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Quant au manuscrit du fonds de Saint-Germain, il donne, nous l'avons dit, 8 strophes de dix vers sans ablation. Nous copions donc fidèlement ce texte :
Lautrier quant chevauchoie Lez une SHpinoie Trouai pastore coie Ou ele gardoit proie Seule sens qpaignon • Not 0 11 cun gaignon Loie de sa coroie.
Li leus saut d'un boisson.
Li a pris son mouton Ancois que nunc la voie
Eie pleure et lermoie Ne seit q faire doie Tire sa crine bloie Celé part men aloie Regardai sa façon Sa boiche et son menton Sa gorge qi blàchoie Lors dis a Marion Se laissoit Robichon Sa proie 11 rendroie
Celé keu ot grnt iole A dit q seroit nioie Se le ceu li rendoie Son pucelege auroie Lors me mis a tandon Broichant a esperon Si tressailli la uoie Un cop de tel randon Fert el charegnon Lo lou q mort la voie
Ceu lis q ie dévoie Quant joi rescous la proie Ele chante et fait joie "Et vuct q Robius loic.
Lors dist en sa chançon « Aie, Robichon Tes sescors me desloie »
J'entent en sa chançon Q me lient por bricon Etdei tout me foloie
Quant vi q la bergiere Me fist si laide chiere Apres en la gaschiere Dessendi tant loi chiere Puis li dis en riant « Bêle mon covenant Voil sor ceste jonchiere La vostre aves auant Or est bien covenant Q la moie reqiere ».
« Frère, se deus t aie
Ne me qier vilenie
Car autrui sui amie,
Si ai ma foi plevie
A Robin del saucoi, /
Sil me trovoit o toi
I en senroie honie »
Bn conui lo desloi,
Puis li dis « par ma foi
Vos neschaperez mie »
Maitenant sens demore
Corui a celé sore ;
Ele crie et si plore
Dist « Robins trop demore »
Fis en ma volente
Quan q loi a plante
De li en petit dore,
Robins vait e.^courer
S'ot s'amie crier
Lors dist « Dex te secore ».
Robins senz demorance Vuit o grnt esmaiance.
Bien par sa samblaoce Kou ieu de pic en pance Ont iue ambedui.
Lors dist « Cochiez sui Si fail a covenance, Tu as fait ault ami Qnt ma foi te plevi Bien de ceus m anfance ».
L'œuvre la plus remarquable de Bodel d'Arras, n'est pas la Chanson des Saxons, ni telle ou telle pastourelle, c'est son Jeu de Saint- Nicolas.
Le Jeu de Saint-Nicolas est le plus ancien monument de notre théâtre national, qui ait été composé entièrement en langue vulgaire.
Jusqu'alors, les pièces théâtrales étaient écrites en latin, non plus en cette belle langue latine du temps de Plante ou de Térence, mais en un latin bâtard et décadent. Les vers oublieux de l'harmonie virgilienne, s'étaient, eux aussi, transformés en adoptant la rime, comme nous l'avons vu pour les proses de l'Eglise ; c'est-à-dire que, l'un après l'autre, tendaient à disparaître tous les rites abolis de l'art ancien, sur les ruines duquel le temps était venu, d'élever un monument nouveau capable de se substituer à celui qui s'écroulait, et qui, de déformations en déformations, était fatalement appelé à un anéantissement prochain.
Le trouvère arrageois, en présentant au public un miracle entièrement écrit en langue d'oil, accomplit une réforme littéraire dont la portée allait devenir considérable ou du moins, nous ne craignons pas de dire que cette initiative devait coopérer puissamment à la réforme du théâtre. Si d'autres tentatives du même genre eurent peut-être lieu en France, à la même époque, il n'en est pas moins évident que, réalisée dans un milieu littéraire tel que celui d'Arras, celle de Jehan Bodel avait plus de chances que bien d'autres d'éveiller l'intérêt des
gens de lettres, ses confrères, et de délier la langue des critiques du temps.
Les polémiques durent être violentes autour de lui. L'esprit humain n'est-il pas ainsi fait, que son premier mouvement est un geste de révolte à l'égard des novateurs, pauvres gens qui ont eu la déplorable audace d'accomplir ce que le voisin n'avait pas osé.
Cette initiative ne fut pas précisément une révolution, mais elle fut une réforme, une innovation, un pas en avant, un pas considérable même, car il affranchissait notre théâtre national des oripeaux élimés dont l'affublait encore la tradition dégénérée de la conquête romaine.
Elle ne fut pas précisément une révolution au point de vue littéraire, parce que le terrain était en quelque sorte préparé. La rime pénétrant dans la conlexture du vers latin, puis quelques phrases de langage vulgaire intercalées ça et là, à la suite des strophes latines, avaient déjà fait pressentir qu'un art basé sur les éléments de la langue romane était en gestation.
Al) point de vue des coutumes et des idées, elle fut encore moins une révolution ; elle contribua, au contraire, à vulgariser les coutumes et les idées reçues jusqu'alors.
Essentiellement religieux, l'art littéraire, au Moyen Age, n'a d'autre but que de chanter la louange des vertus chrétiennes. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ces grossiers fabliaux qui sont le rebut de la littérature du temps, mais des œuvres d'un caractère plus relevé, telles que les chansons de geste et les mystères, épopées et tragédies dont les tendances religieuses sont évidentes.
L'Eglise s'était emparée, comme d'un excellent moyen de propagande, de la direction du théâtre naissant. Les pièces qui étaient ainsi jouées par le clergé en personne, qui s'adjoignait parfois quelques laïques, mais jamais de femmes, s'appelèrent des mystères ou des miracles. Le peuple, avide de spectacles, — il l'a toujours été, — accourait en foule aux représentations qui se donnaient alors dans ces basiliques nouvellement bâties
OÙ dans quelque coin, descendant de son échafaudage, l'iniaigier en train de sculpter un chemin de croix ou les acanthes ajourées d'un chapiteau, interrompait sa besogne, pour venir, le maillet à la main et la cotte toute blanche de la poussière du travail, se mêler à l'auditoire qui se pressait pour écouler comment est ressuscité le Sauveur Jésus, ou comment lés Vierges folles furent précipitées en Enfer, tandis que les Vierges sages entraient dans le Ciel où les accueillaient des chants d'allégresse à la louange de leurs vertus.
Guillaume de Wadington, ecclésiastique et poète anglonormand du Xlll® siècle, nous apprend, dans son Manuel sur la Jieligion que, dans sa patrie, l'on représentait sur les places publiques et le plus souvent dans les cimetières, des Miracles, et même des pièces tirées d'aventures romanesques.
En France, les trouvères durent, au contraire, répugner à faire jouer en plein air, n'importe où, au petit bonheur, sur le Mail ou sur le Marché, les œuvres d'allure sérieuse qu'ils produisaient, et préférer la tutelle ecclésiastique à la promiscuité de la représentation foraine qui les assimilait à ces jongleurs par eux souverainement méprisés, qui couraient alors de ville en ville, comme nos saltimbanques modernes, et donnaient en spectacle, à un public grossier, les farces les plus souvent ordurières qui, de même que les mystères, avaient à l'origine, au XI® siècle, commencé par être écrites en latin farci, c'est-à-dire en latin mêlé de termes pris dans les idiomes vulgaires. Des auteurs soucieux de leur dignité, comme le parait être Jehan Bodel, qui n'a pas ménagé, chaque fois que l'occasion s'en est présentée, l'expression de son dédain pour les jongleurs, devaient rechercher de préférence un local et une assistance plus dignes. A l'ombre de l'église seule, ils devaient trouver la scène qui convenait à la représentation de leurs mystères.
Le clergé possédait ainsi le secret d'attirer à lui les fidèles avides de distractions et de spectacles. Mais, lorsque les œuvres de cet art dramatico-liturgique prirent de l'exten-
sion, il dut les faire sortir de l'église, et c'est alors que les représentations de Miracles furent données sur le parvis. Si le parvis n'était plus l'église, c'en était encore une dépendance. N'était-ce pas sur le parvis que la foule assemblée attendait, aux jours de fêtes carillonnées, la bénédiction que l'officiant, l'ostensoir levé, venait, en procession, lui apporter du haut des marches, dans l'encadrement du portail qui, avec ses rangées de saints de pierre, figuraient, autour de l'Hostie, toute une cour céleste.
(( D'ordinaire, écrit M. Achille Jubinal, lorsqu'il s'agissait de représenter un mystère, on élevait un échafaud divisé en trois parties : le ciel, l'enfer et le monde au milieu. Les acteurs remplissaient alternativement, dans chacune d'elles, les fonctions qui leur étaient réservées ; cette disposition est même la seule manière d'expliquer la marche de nos premières pièces ».
Quelques uns de ces mystères exigeaient une mise en scène assez considérable ; et cette mise en scène dût être une des causes déterminantes de la création des théâtres de parvis.
Les représentations se donnaient en certaines circonstances déterminées, aux quatre grandes fêtes de l'année, à celles de quelques saints particulièrement honorés par la dévotion des fidèles, ou aux fêtes patronales des corporations.
Lorsque parut l'œuvre française de Jehan Bodel, si l'Eglise, qui demeurait le dernier rempart de la latinité, put s'effrayer un moment de cette émancipation d'un novateur hardi, elle ne dut pas tarder à se rendre compte que le trouvère arrageois, loin d'attenter à ses dogmes, apportait au contraire à son service le concours précieux d'une œuvre religieuse dans son ensemble et dans son but, et accessible à l'intelligence des classes les moins instruites, en tout temps les plus nombreuses, qui n'entendaient rien au latin des clercs.
Jehan Bodel, en ouvrant une voie nouvelle à la branche la plus vivante de la littérature française, n'a pas cependant créé de toutes pièces l'œuvre qu'il élabora. Il n'a fait que broder sur un thème ancien, et déjà connu.
Il n'est peut-être pas une vie de saint que l'imagination populaire ait fleurie d'autant de légendes et que la crédulité d'une foi enfantine ail adornée d'autant de prodiges que celle du grand Saint Nicolas, évêque de Myre, dont la puissance allait jusqu'à apaiser les tempêtes et à multiplier les moissons. Au IX® siècle, un patriarche de Gonstantinople nommé Methodius, qui était un zélé propagateur du culte des images, avait écrit, ou, du moins, on lui attribuait la Vie de Saint Nicolas, dans laquelle puisa Jacques de Voragine, l'auteur de la Légende dorée, ainsi que Wace, auteur d'une vie du saint Evêque (1). Au XP siècle, la réputation de saint Nicolas s'était encore accrue. Johel, abbé de la Couture, au Mans, donna, avant 1080, une relation des miracles opérés à Angers par son intercession (2). C'est alors que les reliques du saint, solennellement transportées d'Orient en Italie, furent débarquées à Bari (1087). Dans le même temps, Jehan, diacre et moine de Saint-Ouen, à Rouen, qui vécut au moins jusqu'en 1119, écrivit, en prose mêlée de vers, une Vie de Saint Nicolas ; et, quelques années après, un disciple d'Abélard, qui suivait ses leçons au Paraclet, vers 1125, composa, suivant la même méthode, un miracle latin entremêlé de français, un miracle en latin farci, intitulé : Ludus super iconia Sancti Nicolai, long de 123 vers.
De son côté, un moine de l'abbaye de Saint-Benoît de Fleurisur-Loire écrivit également un miracle latin qui ne diffère pas beaucoup de celui d'Hilaire, disciple d'Abélard, sauf qu'il met en scène un juif, tandis qu'Hilaire lui substitue un barbare.
Barbare ou juif, il s'agit d'un infidèle qui confie à la statue de Saint-Nicolas la garde de son bien. Mais, comme, en son absence, des voleurs sont venus qui l'ont entièrement dévalisé, de colère, il se met en devoir de flageller la statue. La nuit vient : Saiiit-Nicolas en profite pour apparaître aux voleurs et leur
(2) M* 1377a latin, B. N.
faire restituer l'argent qu'ils avaient dérobé. La réputation de Saiiit-Nicolas est sauve et l'infidèle se convertit (1).
Ce qui ne nous empêche pas de trouver que ce saint qui, sous la menace du fouet, accomplit un tel miracle, est vraiment un bien bon diable. Mais, comme on le voit, essentiellement religieux, le drame du Moyen Age ne vise qu'à la propagation de la foi catholique et à la conversion des infidèles.
Bodel, qui était de son siècle, c'est-à-dire, comme nous l'avons déjà souligné, à propos de la chanson des Saxons, qui voyait invariablement dans un infidèle, un sectateur de Mahomet, a transporté le cadre de son action en Afrique, au milieu des Sarrazins,
L'œuvre d'Hilaire, ou celle du moine de Saint-Benoît, lui ont peut-être, l'une ou l'autre, servi de canevas pour composer son Jeu de Saint- iMcolas; en tout cas ils n'est pas l'inventeur, le trouveur de son sujet. Il en fait seulement une adaptation. Mais il fait une tentative hardie en composant cette œuvre en langue vulgaire, à une époque où il n'eut pas d'autre émule que l'auteur du Mystère de la Résurrection, si toutefois cette œuvre, qu'on sait remonter au moins à 1250, est aussi ancienne que le Jeu de Saint-Nicolas, ce qui est fort douteux,
Dinaux indique la date de 1248 ou 49 comme étant celle où le drame de Jehan Bodel fut écrit, et il cite, à ce propos, Onésime Leroy qui écrit dans ses Etudes sur les Mystères : « Si l'on eut remarqué la date qui se trouve écrite à chaque page de ce drame, non pas en chiffres, mais dans les faits, un ouvrage qui peut jeter tant de clarté sur notre histoire littéraire, politique et religieuse, ne fut pas resté sous le boisseau ; il serait dès longtemps répandu comme il le mérite ».
. Onésime Leroy et Dinaux à sa suite, sont convaincus que le Jeii de Saint-Nicolas date de l'époque de la première croisade, organisée par Louis IX et qui se termina par le désastre de
(i) Hilarii versus et liidi, publiés par Champolmon-Figeac, d'ap. le M' ii33i lat. B. N., Paris i838.
