis dales li pus le a aparler S amor a demander mais mot ne respondi,
Ancois disoit : o I a e o !
Et Robins el bos : « Dorenlot »
Tose ie vos requier dones moi .i. baisier Se ce non, je morrai.
bien mi poes iaissier Morir sans recourier, Si iou le baisier n ai Sor sains vos iuerrai, ia mal ne vos querrai, Ne forcheur destorbier.
Vassal, et iel ferai .iij. fois vos baiserai Por vos rasohaigier,
Ele redist o, a, e, o !
Et Robins el bos : Dorenlot !
A cest mot plus ne dis, Entre mes bras la pris, Baisai le estroitement.
Mais au conter mespris Por les iij. en pri .vi.
En riant ele dist:
Vassal, a vo créant Ai ge fait largemant Plus ke ne vos promis?
Or vos proi bonnemant Ke me tenes conant Si ne me queres pis.
Celé redist : o, a, e, o !
Et Robins el bos : Dorenlot !
Ribaisier par amors Me doblerent l'ardor Et plus fui des trois :
Par desos moi la tora Et la tose ot paour.
Si s'escria .iij. fois.
Robins oi la vois Gautelos et Guifrois.
Et cist autre pastor Corant issent del bois.
f46 JEHAN BODEL
Et ie iabes men vois
Car la force en fu lor.
Puis ni ot o, a, ne, o.
Robins ne dist puis : dorenlot.
Nous laissons aux musiciens le soin de la juger, au point de vue harmonique, dans le thème suivant :
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■ «Kifc5IIZZZIZ5ZZI "ÎL if--iLJf-. -^__ __
Nous trouvons inutile de reproduire le fragment qui figure au M^ 84i, attendu qu'il ne présente aucune variante musicale avec le morceau ci-dessus, et qu'il ne diffère qu'en ce qu'il est écrit sur des portées de quatre lignes au lieu de portées de cinq lignes ; nous ferons remarquer simplement que l'écriture du M^ 844 est du XIII® siècle, tandis que celle du M* de Noailles date du XIV^' siècle.
Paulin Paris dit, au sujet d'une pastourelle d'Krnoul le vieux, qui contient un refrain semblable, que cette modulation a e o a été remarqué par Fr. Michel à la fin des stances du poème de Roncevaux qu'il a publié d'après un manuscrit d'Angleterre. (( Cet a e o, ajoute Paulin. Paris, à propos de la pastourelle d'Ernoul, semble ici placé pour imiter le son du « frestel » ou de la flûte de Pan. Et, de même, il est' possible que dans le poème de Roncevaux, on ait voulu marquer ainsi les endroits où le jongleur devait interrompre son récit pour jouer d'un instrument » (1).
(i) Hist. lut. de la France, T. XXIII.
PASTOURELÙES 147
On aura pu remarquer comme les cinq coupîets sont parfaitement composés tant au point de vue de l'arrangement des rimes qu'au point de vue de la constance du rythme. Il est certain que cette petite pièce est, des pastourelles que nous ait laissées Jehan Bodel, la plus soignée de toutes.
Il ne nous reste plus à nous occuper que de la dernière des cinq pastourelles de notre trouvère arrageois, c'est à-dire de celle qui commence par ces mots : « Un main me chevauchoie ».
Nous la possédons dans le M* de Noailles, où, nous l'avons dit, elle figure à la suite d'une pièce de Ghilebert de Berneville mais sans désignation d'auteur, ce qui l'a fait cependant attribuer à ce trouvère par Monmerqué et Francisque Michel qui l'ont éditée dans le Choix de motets et de pastourelles roulant sur les amours de Robinet de Marion, dont ils ont fait précéder le célèbre jeu d'Adam de la Halle.
Elle a été également éditée par Bartsch, dans l'ouvrage que nous avons déjà cité ; mais Bartsch y donne une liste de cinq pièces attribuées à Jehan Bodel parmi lesquelles il cite celle qui commence par « Hui main me chemin », qu'il fait suivre de l'annotation : « unbekannt » (inconnue), tandis que dans la partie qu'il réserve aux écrivains inconnus : « pastourellen von ungenannten dichtern » (N*' 14 p. 122), il publie intégralement celle qui nous occupe, et qui commence non pas par « Hui main me chemin », mais par o L'autrier quand chevauchoie », variante de « Un main mechevauchoie », que Monmerquéet Fran cisque Michel avaient éditée suivant le texte du M^ 12615, qui ne donne que les trois premiers couplets, tandis que le M* français 20050, connu sous le nom de Chansonnier français de Saint-Germain, où cette pièce figure au f° 74 v", nous en fournit une version assez différente, mais complète, en 8 strophes de dix vers.
Ce manuscrit 20050 (ancien fonds Saint-Germain, N" 1989)
date du XIIP Siècle. Il est de petit formai (180'"/'» sur 118'"/'»). On lit sur un papillon imprimé, collé sur le premier feuillet. « Ex Bibliotheca Mss Coisliniana. olim Seguerriana, quam Illust. Henricus de Gambout, dux de Coislin, par Franciœ, Episcopus Metensis, etc. Monasterio S. Germain à Pratis lega vit. Au MDCCXXXII. G'est dit Bartsch « ein Jongleur manuscript mit Musiknoten versehen die aber nicht immer ausgefullt sind ». Cependant en ce qui concerne le morceau qui nous occupe, le copiste n'en a pas donné la musique. Les pre miers vers en sont simplement alignés en-dessous des portées demeurées vides. Le seul accompagnement que nous connaissions, est celui qui figure en le M** 12615.
Nous donnerons donc, tout d'abord, le texte tiré du M* 12615; mais nous publierons aussi celui qui figure dans le Ghansonnier de Saint-Germain, attendu que comme le dit Bartsch, les pièces de ce Ghansonnier sont inédiles, el que le texte qu'il nous a donné dans son ouvrage sur les vieilles romances el pastourelles françaises, n'en est pas la reproduction, mais une transcription du M* de Berne N° 389, où cette pièce se trouve avec quelques autres pastourelles que G. Hoffmann a publiées sous le titre : (( ait franzosiche Pastourelle aus der Berner Handschrifft A'" 3S9 », dans le compte rendu de l'Académie des Sciences de Bavière, a Silzungsberichte der Konigl. bayer. Académie der Wissenschafften » 1865 T. 2 p. 333. Dans ce manuscrit, le second vers de la septième strophe manque.
Texte extrait de M« N» 12615, dit de Noailles :
Un main me clievauchoie Les une sapinoie Et truis pastor coie El ueit gardoit sa proie Seule sans compaignon :
Not od 11 fors .i. gaignon Loiet de sa coroie. Li leus saut dun buisson Se 11 tant .1. moton Ancois ke nul le voie,
Celé pleure et larmoie.
Tire sa crine bloie Cela part tor ma voie Grant pitié en avoie Quant truvai sa faicon Son vis et son méton Sa gorge ki blanchoie.
Lors dis a Marion Sel laissoit Robecon.
Son moton li rendroie.
Ele ki mit s'efiroie Ne sait ke faire doie Dist ke si li rendoie Son pucellaige avoie.
Lors moef a entencon Brochant a esperon, Au treppas dune voie Le leu ens el caon Ka terre mort l'envoie.
L'antépénultième vers de ce dernier couplet manque sur I( manuscrit M* de Noailles f" 85, dont voici la musique :
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