Mansourah. Nous verrons à l'analyse de la pièce, le prix que nous devons attacher à l'opinion de ces deux critiques.
Mais si, conformément à l'idée que nous avons émise, et selon laquelle Bodel aurait été obligé de se séparer du monde à l'époque de la croisade, commandée par Baudouin comte de Flandre, nous envisageons que le Jeu de Saint-Nicolas a dû être écrit dans les dernières années du XII^ siècle, il est possible d'admettre, par suite, que ce mystère doit être le plus ancien qui ait été écrit en langue vulgaire et qu'il est même antérieur au Mystère de la Résurrection. Cependant, il est encore très plausible que Bodel ait écrit son drame, même quand l'auteur du Mystère de la Résurrection avait déjà produit le sien, sans que cela prouve cependant que notre trouvère ait pu en avoir connaissance. Il faut nous placer, en effet, au point de vue du Moyen Age et non à notre point de vue moderne. Les productions littéraires étaient alors infiniment plus rares que de nos jours, et, partant, leur retentissement devait être d'autant plus grand ; mais il faut tenir compte, d'autre part, de l'obstacle des distances multiplié par les difficultés de communication. Et, ce qui était vrai, commercialement, à plus forte raison devait l'être pour les productions de l'esprit, puisque les gens susceptibles d'y porter intérêt, n'étaient qu'une minorité infime au milieu de l'immense population d'illettrés qui peuplait alors, non seulement les campagnes, mais la plupart des villes ; car il ne faut pas s'illusionner, s'il y eut des centres littéraires, tels que la cour des comtes de Flandre et de Champagne, ou les villes de Rouen, de Dieppe, de Caen, de Lille et particulièrement d'Arras où la poésie était en honneur, dans la majeure partie des localités, au contraire, on vivait encore de cette vie léthargique et matérielle qui est le propre des sociétés longtemps bouleversées par des convulsions politiques et par toutes sortes de misères et qui semblent vouloir s'anéantir dans une paix improductive, qui est comme un délassement, une détente bienfaisante aux fièvres de l'effroi . Or, la France avait été longtemps et était encore morcelée par la féodalité en d'innom-
brôbles groupements de frères ennemis, elle avait eu à subir des épidémies terribles comme celles du /cm sacré ou mal des Ardents (1130), et les invasions redoutables des Normands dont elle gardait le cruel et impérissable souvenir.
Tout cela ne devait cependant pas entraver l'essor poétique de l'époque romane. Cela ne pouvait même pas le localiser ; et il ne le fut pas, puisque plus d'un trouvère fit, sinon son tour de France, au moins celui de la province dont il jargonnait la langue spéciale et confuse encore. Les entraves que les circonstances apportaient au développement normal de l'art dramatique dont la diffusion était rendue plus difficile que celle de toute autre espèce de poésie, par la complication de la mise en scène, quelque sommaire et primitive qu'elle fut, pouvaient tout au plus, et même devaient très naturellement ralentir la divulgation des procédés nouveaux, ainsi que des œuvres nouvelles.
M. Onésime Leroy, en tète de son ouvrage intitulé Etude sur les Mystères écrit ceci :
« Les historiens du théâtre français, en fixent l'origine à l'année 1402, époque de l'établissement à Paris des Confrères de la Passion. Mais bien auparavant d'autres drames avaient été représentés » et plus loin il ajoute que Jean Bodiaus ou Bodel a composé Li ius de S. Nicholai « vers 1260, après la première croisade de Saint-Loins, dont sa santé ne lui permit pas de faire partie... L'auteur regrette de n'avoir pu s'inspirer sur la Terre Sainte et y composer le plus humble chant ; mais nous n'y avons pas perdu : au lieu d'un servantois, il a fait une tragédie dans laquelle il nous transporte, en imagination, sur ces lieux où il n'a pu se rendre en réalité. C'est là se dédommager en poète, et par là notre Artésien s'est assuré la gloire d'avoir élevé le premier monument dramatique dont puisse s'honorer la littérature française » .
Ceci, à part la question de date que nous considérons comme élucidée, est on ne peut plus juste.
Cependant, dans un postscriptum, M. Onésime Le Roy dit
qu'on oppose à cette assertion le « fragment d'un Mystère de la Résurrection plus ancien, découvert et publié en 1834 par M. A. Jubinal » et il dit : « Je le crois antérieur d'un siècle peut-être, au Jeu de Saint-Nicolas ».
De son côté, M. Jubinal écrit en publiant le fragment du Mystère de la Résurrection : « Au premier coup d'oeil, plusieurs caractères assez positifs avaient induit M. Paris à penser que notre mystère remontait au commencement du XII® siècle ; mais une inspection plus approfondie, ainsi que la découverte dan.s le volume en question de la Passion de Hugo de Lincoln, amenèrent cet érudit à fixer l'époque de l'écriture au siècle suivant. Il n'en sera pas moins loisible au lecteur de supposer que la composition poétique qui a dû précéder la transcription, appartient à la seconde moitié du XIP siècle ». Le meurtre de cet Hugo de Lincoln fut, en effet, commis par des Juifs en 1255, ce qui fixe l'écriture du manuscrit après cette date.
Nous avons vu qu'il fallait reculer à l'année 1202 1a composition de la dernière œuvre de Jehan Bodel : le Congé et par suite il nous faut ramener celle du Jeu de Saint-Nicolas à cette seconde moitié du XIP siècle pendant laquelle M. Jubinal admet que put être écrit le Mystère de la Résurrection. Faisons remarquer cependant que nous savons seulement qu'il est antérieur à l'écriture d'un manuscrit produit dans la seconde moitié du XIII® siècle.
Tout au plus pouvons-nous dire que les deux mystères en question furent composés à la même époque ; mais l'auteur anonyme du Mystère de la Résurrection demeurera notoirement inférieur au poète d'Arras. A lui donc l'honneur d'avoir donné la première œuvre dramatique du théâtre français.
Le Jeu de Saint-Nicolas dont l'intitulé porte : C'est 11 jus de saint Nicholai commence par un prologue qui est long de 114 vers
Oiiés, oiiés, seigneurs et dames
Que Diex vous soit garans as âmes !
s'écrie li preecières , c'est-à-dire le prêcheur.
(Oyez, oyez, seigneurs et dames, que Dieu garde votre âme).
La pièce débute ainsi par une invocation religieuse, et le discours que prononce ce « prêcheur » nous rappelle l'exposé de la vie du saint que résumait, le jour de sa fête, le diacre du haut de l'ambon.
Il ne serait donc pas difficile d'admettre que la pièce de Jehan Bodel fut jouée, non pas en place publique, ni dans un théâtre spécialement disposé à cet effet, mais, suivant l'usage, dans l'église même, ou dans quelque local, chapelle ou autre, sous la haute direction du clergé, et peut-être même sous la présidence de l'évêque.
Voici, en résumé, ce que vient dire devant l'assemblée notre prêcheur. Nous allons vous parler de Saint-Nicolas,
Qui tant biaus miracles a fais.
Ceux qui nous racontent sa vie, nous disent qu'il y avait jadis un roi païen.
Qui marciiissoit as crétiens,
c'est-à-dire qui voisinait avec les chrétiens, suivant le sens du verbe d'origine germanique encore en usage au Moyen Age.
Or, un jour, les chrétiens subirent une défaite. Ce jour-là leurs vainqueurs, en pénétrant dans une maisonnette (manoque), y trouvèrent un vieillard en prière devant une image de Saint- Nicolas,
; A genous devant une yniage De saint Nicolai le baron.
Ce titre de baron est une qualification fréquemment attribuée aux saints : nous la retrouvons dans Froissard : « Le baron
Saint-Jacques » (Liv. III) et en plusieurs autres textes de la même époque.
Les infidèles s'emparèrent incontinent de la statuette, et, traînant avec eux le vieillard, ils le menèrent à leur roi. Celui-ci interrogea le prud'homme, sur sa confiance en ce morceau de bois, « Sire, répondit il, il est fait à l'image de Saint-Nicolas, je l'aime et l'adore, car celui qui l'invoque ne fait jamais fausse route; et c'est un si remarquable gardien qu'il fait croître et multiplier ce qu'on lui donne à garder. » — « Mécréant, reprit le roi, je te ferai larder s'il ne fait croître et multiplier mon trésor que je lui confie pour ta confusion ».
Alors, le roi fait enfermer le chrétien avec un carcan au cou ; puis il ordonne de placer l'image sur ses coffres grands ouverts. Cependant, des voleurs ayant appris tout cela, se réunirent une nuit el vinrent s'emparer du trésor. Dès que le roi eut connaissance du larcin, il fit amener le pauvre prudhomme et lui dit : « Pourquoi m'as-tu trompé? » Le malheureux ne savait que répondre ; et le roi ordonna de le mettre à mort, de façon ignominieuse. « Ah ! pour l'amour de Dieu, s'écria le chrétien, laissemoi un jour seulement, que je sache si Saint-Nicolas viendra me délivrer >). Le roi voulut bien y consentir, et le renvoya dans sa prison. Alors toute la nuit il pleura et pria, si bien que Saint-Nicolas s'en fut trouver les voleurs, qui étaient endormis ; il les révetlla, les décida à reporterie trésor où ils l'avaient pris et à remettre toutes choses en l'état oii ils les avaient trouvées.
A cette nouvelle, le roi fit chercher le prudhomme et se fit baptiser, lui et les siens, et depuis resta bon chrétien.
Le prêcheur ajoute en terminant :
Signeur, che trouvons en la vie Del saint dont anuit est la veille ;
ce qui nous apprend que ce. miracle de Saint-Nicolas fut joué la veille de la fête de Saint-Nicolas, c'est-à-dire le 5 décembre.
l64 JEHAN BODËL
Saint-Nicolas était, nous l'avons dit, très en honneur au Moyen Age.
Depuis l'époque où ses restes furent ramenés à Bari (1087), sa réputation ne fit que grandir en Occident, où on le considérait comme le patron de la bourgeoisie, alors naissante, des écoliers et des travailleurs ; il avait été notamment choisi comme patron par la confrérie des grainetiers. Il devait donc être particulièrement vénéré par la populationd'une ville de bourgeois manufacturiers comme était Arras sous Philippe-Auguste.
Le prologue, qui comprend le résumé de la pièce, n'est pas évidemment sans avoir défloré l'œuvre à nos yeux. Notre théâtre moderne nous a appris à savourer les uns après les autres les événements inattendus qu'il nous présente, et, pourvu que leur enchaînement n'aille pas à rebours de la logique, nous nous déclarons satisfaits.
Néanmoins, nous ne saurions nous abstenir d'étudier l'acte qui va suivre, et qui, tout en n'étant que le développement de la légende précédente, nous offrira, évidemment encore, dans ses 1.400 vers certains détails intéressants qui ne pouvaient tenir dans, un prologue d'une centaine de lignes.
Au début de la pièce, nous allions dire au lever du rideau, Auberon le courrier vient annoncer au roi, il s'agit d'un roi sarrazin, que les chrétiens dévastent son royaume.
Le roi, s'adressant à son sénéchal, s'écrie alors :
Ostes, pour mon Dieu Apolin !
Sont dont crestien en ma terre ?
Ont-il ésmene la guerre ?
Nous ne savons pas pourquoi Francisque Michel a donné de ces trois vers cette traduction (1) :
(( Othon, pour mon Dieu Apollon ! les chrétiens sont-ils donc en ma terre? Ont-ils engagé la guerre? »
(i) Th. franc, au Moy. âge, Paris 1889.
Jamais, en effet, Ostes n'a signifié Othon, L'oste ou hoste était un homme libre placé dans une certaine dépendance par rapport à un plus puissant que lui. C'était le cas d'un fonctionnaire vis-à-vis de son souverain, le cas, par conséquent, du sénéchal par rapport au roi. Ostes veut donc dire: Vassal, ou quelque chose d'équivalent,
« Pour l'amour d'Apollon », ajoute le roi ; tout musulman qu'il était, il invoquait les dieux du paganisme ; cette confusion des croyances païennes et musulmanes est fréquente au Moyen Age Nous en avons déjà fait la remarque à propos de la Chanson des Saxons.
Et Auberon, continuant son rapport de la situation faite au pays par cette invasion chrétienne, ajoute :
Rois, t'es empire ne teuls ois Ne fu puis que Noeus fist l'arche
N'est-il pas amusant de voir l'Arche de Noë intervenir dans ce récit : « Sire, de telles forces, de telles armées ne se virent depuis que Noë construisit l'Arche ».
En apprenant ces fâcheuses nouvelles, le premier mouvement du Roi est de s'en prendre à Tervagan, une divinité de pure fantaisie, dont le nom se rencontre souvent sous la plume des auteurs de l'époque médiévale, et qui complétait avec Mahom (Mahomet), Apolin (Apollon) et Jupiter, le paradis des dieux que les écrivains occidentaux prétendaient adorés des sarrazins. Jusqu'à ce jour, la critique n'a pas su déterminer l'origine de ce nom. M. Eloi Johanneau (1) veut le faire venir d'extravagant. Nous ne nous arrêterons pas davantage à cette explication.
Mais, comme le Roi menace le fameux Tervagan de le faire fondre, le sénéchal intervient et reproche à son maître de manquer de respect envers les puissances supérieures :
{i) Notes de la u' édit. dee Vingt-trois manières de vilains.
166 JEHAN BOUEL
N'a fiert à conte ni à roi D'ensi ses Diex mesaesmer ;
(Ni comte, ni roi n'a le droit de mépriser ses Dieux.) Bien qu'elle soit placée dans la bouche d'un infidèle, cette maxime traduit les sentiments de l'époque. Il faut au contraire s'humilier, quelque puissant que l'on soit dans le monde, devant ceux qui sont plus grands que les rois.
Alons à Tervagan andoi
Prier qu'il ait de nous pardons,
A nus keutes, à nus genous
(Allons à Tervagan, nus coudes et nus genoux, le prier qu'il ait pitié de nous.)
Le roi se rend aux justes observations de son sénéchal, et s'excuse auprès de Tervagan .de sa colère : « J'étais plus ivre que soupe, lui dit-il ».
Mais g'iere plus ivres que soupe '^
Nous retrouvons la même formule dans le miracle de Sainte- Geneviève : (( Tu es plus yvre qu'une soupe trempée dans le vin. »
Ce mot de soupe, qui dérive de source germanique, signifie bien, comme nous le comprenons : potage, bouillon ; « mais dit Littré, l'antonomase qui a donné à ce mot le sens de tranche de pain est très ancienne ». Il eut cours avec cette acception jusqu'au XVP siècle, et même de nos jours ne dit-on pas encore: Tremper la soupe ?
Le roi, après avoir imploré Tervagan, le supplie que, par quelque signe, il veuille bien lui faire connaître ce que le sort lui réserve.
En tel manière le me di :
Se je doi gaagnier, si ri ;
Et se je doi perdre, si pleure.
(Apprends-le moi de cette façon : si je dois gagner, tu riras ; tu pleureras si je dois perdre.) Et voilà que
Tervagan a plouré et ris.
Le roi demande aussitôt au sénéchal s'il ne peut pas lui expliquer cet oracle embrouillé. Le sénéchal, qui est prudent, — il ne faut pas dire aux grands ce qui pourrait leur déplaire, sans avoir pris ses précautions — lui laisse simplement entendre que l'explication pourrait ne pas lui être agréable. Ce à quoi le roi répond : « Mais ne crains donc rien, je te jure, sur tous mes dieux, que tu peux avoir confiance ».
Le sénéchal ne se contente pas de ce serment fait au nom des dieux et il reprend :
Sire, bien vous croi seur les Diex :
Mais assés vous querroie miex Se vous l'ongle heurtiés au dent.
(Je vous croirais encore plus, si vous vous heurtiez l'ongle contre la dent.)
Voici un geste assez généralement en usage au Moyen Age. « Par mes dents ! >) était une formule coutumière que nous retrouvons en plusieurs ouvrages, le Roman de Buèvesde Commarchis d'Adenès (1) par exemple, et H Moinages Rcnouart [2).
Le roi ayant pleinement rassuré son sénéchal, celui-ci lui explique alors qu'il sera vainqueur des chrétiens, ce pour quoi le dieu a ri, puis, qu'il finira par le renier et se faire chrétien, ce pour quoi il a pleuré ! Furieux le roi s'écrie: « Si je n'avais pas heurté du doigt mes dents, ce n'est pas Mahomet qui aurait empêché que je ne te fasse anéantir ».
Puis il ordonne de réunir son armée et d'appeler à lui tout le monde depuis l'Orient jusqu'en Catalogne, c'est-à-dire tout le
(i) M" Ars. N° 175, f* i83, v* col. 2, vers 8. (3) M" B. N. 6985», f 233, V col. a, vers 38.
monde musulman. Cela ne laisse pas que d'être un peu vague pour arrivera déterminer en quel lieu se passe l'action.
Cependant Connart se met en devoir de remplir ses fonctions de crieur public autrement dit de héraut du roi, et il va criant : « C'est le ban du roi d'Afrique que je proclame ; que tous, pauvres et riches, accourent avec leurs armes ».
De la terre Pres,tre-Jehan
Ne remaigne jusques al Coine ;
(Qu'il n'en reste pas depuis la terre du Prêtre Jean jusqu'à Konieh), c'est-à dire Iconium.
Cette terre du Prêtre Jean était située en Asie : les chroniques du temps, sans nous fixer en aucune façon sur la situation exacte de ce royaume, désignent sous ce nom un pays que gouvernait un certain prince chrétien, sur lequel nous n'avons que les données les plus incertaines. Nous savons pourtant qu'il régnait sur un des pays où s'était répandue la doctrine de Nestorius. Or la foi nestorienne fit des adeptes tant en Syrie que dans le Kurdistan, chez les Arméniens, en Tartarie, et même en Chine, dans l'Inde et à Ceylan.
Quant au nom de Prêtre Jean, il apparaît pour la première fois vers le milieu du XIP siècle. L'existence d'un prince du nom de Jean, qui aurait conquis un assez vaste empire au-delà de l'Arménie et de la Perse, aurait alors été signalée au pape Eugène III par un évêque de Gabala (1145). Quelques années après, un des successeurs d'Eugène III, le pape Alexandre III envoyait au fameux Prêtre Jean un message qui commençait par ces mots : « Charissimus in Christo filius, illustris et magnificus Indorum rex, sacerdotum sanctissimus », et dont fut chargé son médecin Philippe, qu'il lui députait pour l'engager à se réunir à l'église romaine.
Voici ce que nous trouvons à son sujet dans Joinville § 240 « En celle berrie (1) estoit le peuple des Tartarins et estoient
( I ) Plaine.
subject à Prestre Jehan et à l'empereour de Perce... Ce Prestre Jehan et l'empereour de Perce et les autres roys, tenoient en tel despit les Tartarins, que quant il leur aportoient leur rentes, il ne les vouloient recevoir devant eulz ; ains leur tournoient le dos » .
Puis Joinville raconte le soulèvement des Tartares et la défaite des peuples sujets immédiats de Prêtre Jean.
Telles sont les seules notions que nous puissions réunir sur l'existence de ce Prêtre Jean, dont le nom, a-t-on dit, n'est peut être qu'une déformation de Gour-Khan, titre pris par un souverain des Kara-Khitans nommé Yelu Tache, et dont le fils» nommé Yelu Yili, qui régna de H42 à H53, fut canonisé sous le nom de Jen Tsong. Quoi qu'on ait voulu voir dans Yelu Tache le même personnage que Prêtre Jean, nous serions d'avis plutôt de le confondre avec ce Jen Tsong. L'époque de son règne concorde absolument avec celle où l'évêque syriaque signalait son existence au pape Eugène 111 ; et si, quand le pape Alexandre déléguait son médecin Philippe à ce souverain asiatique, celui-ci était mort déjà depuis six ans, cela ne doit, en aucune façon nous surprendre, et cela ne peut infirmer notre théorie, puisqu'il faut bien admettre que les nouvelles provenant du Turkestan septentrional, où régnait Jen Tsong, ne pouvaient parvenir à Rome que longtemps après que les événements s'étaient accomplis, puisqu'il leur fallait traverser des pays de mœurs, de langues, de religions si-diverses, que le moindre commerce régulier n'avait encore pu s'établir entre ces contrées lointaines et l'Europe occidentale.
Outre le pays de Prêtre Jean, Bodel énumère aussi par la voix du crieur Connart, des peuples dont les noms se retrouvent dans d'autres ouvrages du Moyen Age, sans qu'il soit possible de préciser leur situation géographique. Nous voulons parler des Kenelieus et des Achoparts.
Ce dernier nom figure dans l'Enfance d'Ogier le Danois, dans le Roman de Guillaume d'Orange et dans la Chanson de Roland, orto" graphie tantôt Acopars, tantôt Achopars ou Acoupars. Albert
170 JEHAN BODIÎL
d'Aix dans son Historia Hierosolimitands Expeditionis , lib. VI, chap. XLI et XLVT, écrit: Azapart et Azoparth, et en fait une tribu d'Ethiopie (1). On le trouve aussi dans V Historia de Hierosolymitano itinere de Pierre Tuebœuf relative à la première croisade. Tuebœuf nous présente les Achuparts ou Asuparts comme un peuple d'Asie (2).
Quant au premier, il subit aussi quelques altérations ortho graphiques. Dans ce même Jeu de Saint-Nicolas, nous le verrons en effet quelques lignes plus bas écrit : Queneliex. On trouve aussi Canelius dans la Chanson de Roland, ainsi que dans les Vies des Saints (3), ce qui fait dire à Francisque Michel qu'il s'agit là des (( gens du pays où croît la cannelle ». En admettant cette hypothèse, l'auteur aurait ainsi désigné quelque tribu arabe. En effet, on pensait au XIP siècle que l'Arabie était le pays de la cannelle parce qu'elle parvenait en Europe par le moyen des caravanes arabes. Mais, en réalité, elle venait de Geylan, et ^es Arabes n'étaient que les intermédiaires commerciaux entre le pays producteur et les pays de consommation. Il n'y aurait rien de surprenant à ce que Jehan Bodel ait voulu désigner sous le nom de Kenelieu quelque peuplade arabe, alliée toute natu relie d'un prince sarrazin, défenseur d'une religion dont l'Arabie avait été le berceau. Disons enfin que le Dictionnaire de Godefroy donne au mot Chaneliu le sens de Cananéen.
La pièce de Jehan Bodel qui, jusque-là, était régulièrement composée de vers de huit pieds, comprend, à partir de cet endroit, des passages écrits en vers alexandrins, sans que rien puisse justifier ces changements de rythmes si ce n'est la fantaisie de l'auteur.
Le roi appelle Auberon, son courrier, et c'est pour lui enjoindre, à lui aussi, d'aller en toute hâte, convoquer les sujets et les alliés du souverain.
(i) Historiens des Croisades, ï. IV.
(a) Id., ï. III.
(3) M- de Sorb .
Auberon lui répond qu'il peut être tranquille, qu'il n'y a pas de chameau qu'il ne puisse dépasser à la course. La comparaison est heureuse. L'auteur n'a pas oublié que le sujet se passe en Afrique.
Mais, aussitôt, sans transition aucune, sans que rien ne nous avertisse du changement de décor, changement de décor fictif, puisqu'à cette époque l'art du théâtre ignorait l'emploi des fonds et des portants, nous passons de la cour du roi d'Afrique dans une taverne.
Sur le pas de la porte, voici le tavernier qui fait l'article, et comme on voit faire de nos jours encore sur le trottoir des restaurants parisiens à bon marché, par les distributeurs de prospectus, il arrête le passant et lui dit: « Entrez ici, vous y mangerez bien ; vous y trouverez pains et harengs chauds, et vin d'Auxerre à plein tonneau».
Cette fois, nous voici loin de l'Afrique, nous ne nous figurons pas très bien un tavernier berbère offrant des harengs et du vin d'Auxerre à sa clientèle. Pour du Samos passe encore, avec de la rascasse. Quant au hareng, qu'on n'a jamais péché dans la Méditerranée, il est essentiellement un produit des mers du Nord, que les cabaretiers flamands, artésiens et autres servaient volontiers à leur clientèle, parce que le hareng salé poussait à boire. Aussi, pour exprimer qu'un homme n'est pas un ivrogne, disait-on souvent : il ne mange pas de hareng. C'est ce que Fr. von der Hagen, par exemple, dit au sujet du landgrave Hermann de Thuringe : il ne'buvait jamais de bière et ne mangeait jamais de hareng. Par contre, ajoutons, en passant, que cet Hermann, le landgrave, était fervent amateur de poésie, qu'il comptait lui-même au nombre des Minnesinger, et qu'il réunit, dans sa résidence, en 1207, tous les poètes allemands qu'il put convoquer, en un concours poétique, sorte de fête littéraire analogue aux puys français, connue dans l'histoire littéraire de l'Allemagne sous le nom de Combat de Wartbourg. N'était-ce pas un contemporain de Bodel ? Pourquoi les psuples allemands auraient-ils
été plus avancés alors que les français au point de vue poétique ? Pourquoi vouloir, à tout prix, que Bodel, un de nos plus anciens trouvères, soit postérieur de plus d'un demisiècle à Frédéric de Linange, à Godefroy de Strasbourg ou à Wolfram d'Eschembach, le vainqueur du tournoi de Wartbourg dont nous parlons plus haut, et qui s'inspirait le plus souvent des trouvères et des troubadours français. La France, par sa situation historique et sa civilisation, ne devait-elle pas, il faut en convenir, posséder très naturellement une antériorité littéraire sur les pays encore incultes et à demi-barbares de la Germanie ?
L'essor poétique de l'Allemagne fut des plus remarquables vers le début du XIII® siècle. Un vent de poésie soufflait alors sur l'Europe médiévale, et il serait déjà assez logique d'admettre qu'un centre éclairé, comme l'était alors la capitale de l'Artois, ait suivi l'impulsion générale, si nous n'avions pas d'autres preuves à avancer de l'existence de poètes nationaux à Arras au commencement du XIII*' siècle. Or, parmi eux, nous prétendons compter Bodel comme le premier de tous, sinon en date, du moins, au point de vue du talent.
Enfin, von der Hagen nous dit qu'Hermann de Thuringe ne mangeait pas de hareng ; c'est fort bien : Hermann était un homme sobre. Mais la clientèle du tavernier de Bodel ne l'était pas autant, heureusement, pour le dit tavernier. Il faut bien inventer des moyens pour faire prospérer le commerce, n'est-ilpas vrai? Et la consommation du hareng en était un merveilleux. Aujourd'hui, dans les brasseries alsaciennes et allemandes, on trouve sur les tables des bretzeln, espèces de craquelins saupoudrés de sel qui font boire les gens, surtout ceux qui y sont disposés. Mais, les harengs, bien fumés et bien salés, poussent à boire même ceux qui n'en auraient point envie, et le hareng n'a jamais été rare ni cher dans les provinces septentrionales, où il foisonnait plutôt, puisqu'il était le principal produit de toute une population maritime échelonnée depuis la côte frisonne jusqu'à la Beurrière bou-
lonnaise. Grâce à lui, on arrivait à débiter un plus grand nombre de tonneaux de bière ou de barriques de vin, de ce vin d'Auxerre, par exemple, dont le tavernier fait parade, et qui était célèbre alors dans toute la France septentrionale ; sa réputation n'y avait point encore été amoindrie par celle des crûs bor4elais ; l'éloignement rendait en effet le charroi de ces vins difficile et coûteux.
Cependant, tandis que le tavernier fait sa réclame sous l'auvent de sa porte, voici Auberon, le courrier, que l'auteur n'a pas quitté, qui s'écrie :
A ! Saint Beneoit, vostre anel Me laissiés cncontrer souvent !
(Ah ! saint- Benoît, laissez-moi rencontrer souvent votre anneau !)
Cette invocation d'Auberon prouve quelle était la vénération qu'on professait alors pour l'ermite de Subiaco. On le considérait comme particulièrement habile à sortir les gens des embarras de la vie. N'avait-il pas, de son vivant, créé de toutes pièces, dans des terrains stériles ou sauvages, de florissants monastères avec leurs ateliers pour la fabrication de tout ce qui pouvait être utile à ses disciples, avec leurs boulangeries et leurs potagers ? Mais il est au moins curieux d'entendre un courrier de prince sarrazin se confier à la toute puissance du saint patriarche, pour obtenir de lui assistance au cours de sa mission. La première aide qu'il en retire, est la rencontre immédiate de la taverne, sur le seuil de laquelle il aperçoit le tavernier auquel il dit: « Que vent-on chaiens ? » (Que vend-on ici ?)
« Ce qu'on y vend? Ami, un vin qui point ne file », réplique le tavernier ; c'est-à-dire un vin qui ne devient pas visqueux, un vin de bonne qualité. Le tavernier le cède au tarif de la ville: c Au ban de le vile », tel qu'il a été annoncé.
Le prix des denrées était alors réglementé, et publié par la voix des crieurs publics, corporation dont l'importance alla
croissant pendant tout le Moyen Age, tant que les commerçauts n'eurent pas d'autre moyen de faire connaître la nature des marchandises qu'ils avaient en magasin, et la valeur assignée à ces marchandises. Les anciens connaissaient les affiches. Ils employaient celles de parchemin, procédé coûteux ou les panneaux de bois peint. On a retrouvé des échantillons de ces dernières au cours de fouilles faites à Pompéï. Mais, pendant le Moyen Age et jusqu'au XV® siècle, cette coutume fut abandonnée, et l'affichage fut remplacé par les publications à son de trompe.
Quant aux prospectus ils étaient totalement inconnus, et les plus anciens ne remontent q-u'à l'époque de l'invention de l'imprimerie. Le plus vieux prospectus que nous possédions Se trouve à la Bibliothèque nationale. Il date environ de 1465 et il est du typographe strasbourgeois Jean Mentel, qui fut, croit-on, le premier à se servir de ce moyen pour annoncer la publication de ses livres.
Auberon a donc commandé une pinte de vin, et il l'avale en se plaignant que le hanap n'est guère profond, puis il demande ce qu'il doit. Nous allons être renseigné sur le prix du vin, suivant les cours en usage à cette époque. En effet, le tavernier lui répond :
Paie denier, et à l'autre eure, Aras le pinte pour maaille.
Ainsi notre débitant réclame un denier pour une pinte; or, comme la pinte de Paris qui avait généralement cours depuis Gharlemagne, dans toute l'étendue du royaume, représentait un peu moins que notre litre, c'est-à-dire 0 lit. 9313 ; et que le denier qui pesait sous les rois de la troisième race 23 ou 24 grains environ, soit 1 gr. 222 à 1 gr. 275 équivalait à peu près à 0 fr. 25 de notre monnaie, le litre actuel aurait donc valu à cette époque environ 0 fr. 26, dans les provinces du Nord, bien entendu ; car il est évident que les pays producteurs le vendaient sur place à meilleur compte. Mais c'était
toutefois un prix fort ; et le tavernier, pour s'assurer la clientèle d'Auberon, n'hésite pas, comme ou vient de le voir, à lui offrir deux pintes au prix d'une : Tu auras la pinte pour maille, lui dit-il, si tu bois encore ; or la maille valait un demi-denier. Notre courrier marchande; il voudrait en être quitte pour une seule maille et déguerpir sans plus tarder.
Mais le tavernier s'obstine à le retenir, Auberon lui promet qu'au retour, il pa'iera la pinte un denier. Quant à présent il est obligé d'être circonspect sur la dépense. C'est alors qu'intervient un certain Clikés, vrai pilier de cabaret, qui propose une partie de dés, qu'Auberon accepte pour en finir et avoir la paix ; l'enjeu fixé est le prix du vin que l& courrier a dégusté.
Les jeux de dés ont été, pendant tout le Moyen Age, très en vogue. Il fallut l'introduction des cartes qui se répandirent en France, à la suite de l'expédition de 1365, conduite par Duguesclin en Espague, où elles florissaient déjà, pour diminuer le nombre des joueurs de dés. Mais avant, et même encore après cette époque, de tous les jeux de hasard, le jeu de dés fut un de ceux contre lesquels s'éleva le plus souvent et avec le plus de raison, aussi bien l'autorité ecclésiastique que l'autorité royale. Les ordonnances se succédèrent pour l'interdire, mais que peuvent des ordonnances lorsque la police est rudimentaire, et qu'elles se heurtent aux passions hutnaines?
Les premières de ces ordonnances eurent plutôt un but moral. Elles, cherchaient à atteindre les blasphémateurs, et, inspirées évidemment par l'esprit religieux de l'époque des croisades, elles furent d'autant plus rigoureuses qu'elles émanèrent du pouvoir civil. « Philippe Auguste, dit Rigord (1), poussa si loin l'horreur des blasphèmes, trop souvent proférés par les joueurs dans les cours ou dans les maisons de jeu, que si quelqu'un, chevalier ou autre, s'en permettait un seul, par mégarde, en présence du souverain, il était immédiatement,
(i) Historiens de la France, T. X.VIL Hist. de Ph.-Auguste, en latin.
par ordre de ce prince, ]eté dans la rivière; c'était n'y pas aller de main morte. Plus tard, Louis IX promulgua (1256) une ordonnance dans laquelle nous relevons les articles suivants :
« (9) Nous voulons de rechief et establissons que tuit nos Seneschaux, Baillis et tous nos autres officiauls et servicials, de quelque estât, ou condition que il soient, se tiegnent de dire paroles qui tourne en desprit de Dieu, de nostre Dame Sainte Marie, et tous les saints et saintes, et se gardent de jeu de dez... et de tavernes. »
C'est la reproduction de l'article 12 de l'Ordonnance de 1254, à laquelle les mots ci-dessus soulignés ont été ajoutés. Cependant, l'Ordonnance de 1254 portait : « jeu de dez ne échets », cette dernière prohibition ne figure plus sur l'Ordonnance de 1256, probablement parce qu'il avait été reconnu que le jeu d'échecs plus difficile, et parlant, moins vulgarisé que le jeu de dés, ne présentait pas d'aussi graves inconvénients. Cet article est accompagné du suivant : (( (10) Item que la forge des dez soit delïenduë et devée (empêchée). par tout nostre Royaume, et tout homme qui sera trouvé joiiant aux dez communément, ou par commune renommée, fréquentant taverne,... soit réputé pour infâme, et débouté de tout témoignage de vérité. »
Cette disposition beaucoup plus étendue ici, se trouve à l'article 35 de l'Ordonnance de décembre 1354 pour la réformation des mœurs dans le Languedoc et le Languedoil.
En ce temps-là, l'Etat ne prisait guère le commerce des taverniers et toutes les entraves que leur apportait le goaverv.ernement n'étaient pas faites pour faire prospérer leur commerce. Il était alors interdit à tout habitant qui avait sa résidence dans la ville, de fréquenter chez eux, et les passagefs seuls, les voyageurs, étaient autorisés à s'y arrêter. Nous ne pouvons nous empêcher de comparer les règlements de cette époque avec la liberté de la nôtre ; et, en faisant cette comparaison de nous demander si vraimçnt au point de vue de la
LE Jeu DE SAINT-NICOLAS 177
morale et de la santé publique, les rigueurs quasi absurdes édictées par Philippe Auguste, Louis IX et Philippe le Bel ne valaient pas mieux que la licence moderne, et de nous demander de plus si réellement, sous ce rapport, nous sommes bien le siècle du progrès.
Mais il y avait alors des joueurs invétérés, comme il y avait aussi des ivrognes endurcis, et l'institution des cabarets, tout comme une religion qu'on persécute, devait survivre à tout, et triompher des rois.
Aussi un siècle plus tard avait on compris qu'il fallait capituler, et que la passion du jeu est un mal qu'on ne guérit pas en l'interdisant, et en décrétant l'infamie des joueurs. L'ordonnance qui parut alors, — elle est du règne de Charles VI (1396) — ne s'en prend plus qu'à la tricherie et à la malhonnêteté. Elle condamne les dez mal poins, c'est-à dire mal marqués, et les dez pipés. Réglementer le jeu, n'est-ce pas lui reconnaître le droit de s'exercer ?
Le pouvoir royal n'avait pas tort cependant d'entraver autant que faire se pouvait, ce jeu de hasard, car il avait ruiné bien des gens, quand il ne les avait pas amenés à la mort» par misère ou suicide. « Gaucelin ou Anselme Faidit, Troubadour célèbre, ayant eu le tort et le malheur de perdre tout son avoir au jeu de dés, fut réduit à se faire jongleur, et n'était plus reçu qu'à ce titre dans les cours et dans les châteaux. Rutebeuf et Guillaume Magret, deux bohèmes de la lyre, et bien d'autres encore, en apprirent à leurs dépens, le mauvais côté ».
On jouait avec trois ou six dés. La partie engagée entre Auberon et Clikès est une partie à trois dés, la plus simple de toutes. « Le gagnant sera celui qui aura le plus de points, mais sans tricherie », dit Auberon que la chance favorise et qui laisse son partenaire régler la dépense et le maudire tout à son aise.
Philosophiquement le tavernier, en empochant la recette, conclue :
Va, va, mar vit 11 pies le dent
(Va, le pied, pour son malheur, a vu la dent) ; il ne faut pas défier qui peut se défendre, on a bien vite le malheur à ses trousses. Et ainsi s'achève cette scène de cabaret.
Mais, toujours sans transition aucune, voici Auberon parvenu au terme de son voyage. Il arrive auprès des amiraux vers lesquels l'avait dépêché le roi d'Afrique, son maître. Les trouve-t-il réunis? On serait tenté de le croire, étant donné la brièveté, la rapidité des répliques. Mais il ne faut pas oublier que notre dramaturge ne fait aucun cas des règles de l'unité, qu'il n'établit aucune démarcation entre les différentes scènes de sa pièce, qu'il change d'horizon avec la plus vertigineuse facilité; il faut penser aussi que les divers amiraux qu'il visite gouvernent des pays fort éloignés les uns des autres, et qu'il est invraisemblable qu'ils se trouvent réunis en un même lieu ; et que, par conséquent, chaque audience que le courrier du roi d'Afrique reçoit tour à tour de leur part, doit constituer une scène séparée.
Pour la compréhension de ces diverses péripéties, il est probable que les interprètes devaient, au cours de la représentation, faire les poses nécessaires, ou des sorties, pour souligner un temps de transition entre les scènes successives, que l'auteur n'avait pas encore appris à manier comme des organes distincts et définis dans le corps de son œuvre.
Le courrier Auberon arrive donc auprès des amiraux vers lesquels l'avait dépêché le roi d'Afrique, son maître, c'est-àdire auprès des émirs comme traduit fort justement Francisque Michel.
. Amiral est, en effet, un mot dérivé de l'arabe émir. Primitivement, la valeur de ce mot fut beaucoup plus étendue qu'elle ne l'est demeurée : en effet, amiral a été employé par certains de nos anciens chroniqueurs ou poètes comme un équivalent de Roi. Nous lisons à ce propos dans Pasquier :
« Gomme toutes choses ont leur entre suitte; les unes grandes venir au raval, les autres petites se faire grandes, ainsi comme il plaist aux ans : aussi s'estans insinuez entre les Sar-
razins, les Califfes et les Sultans,., ces deux commencèreDt de prendre pied, et V Admirai diminution; lequel toutesfois ne fut pas petit seigneur près du Sultan, ores que non souverain, parce que les grandes charges et capitaineries luy estoient baillées (1) »
C'est ce qu'il faut voir dans les amiraux mis en scène par Bodel. Ce sont des gouverneurs de provinces, les vassaux-nés du roi d'Afrique : comme tels, Auberon leur transmet le message de son maître qui les appelle à son secours contre les chrétiens. Il s'adresse tout d'abord à l'émir d'Iconium, puis à celui d'Okrenie, ou d'Orcanie. Comme les auteurs de chansons des gestes, et comme nous l'avons déjà vu, d'ailleurs, dans sa Chanson des Saisnes, Bodel mêle les peuples des quatre points cardinaux ; des sarrazins et des normands, enfin de tous les peuples qui avaient, depuis quelques siècles, été, au nord comme au midi, l'effroi de l'Europe, il faisait une confusion étrange. Pour lui les jarls qui avaient quitté la Norwège pour venir s'installer aux Orcades, où tour à tour, ils combattirent ou aidèrent les Normands dans leurs expéditions, étaient des vassaux d'un prince Sarrazin d'Afrique. C'était singulièrement bouleverser la géographie. En outre, c'était oublier, ou même ignorer, que les Orcades avaient été évangélisées, qu'elles étaient chrétiennes, et que même un de ses ducs mort vers 1064, y avait, après un pèlerinage à Rome, créé un évèché à Birsay. Ici l'auteur, a commis une erreur qui nous prouve encore que si l'Europe avait de son temps, les regards hypnotisés par le monde musulman, l'Afrique, la Palestine, Constantinople et Jérusalem, les rapports devaient être bien restreints avec les peuples des pays septentrionaux, d'où étaient venues, il est vrai, les flottes des envahisseurs normands, mais où jamais l'Europe n'avait songé à porter la guerre, ni même à entretenir de relations commerciales suivies. De là, l'ignorance de Bodel, qui devait être aussi celle de ses contemporains, touchant les événements
(i) Pasquier. Recherches de la France, liv. Il, p. io8.
qui avaient pu modifier la religion de ces peuples perdus dans les brouillards du Nord et les embruns de l'Océan.
Après avoir obtenu l'assentiment de l'émir d'Iconium, de ce fameux émir d'Okrenie et du roi d'Oliferne, dont nous serions tentés de faire dériver le nom d'Olif, ce qui signifierait alors le pays des Oliviers et se rapporterait fort bien aux populations musulmanes de la Terre Sainte, il s'adresse à l'Emir de l'Arbre Sec.
Amiraus d'outre le Sec-Arbre, Le roys d'Air, Tranle et Arabe, Pour la guerre des crestiens.
Te mande le secours prochain.
(Emir des pays au delà de l'Arbre Sec, le roi d'Air, Tranle et Arabie, pour la guerre des chrétiens, te demande un prompt secours.)
Le pays de l'Arbre Sec, d'après une tradition, était un pays de l'Asie Mineure, situé au delà d'Hébron, où se trouvait un arbre qui depuis le commencement du monde serait resté vert et feuillu jusqu'à l'époque de la mort de Jésus-Christ. Alors, il aurait séché sur pied, pour ne plus reverdir qu'au jour où un prince d'Occident, gagnant la terre promise avec les chrétiens, serait venu faire chanter la messe sous son ombre.
Nous voici maintenant fixé sur les pays gouvernés par le roi d'Afrique. Bodel nous l'écrit en toutes lettres. Ce roi n'est autre que le roi d'Aïr, Tranle et Arabie. Aucun critique n'a jusqu'à présent, à notre connaissance, cherché à expliquer ces mots : Aïr et Tranle. Air ou Asben est un district important du Sahara, dont la ville principale est Aghadès, connu, au moins de nom, dès la plus haute antiquité, par les produits qu'elle expédiait par caravanes dans les ports méditerranéens de la côte septentrionale d'Afrique. Quant à Tranle, il nous semble que ce doit être une incorrection de copiste et que nous devons y voir l'ancienne et florissante ville de Tralle, en Asie Mineure, des ruines de laquelle est sortie Aïdin.
La mission d'Auberon est ainsi terminée. Tous les rois et émirs qu'il a visités lui ont promis leur concours. Il retourne auprès du roi auquel il fait un récit succinct de ses démarches.
Nous assistons ensuite à l'arrivée des secours amenés par les émirs qu'Auberon a requis et à leur réception par le roi.
L'émir d'Iconium lui fait cette bizarre déclaration :
Rois, d'assés outre Pré Noiron, La terre où croissent 11 ourton, Sui venus pour vostre menache.
A grant tort jamais me barrés ; Venus sui à cauchiers ferrés, XXX journées parmi glache.
(Roi, j'arrive de plus loin que le Pré de Néron, cette terre où poussent les orties, à cause de ce qui vous menace. Vous auriez donc tort de jamais me molester, car avec mes souliers ferrés, voilà que j'ai marché trente jours sur la glace.)
Ce Pré de Néron n'est autre que l'emplacement du cirque et des jardins où Néron avait fait martyriser les chrétiens, et où fut par la suite élevé le palais du Vatican. Au Xll^ siècle, les papes habitaient encore le Latran et ils n'avaient au Vatican qu'une résidence datant de la fin du V® siècle, qui avait servi de palais à Charlemagne, lorsqu'il vint se faire couronner par le pape Léon ÏII, et que Célestin II et Innocent Ilï durent faire réparer parce qu'elle commençait à tomber de vétusté. Ceci est très nettement indiqué dans le Roman du comte de Poitiers:
Ert Constentins en Pré Noiron, Par devant le moustier Saint Père.
Dans la traduction que Francisque Michel donne du Jeu de Saint-Nicolas, il a respecté le vieux mot « ourtons » dont il ne nous donne pas l'explication. Ne devons-nous pas comprendre qu'il s'agit d'orties? c'est à-dire qu'au delà du Pré de Néron, selon la géographie fantaisiste de l'auteur, il y aurait des terres incultes et que c'est de là qu'arrive l'émir d'Iconium. Notons
que orties se disait en effet ourtéie en patois wallon. Pendant trente jours, il a marché au milieu des glaces ; Bodel qui semble ne pas connaître la position d'Iconium, paraît également ignorant des conditions climatériques de la région où se trouve cette ville. Aussi, quand il dit que l'émir est venu d'un pays qui se trouve bien au delà du Pré de Néron, c'est qu'il se place à son propre point de vue, oubliant que l'action ne se passe pas à Arras, mais en Afrique.
Le roi interroge ensuite l'émir d'Orcanie, en lui demandant d'où viennent ceux qu'il amène. Et l'émir répond : « Sire, d'outre grise Wallengue, là où li chien esquitent l'or ».
Quel pays faut il voir dans Wallengue, faut-il comprendre qu'il s'agit de quelque pays du Nord, pays brumeux, pays ^m, voisin des Orcades, pays situé au delà du Wahal ? ou bien quelque contrée mystérieuse de l'Afrique centrale, quelqu'oasis perdue dans les sables comme celui de Ouargla, et d'où les caravanes apportaient la poudre d'or, c'est ce que semblerait indiquer plutôt le second vers : « Là, où les chiens déterrent l'or )). C'est à cette dernière hypothèse que nous croyons devoir nous rallier, d'abord parce que l'or ne se trouve point en Europe si communément que les chiens le découvrent en fouillant le sol, ce que Bodel devait bien savoir, tandis qu'il pouvait supposer qu'il en était ainsi dans les régions encore inexplorées de l'Afrique, dont on racontait, comme de tout ce qui est inconnu, tant de choses merveilleuses. Nous nous y rallions d'autant mieux, que l'éuiir d'Orcanie ajoute, pour répondre au roi qui vient de lui demander : d'où es-tu ? Je suis d'outre mer, d'une terre ardente et chaude. D'outre mer, toujours par rapport à Arras, à Bodel, à l'auditoire du Jeu de Saint-Nicolas. D'une terre ardente et chaude ; cette terre là ne peut être située sous la latitude de l'Orcanie. Il s'agit donc bien d'une région d'Afrique, quel que soit le nom de l'émir.
Il continue : Je ne suis pas avare envers vous.
Ne sui mie vers vous escars Car je vous amène XXX cars Plains de rubis et d'esmeraudes.
Ce fut au XIP siècle seulement qu'apparut dans la langue vulgaire le mot rubis. Auparavant, on désignait les pierres de ce genre par celui d'escarboucle, qui se rencontre fréquemment dans le texte de la Chanson de Roland ; néanmoins celui ci demeura longtemps encore d'un usage courant, et même au commencement du siècle dernier, Chateaubriand, dans les Martyrs. commit l'erreur de distinguer l'escarboucle du rubis, bien que ces mots se rapportent l'un et l'autre à une seule et même pierre : « Cent degrés de rubis, d'escarboucles et d'émeraudes conduisent dans la demeure de Marie, au sanctuaire du Sauveur ». Bodel fait donc usage ici d'un des néologismes de son temps. Ces rubis provenaient des Indes, de Carthage, de Garamantie (1), d'AJabande (2) et d'Ethiopie, ainsi que Pline le signale dans son Histoire naturelle. Quant aux émeraudes, elles provenaient de l'Egypte méridionale. Ce sont en somme des produits du sol africain que l'émir d'Orcanie vient offrir au roi d'Afrique.
Aussi, lorsque celui-ci, se tournant du côté de l'émir de l'Arbre Sec, lui pose la même question qu'aux précédents, l'émir, dont le pays est un pays désert et plein de roches, lui avoue qu'il ne sait guère ce qu'il pourrait lui offrir, car en son pays 11 y a que des pierres de moulin pour toute monnaie.
Mais le roi lui réplique :
Ostes, pour raen dieu Mahommet Con fait avoir chis me pramet, Bien sai que jamais povres n'iêre.
(i) Pays situé dans la Numidie. au sud de l'Atlas (auj. Gharena). (2) En Asie-Mineure.
(Mon hôte, par Mahomet notre Dieu, si on me fait avoir toutes les choses qu'on me promet, je sais bien que jamais je ne serai pauvre).
Ici, Fr. Michel s'est trompé, lorsque continuant comme précédemment à traduire Ostes par Othon, ce qui ne veut rien dire, il explique ainsi le vers qui suit par : « Quel avoir celui-ci me promet ». Il n'a pas compris le sens véritable du premier mot de ce vers.
Con signifie quon ou si on. Il faut donc traduire « qu'on me fasse avoir ce qu'on me promet », ou bien : « Si on me fait avoir, etc.. » On écrivait autrefois ci pour si ou pour ce (mis pour que) . Ci on ou ce on et par élision c'on.
Enfin, la réception des émirs par leur suzerain étant terminée, le sénéchal intervient pour presser le roi de faire attaquer les chrétiens, et le roi, par son intermédiaire, fait donner à ses barons l'ordre de se mettre en marche. Alors toute l'armée sarrazine invoque Mahomet, tandis que l'armée chrétienne demande aide au Saint-Sépulchre. Et nous sommes aussitôt transportés en plein champ de bataille. Les chrétiens se sont écriés : .
Sains Sépulchres, aïe ! Segneur, or du bien faire ! Sarrasin et païen vienent pour nous pourfaire. Vés les armes reluire : tous li caers m'en esclaire.
Ce dernir vers n'est-il pas rempli de couleur?
Alors, un chrétien qui prévoit la défaite des siens, accepte volontiers pour le service de son Dieu, le sacrifice de sa vie. L'enthousiasme et le dévouement sont communicatifs; un autre chrétien, nouveau chevalier, dit à son tour:
Segneur, se je suis jones, ne m'aies en despil; On a véu souvent grant cuer en cors petit. Je ferai cel forcheur, je l'ai piéchà eslit ; Sactiiés je l'ochirai, s'il anchois ne ni'ochist.
(Seigneur, si je suis jeune, ne m'ayez en mépris. On a vu souvent grand cœur en corps petit. J'enferrerai ce colosse que
j'ai depuis longtemps choisi, et sachez que je le meltrai à mort ou bien il faudra qu'avant il m'ait tué.)
On s'est plu à rapprocher les deux premiers de ces vers de l'exclamation célèbre que Corneille a placée dans la bouche de Rodrigue :
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées, La valeur n'attend pas le nombre des années.
Corneille a-t il eu connaissance de l'œuvre de Jehan Bodel. C'est tout à fait improbable. On sait qu'il a tiré sa tragédie du Cid, de celle qu'avait écrite l'auteur dramatique espagnol Guillem de Castro, sous le titre la Jeunesse du Cid (las Mocedades del Cid). Or, dans la Scène XII, celui ci a placé dans la bouche du même Rodrigue cette phrase : « N'ai-je pas plus de valeur que d'années ? » et c'est cette phrase qui a certainement inspiré les deux vers célèbres du grand Corneille. Quant à l'analogie qui existe entre eux et ceux du trouvère artésien, elle ne peut être que le résultat d'une simple coïncidence, comme il s'en produit encore assez fréquemment, sans qu'il y ait imitation ni plagiat.
Aussitôt que le jeune guerrier vient de prononcer sa fière profession de foi, apparaît un ange qui apporte aux combattants la bénédiction du Seigneur et les exhorte à la mort chrétienne. Cet ange ne devait point porter d'ailes, sur la scène d'Arras, comme on ne manquerait pas de l'en affubler dans les pièces féeriques dé notre temps, parce que des ailes l'eussent facilement fait reconnaître ; et ce qui démontre, au contraire, que rien ne le distingue du commun des hommes, c'est qu'un chrétien l'interrompt pour lui dire : Qui êtes-vous donc qui nous réconfortez de la sorte, et nous apportez si haute parole de Dieu ?
La tirade de l'ange est en effet pleine des plus beaux sentiments de foi ; c'est une véritable leçon de sacrifice et de renoncement qu'il donne aux chrétiens, en leur faisant la promesse
d'une récompense que le ciel seul est capable d'offrir à ses élus.
Metés hardiement vos cors Pour Dieu, car chou est chi li mors Dont tout li pules morir doit, Qui Dieu aime de cuer et croit.
(Offrez bravement votre poitrine aux coups, pour l'amour de Dieu, car c'est là une mort dont le monde qui aime le Seigneur et croit en lui, doit mourir.)
De leur côté, les chefs musulmans s'excitent au carnage des chrétiens ; et l'émir d'Iconium, entre autres, fait le serment d'en tuer autant que Bérenger fauchera d'orge. Ce Bérenger devait être un riche seigneur de la région artésienne et propriétaire d'importantes cultures. Ainsi pouvons-nous expliquer la comparaison que l'émir d'Iconium fait entre ce moissonneur et lui.
Enfin l'émir d'outre l'Arbre Sec s'écrie : « Voyez -là, la race détestée. Chevaliers de Mahomet, à l'aide ! Frappez, frappez tous, d'un commun accord. »
Ici, le spectacle devait dégénérer en une vaste mêlée, où les adversaires se précipitaient l'un sur l'autre ; l'auleur, en effet, ouvre une parenthèse pour indiquer qu'alors les Sarrasins tuent tous les chrétiens.
Il n'en reste plus qu'un seul, dont l'émir d'Orcanie signale la présence, et demande s'il faut le tuer ou le prendre vivant :
Vés chi .j. grand vilan kenu, S'aoure .j. Mahommet cornu ; Ochirrons-le ou prenderons vif ?
Il adore un Mahomet cornu, dit l'émir, allusion à la mitre de saint Nicolas, car ce Mahomet cornu qu'adore le chrétien, dernier survivant de tout un corps d'armée, n'est autre que notre saint, en l'honneur duquel Bodel a composé sa pièce.
Ce qualificatif, attribué par l'émir sarrasin à l'évèque catho-
lique, indique clairement que la mitre, dont la statue était coiffée, n'avait pas la forme adoptée depuis. Les deux pointes de la mitre moderne, placées comme elles le sont, ne donnent pas l'idée de deux cornes. Il fallait donc que la mitre de Sainl- Nicolas fut portée différemment.
Nous savons, qu'à l'origine, la mitre ne ressemblait en rien à ce que nous connaissons. Son usage répandu depuis longtemps en Orient, ne se généralisa guère en Occident qu'à partir du XI" siècle. A cette époque, très basse encore, elle ressemblait à un turban au-dessus duquel pointaient à droite et à gauche, deux cônes triangulaires ; au XIP siècle, elle était plus haute, et davantage creusée par le milieu. Nous avons vu sur le vieux tombeau de Saint Gautier, premier abbé de Saint-Martin de Pontoise, mort en 1099, qui se trouve actuellement dans l'église Notre-Dame de la Santé, à Pontoise, deux figurines sculptées, représentant des évoques. Ils portent la mitre basse arrondie sur le front et relevée en pointe de chaque côté de la tète, ce qui donne l'apparence de deux cornes ; or, ce tombeau date de 1154. Il fut construit aussitôt que les restes de saint Gautier eurent été apportés à Notre-Dame-de Pontoise, et les figurines qui l'entourent représentent les membres de la commission qui avait été nommée en 1153, par le pape Eugène III, pour pro céder à la canonisation de l'abbé de Saint-Martin. Disons en passant que c'est un monument intéressant et non sans valeur artistique. L'époque à laquelle remonte le tombeau de saint Gautier, concorde donc, à peu près, avec celle où évoluent les personnages du Jeu de Saint-Nicolas.
Mais nous avons encore, comme pièces documentaires, à ce sujet, un certain nombre de sceaux. Celui de Lambert, évêque d'Arras, que possèdent les archives de cette ville, nous donne le modèle de la mitre en usage au commencement du XIP siècle.
Les Archives nationales possèdent en outre un certain nombre de sceaux épiscopaux remontant aux XIP et XIIP siècles, qui indiquent bien l'époque à laquelle la forme de la
mitre se modifie pour prendre celle qu'elle a conservée depuis lors.
Nous citerons particulièrement le scel de Maurice de Sully qui fut évêque de Paris (1170), celui de Thibaud d'Heilly, évêque d'Amiens (1170), celui de Guillaume aux blanches mains, archevêque de Reims (1183), représentant des mitres à pans sur les côtés, qui ne paraissent sur aucun scel postérieur à 1183.
Au contraire, les sceaux de Gui, archevêque de Sens (1177), d'Evrard de Fouilloy, évêque d'Amiens (1217), de Raoul de Neufville, évêque d'Arras (1218), de Guillaume IV, évêque d'Avranches (1213), nous montrent la forme modifiée.
C'est donc vers la fin du XII® siècle qu'apparut la mitre nouvelle dont les pans se portaient en avant et en arrière ; et c'est au commencement du XIII" que son emploi se généralisa.
Cette mitre affecte d'abord une forme basse, comme nous l§ montre une statuette du soubassement du trumeau de la Porte Saint-Honoré, à la cathédrale d'Amiens. A l'intérieur de cette même cathédrale se voient des plaques tombales en bronze, ayant le même caractère : la première est celle de l'évêque Evrard de Fouilloy qui occupa le siège épiscopal de 1211 à 1222, la seconde celle de son successeur Geoffroy d'Eu, qui date de 1237. Il en est de même de la statue de Saint-Leu dans la chapelle absidale de l'Eglise de Saint Leu-d'Esserent (Oise), également du XIIP siècle, ainsi que de celle de Saint-Firmin au trumeau de la Porte Nord de la cathédrale d'Amiens. Quant au portail méridional de la cathédrale de Chartres, il date du XIII® siècle également, mais le développement que l'artiste a donné aux mitres des évêques qui le décorent, indique que ces statues ne remontent pas au delà du XIV® siècle.
Quant aux mitres elles-mêmes conservées dans les trésors de nos cathédrales, elles ne nous présentent pas de modèles du XII® siècle. En effet, la plus ancienne mitre remontant au Moyen Age, qui existe encore, est celle que possède le Trésor
de l'Eglise primatiale et métropolitaine de Sens. Cette mitre, haute de 0 m. 24 et large de 0 m. 27 est, prétend-on, celle de Saint Thomas, de Gantorbéry. Elle affecte déjà la forme en usage actuellement. D'autres mitres, entre autres une mitre que possède également le Trésor de Sens, haute de 0 m. 21, et la mitre du cardinal de Vitry, mort en 1244, conservée à Namur, qui offre de frappants caractères de ressemblance avec celle de Sens, sont des exemplaires du XIII^ siècle, époque à laquelle la forme ancienne est désormais abandonnée.
En somme, les quelques monuments qui nous sont restés du XIP siècle, attestent qu'on se servait encore à cette époque de mitres de la forme d'un bonnet surmonté de deux cornes, qui leur donne l'aspect d'une réduction des tiares assyriennes. C'est ainsi qu'est représenté sur son tombeau, Ulger qui fut évoque d'Angers de 1125 à 1149, tandis que les nombreux monuments que nous possédons du XIIP siècle ne nous montrent plus que des évoques portant les pans de la mitre devant et derrière. Ainsi est coiffé Matifas de Bussi, évèque de Paris, mort en 130^1, Barthélémy de Vir, évèque de Laon, dont le tombeau date de 1260, etc.
L'expression de « Mahomet cornu » dont se sert Bodel, fait donc remonter l'époque où fut composé le Jeu de Saint-Nicolas au temps où les évêques portaient encore de ces mitres cornues, analogues à celles qui figurent sur le tombeau de Saint-Gautier, c'est-à-dire à une époque antérieure au XIII® siècle.
Toujours est-il que ce Mahomet cornu n'apparaît pas sans motif. Nous allons le voir à l'œuvre. L'émir d'Oliferne décide donc ses compagnons à mener le chrétien au roi d'Afrique, et l'émir de l'Arbre Sec ajoute que, quant à lui, il se charge du Mahomet.
C'est alors que l'Ange apparaît de nouveau et prononce l'oraison funèbre des combattants morts pour la foi, qu'il offre en exemple au monde.
Cette scène a fait l'admiration des critiques qui l'ont étudiée. Voici la tirade de l'ange qui termine le passage dont M. Petit
de Julleville a dit : « Toute cette scène est admirable, égale aux plus belles pages de la Chanson de Uoland (1) ».
Li Angeles
A ! chevalier qui chi gisiés, Com par estes bon éuré !
Comme or ches œuvres despisiés, Le mont où tant avés duré !
Mais pour le mal k'én avés, Mien ensiaut, très bien savés Quels biens chou est de paradys, Où diex met tous les siens amis.
A vous bien prendre garde doit Tous li mons et ensi morir, Car Dieus moût douchement rechoit Chiaus qui o lui voelent venir.
Qui de bon cuer le servira Jà se paine ne perdera Ains sera es chieus couronnés De tel couronne comme avés.
(Ah ! chevaliers qui gisez ici, comme vous voilà bienheureux ! Gomme maintenant, vous méprisez cette terre, ce monde où vous avez si longtemps demeuré ! Mais, pour le mal que vous avez eu, selon moi, vous prévoyez très bien ce que sera le paradis où Dieu met tous ses amis. Tout le monde devra considérer votre vie, et mourir comme vous, car Dieu reçoit avec grande bonté, tous ceux qui veulent venir à lui. Qui de bon cœur le servira, jamais ne perdra sa peine, mais sera couronné dans les cieux, d'une couronne telle que la vôtre.)
On a voulu voir dans le massacre que les sarrasins font des chrétiens, la preuve que l'auteur avait eu connaissance de la défaite de Saint-Louis à la bataille de la Mansoura en 1250. On a voulu voir dans le jeune chrétien, nouvellement chevalier, qui prononce les vers célèbres que nous avons cités plus haut une
(i) Hist. du th. en France. Les Mystères. T. I.
allusion au frère du roi, qui y fut tué. Mais si Robert I*^"" était jeune alors, puisqu'il n'avait que 34 ans, on ne pouvait pas dire qu'il était nouvellement créé chevalier, attendu qu'il l'avait été, en grande pompe, treize ans auparavant, à l'époque où Louis IX lui donna en apanage le comté d'Artois, ce que l'artésien Jehan Bodel n'eût pas pu ignorer, si, ayant vécu à cette époque, il eut voulu faire l'allusion qu'on suppose. Et, d'ailleurs, pourquoi n'eût-il mis en scène le personnage même du comte d'Artois? Le respect qu'on portait alors à la noblesse n'était pas plus profond que celui qu'on professait vis à-vis des saints ; et la grandeur des sentiments du jeune chevalier que Bodel fait parler, n'aurait pas pu déplaire aux parents du comte d'Artois. La flatterie étant une petite plante de cour qui a poussé de tout temps, il est à croire que Bodel ne se fut pas fait faute de la cultiver à son profil.
Les troubadours et même les jongleurs qui couraient avant lui, de château en château, n'avaient-ils pas souvent tiré bon profit des louanges qu'il chantaient à la gloire de leurs hôtes d'un jour ?
Onésime Le Roy, dans ses Études sur les Mystères, s'écrie à ce propos : « Si l'on eût remarqué la date qui s'y trouve écrite à chaque page, non pas en chiffres, mais dans les faits, cet opuscule qui jette tant de clarté sur notre histoire, serait dès longtemps mieux connu ». Et plus loin, il ajoute en parlant du massacre des chrétiens : « Me irompé-je dans mes conjectures, quand je crois reconnaître là, le comte Robert?... N'est-il pas d'ailleurs naturel que le poète artésien ait voulu porter sur le jeune souverain de l'Artois l'intérêt des spectateurs? Mais pourquoi, dira-t-on, s'être contenté de le désigner par ces mots: Uns crestiens nouviaus chevaliers ? » 0. Le Roy, répliquerons nous en style interrogatif comme le sien, ne sentait-il point ici la faiblesse de son argumentation ? Voyons ce qu'il va répondre à l'objection qu'il se pose, et à laquelle nous avons, avec d'autres critiques, comme Petit de Julleville, déjà objecté que Robert d'Artois ne peut être considéré comme un nouviaus chevaliers.
L^auteur des Etudes sur les Mystères produit l'argumentation suivante: « S'il lui eût été (à l'auteur) loisible de suivre l'histoire, il nous eût montré sans doute le jeune prince, à qui son frère, à qui son roi vient de défendre de s'engager dans Mansoura, où l'attendait une mort cruelle, cachée sous un piège ; il nous l'eût montré, dis-je, frémissant de cet ordre, et répon dant au grand maître des Templiers, qui voulut, mais en vain, lui opposer son expérience :
Seigneur, se je sui jones, ne m'aies en despit, etc.
Mais c'était trop en dire et trop s'avancer, avec son héros, per ignés siippositos cineri...; c'était enfin trop rappeler la cause du désastre de Mansoura. Le poète, pour nous intéresser à la mémoire du prince, n'a dû montrer que sa piété, son âge et sa mort généreuse, que partagèrent tous les Artésiens et les Français qui l'accompagnaient ».
Il suffit de s'arrêter un moment sur ce raisonnement pour en comprendre toute la faiblesse.
Seigneur, se je suia jones, ne m'aies en despit,
ne sont pas des paroles qu'on puisse mettre dans la bouche d'un homme de trente-quatre ans. Un homme de trente-quatre ans est jeune, c'est évident; mais jamais il ne lui viendra à l'idée de s'excuser de sa jeunesse ; il n'est plus d'une jeunesse dont on s'excuse en pareille circonstance ; il est d'une jeunesse qui frise la maturité, il est en somme dans toute la force de l'âge, et ce n'est pas lui qui dira : ne me méprisez pas pour ma jeunesse. Le personnage qui parle de la sorte est un tout jeune homme, presque un adolescent ; ce n'était pas le cas de Robert d'Artois. Il faut donc absolument écarter l'hypothèse que Bodel a voulu faire à l'aide de ce personnage, une allusion au frère de Saint-Louis. Il s'ensuit que le raisonnement d'O. Le Roy ne peut plus se soutenir, et que la conclusion qu'il prétendait en tirer et que plusieurs auteurs, à sa suite, avaient admise pour
démontrer que la pièce de Bodel datait de la seconde moitié du XIII® siècle, pèche par la base. Or, si Bodel avait écrit postérieurement au désastre de Mansoura, il n'aurait pas manqué de faire cette allusion ; mais, en admettant même, qu'il n'ait pas désigné ses personnages par les noms qu'ils portent dans l'his toire, il les eut cependant plus exactement présentés, pour bien faire comprendre à sou auditoire qu'il s'agissait de certain prince du sang royal, il eut précisé le lieu où devait se dérouler l'action autrement qu'il ne le fit. Quelle raison avait-il en effet de demeurer ainsi dans le vague, lorsqu'il aurait pu indiquer, d'un mot, le pays où les événements mis en scène devaient se passer. Comment? Bodel aurait à ce point cherché à voiler des faits historiques, des faits de notoriété publique, qu'il n'aurait pas même osé donner au roi d'Afrique le nom que portait, en réalité, l'adversaire de Louis IX, l'émir Fakreddin. Non ; si Bodel ne précise pas, s'il ne nomme ni combattants chrétiens, ni chefs musulmans, c'est qu'il faisait œuvre d'imagination, et rien de plus. Et nous ne voyons pas jusqu'à présent comment 0. Le Roy a pu lire entre les lignes, d'une façon aussi lumineuse qu'il le prétend, « la date qui s'y trouve écrite, non pas en chiffres, mais dans les faits ».
0. Le Roy nous semble s'être, tout simplement^ laissé emporter par le désir qu'il avait de découvrir dans le miracle de Jehan Bodel, un drame national, lorsqu'il n'y en a pas.
Continuons cependant. Nous verrons si la suite ne jette pas un peu plus de lumière sur la question en faveur de la thèse de Le Roy. Aussi bien, le point où nous en sommes arrivés, constitue comme une sorte d'entr'acte, que nous avons occupé par cette dissertation. Maintenant, les trois coups traditionnels du lever de rideau se frapperaient si nous étions devant une scène plus moderne que le sommaire échafaud sur lequel fut représenté, pour la première fois, devant le public d'Arras, un jour de décembre, le Jeu de Saint- Nicolas .
Le chrétien, que les émirs ont capturé, est donc conduit au roi d'Afrique. Chemin faisant, il implore le secours du saint
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dans lequel il a placé toute sa confiance. L'ange raffermit son courage abattu :
En dame Dieu soies bien chiers,
(aies confiance au seigneur Dieu).
Ce mot dame, venu du latin dominas, était fort employé à l'époque romane, et, à l'origine, ne s'appliquait qu'à Dieu seul. Plus tard, seulement par extension, il fut donné aux abbés.
Cependant l'émir d'Iconium était en train de raconter au roi d'Afrique le succès que les armes sarrazines avaient remporté sur l'armée chrétienne, quand celui-ci avise dans la foule le pauvre prudhomme, comme l'auteur désigne le chrétien captif, indiquant ainsi qu'il s'agit d'un excellent homme dont la sagesse," qui lui a fait placer <a confiance dans le bon Saint- Nicolas, nous sera prouvée par la suite. Quel est, s'écrie le roi, quel est donc ce vilain avec son aumusse « che vilain à l'aumuche ». L'aumusse était un vêtement couvrant à la fois la tête et les épaules, qui fut en usage parmi les laïques depuis le IX® siècle jusqu'au XIV®.
Le sénéchal explique au roi comment on a trouvé cet homme à genoux devant son Mahomet cornu.
Le roi demande alors au prudhomme pourquoi il a tant de foi en lui ; et le prudhomme de répliquer en développant tous les mérites qu'on se plait à reconnaître au vénéré Saint Nicolas.
Siré chou est sains Nicolais Qui les desconsilliés secourt ;
(Sire, c'est Saint-Nicolas qui porte secours aux gens sans assistance.)
Ses miracles sont de toute évidence : il fait retrouver ce qu'on a perdu, il remet les égarés dans la bonne voie; il sauve les mécréants ; il rend la vue aux aveugles ; il ressuscite les noyés ; la moindre chose qui soit mise sous sa garde ne sera jamais perdue ni abîmée, quand même elle serait à l'abandon ; pas
plus que ne le serait ce palais s'il était plein d'or et que le saint fut couché sur le trésor : c'est la grâce que Dieu lui a octroyée.
Ce sont là des merveilles auxquelles le roi d'Afrique ne croit guère ; aussi décide-t-il, en menaçant de la roue ou du bûcher le vieux chrétien, de mettre à l'épreuve ce fameux Nicolas. En attendant, il ordonne au sénéchal de mener le vieillard au bourreau Durand et de le mettre aux fers.
Le sénéchal exécute les ordres de son maître : « Durand, ouvre la chartre, tu auras ces peaux de martre », s'écrie-t-il.
Jean Bouteiller, dans la Somme rurale ou Grand coutumier général de practique civil et canon, qui parut à Bruges, en 1479, explique qu'on entendait par chartre une prison ténébreuse où le jour n'entrait pas. Mais quelles peuvent être ces peaux de martre promises par le sénéchal ? Il s'agit là évidemment de l'aumusse dont il a été parlé plus haut. On sait, en effet, que le bourreau avait droit à la dépouille des condamnés, et que les aumusses à cette époque étaient souvent confectionnées en peaux. Les fourrures avaient alors une vogue extraordinaire, à tel point que les pauvres eux-mêmes en étaient revêtus, et que les peaux d'agneaux, de chiens et de chats aussi bien que celles de martre ou d'hermine servaient à confectionner des vêtements, ou à ornementer de parements et de manchettes, les chaperons de drap et les manteaux de tiretaine, voire même, à la grande indignation de Saint-Bernard, les poignets de la robe des prêtres.
Quant au bourreau Durand, il accueille son prisonnier par de terribles menaces : a Mes tenailles, dit-il, tant que tu auras dent en gueule, ne seront pas oisives ». Mais heureusement, l'Ange vient réconforter le captif, en lui promettant que Saint- Nicolas saura le secourir, et que le roi, finalement, se convertira. Le public n'en aura pas la surprise, il est prévenu du dénoûment.
Le vieux chétien est donc incarcéré. Lorsque le sénéchal en vient apporter la nouvelle au roi, celui-ci lui donne l'ordre de
faire ouvrir « huches et écrins », de façon que ses trésors soient étalés à tous les yeux, et de les confier au Nicolas,
Nous n'avons guère conservé le mot huche que dans le sens de coffre à pain, mais le Moyen Age donnait à ce mot une signification bien plus étendue. Dans la Chronique de Guillaume de Nangis, on le trouve employé comme synonyme de cercueil. Ici, il a le sens de coffre à enfermer l'argent, signification que lui donne également Joinville.
L'ordre du roi est immédiatement exécuté ; et il jure que s'il lui manque un esterlin, ce sera tant pis pour le vilain vieux. Qu'on annonce donc, à qui voudra l'entendre que le trésor du roi n'est plus gardé que par le Nicolas de bois.
L'esterlin était une petite monnaie anglaise qui avait cours en France aux XII** et XIII* siècles. Elle y devint si répandue que Louis IX, par une ordonnance du 2 novembre 1265 dut en arrêter l'entrée, et en restreindre la circulation. L'esterlin valait alors environ 16 centimes 1/2 de notre monnaie actuelle.
Le roi d'Afrique signifiait donc au miraculeux gardien qu'il ne devait pas laisser ravir la plus minime parcelle de ses trésors désormais exposés, sous sa seule protection, à la cupidité publique. Qu'il ne s'en perde pas une obole, eut-il pu dire également, pas un rouge liard se fut-il écrié au XV® siècle, pas un centime dirait-il de nos jours! Et, sur l'ordre que lui transmet le sénéchal, voici le crieur Connart, parti proclamer à tout venant qu'au trésor du roi il n'y a plus clef ni serrure, et que, gardé qu'il est par un Mahomet cornu, bien mort puisqu'il ne remue même pas, il est à la merci des galants. On entendait alors par galants certains voleurs, par ironie sans doute puisque ce même mot avait aussi la signification tout opposée d'homme honnête et loyal. L'expression se retrouve fréquemment dans les auteurs du XV® siècle qui désignaient sous le nom de galants de la feuillée les brigands qui vivaient dans les bois.
Connart s'en va donc faire sa publication de tous côtés. La scène change et de nouveau nous voici revenus au cabaret. De nouveau, nous retrouvons le tavernier — les procédés varient
peu — qui donne l'ordre à Raoulès, le crieur qu'il emploie d'habitude, d'annoncer qu'il vient de recevoir du vin d'Auxerre. Mais, à ce moment, survient justement Connart ; une dispute s'élève entre les deux crieurs. Connart prétend empêcher Raoulès de faire son annonce. Pourquoi ? En vertu du privilège que lui confère sans doute son droit de crieur aux échevins de la cité, droit qu'il tient de naissance, nous apprend il. La charge de crieur municipal était donc une charge héréditaire. Le crieur municipal avait ainsi dans la confrérie une situation privilégiée par rapport à de simples crieurs de vin comme Raoul, qui est au service des gens de la ville, c'est-àdire un simple crieur commercial. Connart, lui, est chargé des publications ofEcielles, c'est un grand seigneur ; il est fonctionnaire communal, pensez donc ! Raoul, que Bodel se complaît à appeler Raoulet, comme pour le diminuer encore, est bien petit garçon auprès de lui. Le matin, il quitte l'auberge et s'en va par la ville, un pot rempli de vin dans une main, et dans l'autre un hanap pour faire goûter au passant le vin nouveau que son patron vient de mettre en perce. Il marche ainsi sous le soleil ou la pluie, pataugeant dans les immondices et les ornières, parce qu'il n'existe encore ni pavage, ni boueur, aucun service de voirie ; et, le soir venu, en rentrant à l'auberge, il ne touchera qu'un salaire dérisoire des mains du tavernier, son patron. C'est, en somme un misérable. Cette manière de procéder fut pour le débitant un moyen, non seulement de faire annoncer la marchandise, mais de s'en assurer un certain débit, lorsque, à diverses époques, furent édictées contre les tavernes, auberges et tripots, des ordonnances draconiennes, qui en interdisaient l'accès à toute personne occupant une fonction et même ayant simplement domicile dans la ville.
Non seulement l'autorité civile, comme nous l'avons vu, mais l'autorité ecclésiastique, avaient dû, en de fréquentes occasions, et malgré le bénéfice qu'elles tiraient d'eux, sévir contre les commerçants en boissons, tant les cabarets furent, à certaines
époques, des lieux de scandale. Les prêtres eux-mêmes, dont le recrutement laissait, en ce temps-là, fort à désirer, ne se faisaient pas faute d'y aller boire et même d'y boire outre mesure, sans respect pour leur caractère.
Les interdictions qui frappèrent le commerce des taverniers ne tuèrent pas les débits, mais furent de réelles entraves apportées à la vente au détail des liquides; les taverniers cherchèrent donc de toutes les façons, à éviter les conséquences des ordonnances édictées contre eux, et la dégustation, organisée à titre de réclame, par l'entremise du crieur, devint un des moyens qu'ils employèrent pour soutenir, vaille que vaille, leur courant d'affaires.
Les crieurs formaient une corporation qui, comme toutes les autres, finit au cours du XIIP siècle, par recevoir une réglementation définitive.
Ainsi, à Paris, nul ne pouvait être crieur public sans l'autorisation du Prévôt des Marchands comme nous l'apprend le Livre des métiers, d'Etienne Boileau. Mais, il n'y avait de prévôt des marchands qu'à Paris, et, dans les villes provinciales du Nord, ces fonctions, dès l'époque où les conimunes obtinrent leurs franchises, furent remplies par le mayeur, assisté des échevins auxquels étaient dévolues en général toutes les attributions de la police des villes. Les échevins, eurent, à partir de 1222, tous droits de basse et moyenne justice sur les crieurs de vin, c'est-à-dire qu'ils pouvaient connaître de toutes les affaires civiles ou criminelles pour lesquelles l'amende ne pouvait dépasser 75 sols, enfin de tous les délits d'importance minime qui leur étaient imputés.
Gonnart nous est présenté comme un crieur officiel ayant reçu l'investiture du magistrat, touchant en conséquence un traitement fixe ; tandis que Raoul n'apparaît que comme crieur marron, c'est à-dire que Raoul aurait été embauché frauduleusement par le tavernier. Il y avait alors, en effet, des règlements qui prescrivaient un impôt par baril de vin mis en perce, et le crieur était en même temps une sorte de contrôleur de contri-
butions, par l'entremise duquel le magistrat recouvrait les sommes à percevoir pour la ville, sur les denrées taxées. Aussi Connart le prend-il de haut avec Raoul, auquel il enjoint de déposer le pot et le hanap, accessoires de la profession.
Raoul cependant n'a pas la langue dans sa poche, et répond par un jeu de mots d'un goût douteux sur le nom de Connart. Et voilà nos deux crieurs qui en viennent aux coups. Mais le tavernier que Caignet est allé quérir, les réconcilie en les pre nant tous deux à son service. 11 est décidé que Connart se contentera de faire les publications ordonnées par le roi et les échevins, que Raoul criera le vin, et que tous deux tiendront leur charge de la ville.
Voici, de la sorte, non plus une, mais deux espèces de crieurs dans la confrérie ; l'un est l'ancêtre de nos tambours de ville, et l'autre le précurseur de nos distributeurs de prospectus, sauf qu'à l'annonce, il joint l'échantillon tout comme un placier de grandes maisons.
Nous citerons ici, comme un modèle de la réclame au Moyen Age, la versification que Bodel fait de l'annonce de Raoul le crieur de vin.
Le vin aforé de nouvel, A plain lot et à plein tonnel, Sage, bevant, et piain et gros, Rampant comme escuireus en bos.
Sans nul mors de pourri ne d'aigre ; Seur lie court et sec et maigre Cler con larme de pecheour, Groupant seur langue à lecheour ; Autre gent n'en doivent gouster !
(Le vin nouvellement tiré à plein lot et à plein tonneau, délicat, agréable à boire, pur et coloré, coulant comme écureuil au bois, sans aucune moisissure ni goût d'aigre, court sur lie, sec et maigre, clair comme larme de pécheur, et mouille bien la langue du gourmet. Ailleurs on n'en goûterait pas de pareil !)
Le lot dont on servait à Arras, valait une double pinte, tandis qu'à Paris il valait 4 pintes. En usage dans les provinces du Nord de la France il servait à mesurer les liquides et les solides. On trouve dans les Coutumes de L'Angle ; « Ordonné que tous les tonneaux des brasseurs indiférament livrant bières en ce pays, devront contenir quarante-quatre lots, gauge de ce pays, revenant pour interprétation à soixante-douze lots, mesure de Saint- Omer ».
Raoul reprend alors sa tournée par les rues, et l'annonce qu'il s'en va publiant par la ville, lui attire un client, un certain Pincedé auquel Raoul fait l'article:
Vois con il mengue s'escume Et saut et estinchele et frit :
Tien-le seur le langue .j. petit, Se sentiras jà outre vin
(Vois comme il mange son écume, pétille, luit et frémit : retiens-le sur ta langue un instant, il t'en restera un bon goût de vin.)
Eh! eh! s'écrie Pincedé, mais c'est blé de Hénin. Cette expression proverbiale, qui avait cours alors, signifiait qu'une marchandise était de première qualité, le grain d'Henin-Liétard faisant alors prime sur les marchés avoisinants, comme le plus riche et le plus beau de la province.
Mais Pincedé ne tarde pas à être rejoint par Cliquet, autre aimable buveur qui ne demande pas mieux que de trouver àqui parler, le hanap en main. « Willecomme! » dit Cliquet en abordant l'ami Pincedé et en se servant de ce terme d'origine germanique, qui parait assez fréquemment dans les œuvres écrites au Moyen Age et que nous retrouvons notamment dans le fabliau Du Segretain moine (Le moine sacristain) et dans le Jeu de Robin et Marion, d'Adam de la Haie.
C'est ce brave Cliquet qui a perdu, on s'en souvient, la partie qu'il a jouée avec Auberon, le courrier du roi d'Afrique. Le tavernier ne l'a pas oublié, certes; mais Caignet, le prudent
Caignet, se charge cependant de lui rafraîchir la mémoire à ce propos, en lui conseillant de ne pas laisser Cliquet entamer un nouvel écot avant qu'il n'ait réglé le compte qu'il a en souffrance. On ne saurait trop user de précautions quand on fait des affaires avec une certaine clique. Le tavernier s'empresse de suivre le bon conseil du crieur et de réclamer au compère Cliquet cinq deniers pour sa consommation et la partie perdue avec Auberon, en même temps il ordonne à Caignet de tirer une mesure pour Pincedé qui vient d'arriver. Caignet bougonne ; il n'a pas une confiance excessive dans la solvabilité de ce client ; il triche même sur la quantité, car voilà Cliquet qui s'en est aperçu et qui le lui reproche. Pincedé aussitôt réclame de la chandelle ; mais Caignet, qui a de la riposte, lui réplique :
(( Quant à ça, vous l'avez dans la main. Voyez, il y en a pour deux deniers ».
Il veut dire par là qu'il versera autant qu'on voudra bien financer. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on éclaire, autrement qu'à la chandelle.
Cliquet et Pincedé boivent donc de compagnie, et Pincedé s'extasie sur la fraîcheur et la bonne qualité du vin, ce qui fait dire à Cliquet :
Santissiés pour le marc dou cois, Et pour sen geugon qui la semé
M. Francisque Michel, dans sa traduction s'est arrêté devant ces deux vers en avouant qu'il ne les comprenait pas assez pour essayer de les traduire. Il nous semble qu'ils veulent simplement dire ceci : Vous vous y connaissez dans la valeur du vin de choix, comme pour le goût qu'il laisse.
Et, sans que M. Francisque Michel traduise d'avantage, Pincedé réplique :
Voire, et qui maint bignon li teme, Quand il trait le bai sans le marc
(Oui certes, mais celui qui en boit sans argent, peut s'attendre à plus d'un horion.)
Ne parlez pas de cela, dit Caignet, buvons, il nous reste encore du vin de notre premier demi lot et nous avons aussi du caillé chaud.
Survient à ce moment un nouveau buveur. Celui-là s'appelle Rasoir ; la scène se poursuit sur le même ton. Rasoir fait le généreux, ce qui ne doit pas lui être habituel, car il s'attire cette reflexion de Cliquet : « Rasoir a donc vendu son âne, qu'il commande si fièrement la consommation ».
Si Rasoir fait tant le fier, c'est qu'il a de l'argent en poche, fruit probable de quelque larcin, car cette clientèle de taverne est, sous ce rapport, plus que sujette à caution. D'ailleurs nous n'allons pas tarder à savoir à qui nous avons affaire. Dès que le nouveau venu a réglé la dépense faite, on apporte sur sa demande, une nouvelle tournée, ce qui fait dire à Pincedé :
« Ah ! ça, Rasoir, as-tu donc mangé des harengs ? »
Mais Rasoir n'est pas venu uniquement pour le plaisir de trinquer avec les amis; non, il connaît des nouvelles particulièrement intéressantes dont il voudrait les entretenir.
Cliquet sait de quoi il s'agit. Il a appris que le trésor du Roi d'Afrique n'était plus gardé ; ce qui est absolument officiel, attendu que Rasoir vient de l'entendre annoncer. Voilà une fameuse aubaine pour nos buveurs qui. en somme, ne sont que des chenapans. Le tavernier peut avoir confiance en eux, il peut bien leur faire crédit, n'est-il pas vrai ? Des gens qui n'ont qu'à étendre la main pour s'enrichir, nesont-ce pas d'excellents débiteurs ? Car enfin ce n'est pas le Mahomet cornu qui les empêchera de s'approprier le trésor qu'ils convoitent. Un Mahomet en bois !
Mais le moment n'est pas venu. Aussi, pour tuer le temps nos trois larrons font-ils une partie. On ne peut passer un moment au cabaret, sans jouer, malgré les ordonnances du roi.
Pinchedé, hocherona as crois ?
(Pincedé; jetterons-nous au jeu des croix ?) Le jeu des croix ou jeu de croix ou pile était au Moyen Age très usité. Il se jouait avec les monnaies courantes, qui portaient alors sur la face, non une effigie mais une croix, tandis que du côté pile se trouvait fréquemment représentée la façade d'un temple, d'où son nom de pile, à cause des piliers qui figuraient dans cette façade. On disait alors croix ou pile comme on a dit depuis pile ou face.
Rasoir répond à la proposition de jouer aux croix, émise par Cliquet :
Mais a le mine, entre nous iij.; Seur che gaaing a bonne estraîne.
Et Francisque Michel traduit à tort : « (Non), mais à la mine entre nous trois : sur ce gain il y a bonne étrenne ». Il semble, d'après cette explicatiou, que Rasoir refuse de jouer aux croix pour jouer à un autre jeu appelé la mine. Nous comprenons au contraire, qu'il accepte la proposition de Pincedé, mais qu'il veut jouer à un jeu qui en vaille la peine et qu'il propose comme enjeu la mine. La mine était une mesure de capacité. Deux mines équivalaient à un setier, et le selier, adopté pour mesurer les liquides contenait 7 litres 45. L'enjeu que propose Rasoir est donc l'équivalent de 3 litres 725. La scène se poursuit au milieu des discussions de nos gens, qui se sont mis d'accord pour jouer aux dés, et finit par un pugilat entre Cliquet et Pincedé. Tout ceci ne manque pas d'animation et devait exciter l'hilarité de l'auditoire. Tandis que Cliquet et Pincedé bataillent, se frappent et déchirent leurs habits, Caignet appelle le tavernier, car, si ces ribauds s'arrachent des vêtements, qui ne valent pas grand chose c'est vrai, ils détruisent le gage du débitant. Enfin, on réussit à reconcilier les deux adversaires et Caignet, — voyez la moralité de ce fonctionnaire, de ce crieur qui tient sa charge officiellement des échevins de la ville ! — Caignet rappelle aux malandrins que la nuit s'avance, et qu'il serait temps de songer à aller dévaliser le fameux trésor.
Il est mout passé de le nuit, S'est bien tans d'aler à la brune ; Car escoucée est jà li lune.
Il faut profiter de ce que la lune est couchée. C'est le bon moment, ou jamais. Cliquet s'entend avec l'honnête tavernier qui sera le receleur de la bande, et qui lui fait donner par Caignet un sac, avec lequel elle aura de quoi emporter une grande quantité de monnaie d'or et d'argent
De grant plates d'argent et d'or,
car il contient deux mencaudées. La mencaudée, valait, en Artois, un demi-setier de blé. Munis de ce sac qui ne laissera pas que de faire un joli sac lorsqu'il sera plein de matières précieuses, nos larrons quittent la taverne, et s'en vont à la recherche de la fortune.
Cette scène de cabaret a été fort longue, surtout si on considère qu'en somme elle constitue dans la pièce un véritable hors d'œuvre, et qu'elle est une redite de celle que nous avons déjà rencontrée au début de l'œuvre. Mais, à la décharge de l'auteur, nous sommes obligés de convenir qu'elle constitue un très vivant et très intéressant tableau de mœurs. Il faut considérer aussi que Bodel en l'écrivant, a pu se laisser entraîner par l'agrément qu'un auteur trouve toujours à peindre une scène vécue, et qu'il l'a pu faire sciemment, pour intéresser plus vivement son auditoire, pour le reposer en quelque sorte de l'exotisme de sa pièce. S'il s'adressait à Arras à un public plus cultivé qu'il n'en aurait trouvé en beaucoup d'autres villes, si, dans ce public, des lettrés comme lui (et ils étaient nombreux, nous le savons, à cette époque, dans la ville qui allait être celle des puys), des seigneurs et des bourgeois instruits pouvaient s'intéresser à des faits que l'auteur plaçait dans des régions éloignées, faits miraculeux ayant une portée toute religieuse, pourtant une autre partie du public venu pour écouter le Jeu de Saint- Nicolas, évidemment la plus nombreuse, attendait un divertis-
sèment sinon plus grossier, du moins plus naïf et plus près de lui. En cela, Bodel, fut très certainement bien inspiré en ajoutant au développement du sujet principal ce hors-d'œuvre nécessaire, si je puis m'exprimer ainsi, cette scène qui devait provoquer l'hilarité générale, scène conçue dans un ordre d'idées fait pour plaire à la masse qui a toujours aimé et aime encore les disputes et les coups. Le bâton de Sganarelle n'est pas si loin de nous.
Voici donc nos malandrins partis à la recherche du trésor. Pincedé, que Rasoir a envoyé voir si le roi dort, revient avertir ses compagnons que roi et barons, tout le monde est profondément endormi. Tout va donc pour le mieux.
Alors, nos gens s'approchent de l'endroit où le trésor est déposé ; Rasoir, ne manque pas de railler, une fois de plus, le gardien de bois. Mais Cliquet, en homme pratique qui ne perd pas de temps, se met aussitôt à l'ouvrage et charge les épaules de l'ami Rasoir d'un bon coffre tout plein de besants. Le besant était une monnaie d'or frappée à l'origine à Constantinople, et qui se répandit rapidement dans toute l'Europe à' l'époque des croisades. « Le besant, c'est la pièce d'or, c'est le louis d'or de l'époque, a dit Schlumberger. Par extension, l'expression besant ne désigna bientôt plus seulement la pièce d'or, d'origine essentiellement byzantine, elle s'appliqua à toute pièce d'or en usage dans le Levant. » Le besant byzantin pesait environ le poids d'une de nos pièces de 10 francs. C'est sous Louis le Jeune que les premiers besants firent leur apparition en France; et ce souverain en donna treize à l'offrande le jour de son sacre. Ils avaient presque complètement disparu sous Charles VL
Mais, comme Rasoir se plaint du poids de ce coffre tout alourdi par les besants, Pincedé, qui préfère se donner du mal que (le laisser là un si bon butin se charge de l'emporter. Personne jusqu'ici n'est venu les troubler dans leur opération ; le
(i) Numismatique de l'Orient latin, 1878.
coup est fait sans encombre, et les trois voleurs retournent à l'auberge, à la porte de laquelle ils viennent frapper précipitamment.
Sont-ils bien accueillis par le tavernier ? Qu'on en juge.
Or tost, Caignet, aïe leur :
Tes hom fait bien à rechevoir.
dit le brave hôtelier.
(x411ons, aide-les, Caignet; il fait bon de recevoir de telles gens.)
Aussitôt la porte franchie, Pincedé, bien aise de se débarrasser de son fardeau s'écrie :
Segneur, jou ai eu graut fais ; Che ne seroit mie fourfais Se je l)uvoie à ceste laisse.
(Mon maître, j'en ai eu ma part à porter ; ce serait le moment de boire un coup pour me remettre.)
Et la scène de cabaret reprend. Le tavernier enchanté de l'aubaine que va lui procurer une semblable clientèle, lui promet du vin qui ne sera pas frelaté. Bons buveurs doivent être bons joueurs, dans les cabarets artésiens du Moyen Age. Il faut donc, inévitablement, que nos héros se remettent à jouer. Cliquet propose une partie de dés qui est acceptée et qui. naturellement ne va pas sans quelques disputes et même quelques horions. Pincedé et Rasoir se frappent et se prennent aux cheveux, Caignet appelle le tavernier pour qu'il vienne rétablir l'ordre. C'est la répétition, pour ainsi dire textuelle, de la scène à laquelle nous avons assisté précédemment avant le départ des trois larrons pour leur expédition nocturne au trésor du roi. L'invention fait ici complètement défaut et la pièce se trouve très inutilement allongée.
Le tavernier cependant, une fois la paix rétablie, leur conseille de se hâter de partager leur butin. Mais Rasoir répond
qu'ils peuvent bien attendre pour effectuer le partage que tout le monde se soit un peu reposé. Après avoir veillé toute une nuit, il n'est pas mauvais de dormir un peu.
Sur ce, changement de décor. Nous sommes revenus dans le palais du roi. C'est l'aube; et le sénéchal, affairé, accourt, tout en jurant par Apollon et Mahomet, prévenir le roi que le trésor a été volé, et que, sur la place, il ne reste plus que le Saint-Nicolas étendu tout de son long par terre. Le roi, fort en colère, ordonne qu'on lui amène le vieillard qui lui a si bien répondu des vertus de son Saint-Nicolas. L'heure de la justice a sonné pour lui.
Le sénéchal s'en va donc trouver le geôlier Durand pour qu'il amène son prisonnier incontinent.
Dès qu'il est en présence du roi, Durand réclame son droit sur le vieux chrétien, et demande instamment que lui seul soit chargé d'exécuter la sentence royale et de diriger le supplice.
Le vieillard est vivement apostrophé par le roi, qui l'accuse, avec raison, de l'avoir trompé, sur le pouvoir du Saint Nicolas ; il le remet alors aux mains de Durand, bourreau après avoir été geôlier, auquel il enjoint de le faire périr par la plus horrible mort qu'il pourra imaginer.
Ici se montre ouvertement toute la cruauté joyeuse de cette âme sauvage dans des vers que nous trouvons remarquables par l'expression de barbarie, de méchanceté froide, de venimeuse perfidie qu'ils renferment. Le caractère de ce Durand est, en trois traits, dessiné d'une façon toute magistrale. Il a bien l'âme qui convient à un tel personnage, au tourmenteur qui devait trouver en lui l'ignoble courage d'accomplir sur une victime liée et impuissante, toutes les basses et écœurantes besognes que prescrivaient les sentences terribles dont la seule pensée donne le frisson. Ainsi, Durand met la main sur l'épaule du condamné, en signe de prise de possession, et s'écrie :
Sire, liés cui c'on le me livre :
Je le ferai en morant vivre
Deus jours, anchois que il parmuire.
(Sire, je suis joyeux qu'on me le livre; je le ferai vivre deux jours en mourant, avant qu'il ne trépasse.)
Le pauvre prudhomme supplie le roi de lui accorder un jour encore. Il a toujours confiance en Dieu; et beaucoup de choses peuvent se modifier au cours d'une journée selon le vieux proverbe que les Anglais ont exprimé brièvement par (( Time is money » (Le temps c'est de l'argent), et que Bodel traduit par ce vers :