I. jour de respit .C. mars vaut
Le roi consent à écouter la requête de son prisonnier, et lui accorde le jour de répit qu'il lui demande, Durand lui ayant de nouveau lié les mains, le reconduit dans sa cellule ; chemin faisant, le vieillard invoque le secours de Saint-Nicolas,
Au besoing, voit-on son ami,
lui dit-il. Autre proverbe qui n'est que l'équivalent de notre proverbe moderne : « C'est dans l'adversité qu'on apprend à connaître ses amis », et qui devait être une phrase courante au Moyen Age, et non simplement un vers de la composition de Bodel attendu qu'on le retrouve textuellement dans le Roman du Uenart, t. IIJ, p. 32, dans les Proverbes du Vilain, dans la chanson de Gillebert de Berneville, et dans bien d'autres textes encore.
L'ange, vient de nouveau réconforter le chrétien et lui rendre l'espérance. Bodel, pour donner un tour plus spécial et plus majestueux aux vers qu'il place dans la bouche de l'ange abandonne le vers de huit pieds, dont il s'est servi pendant les
(i) B. Ars., M- N« 176, F* î77.
(2) Id., N* 63, F* i53.
scènes précédentes, et adopte, pour un moment, levers décasyllabique. Ce sont des conseils dictés par un vif sentiment de foi qu'il donne à son auditoire par delà le personnage du prudhomme.
Mais il ne tarde pas à reprendre son rythme habituel, dans la scène suivante, qui nous montre les voleurs endormis que Saint-Nicolas vient trouver, pour leur reprocher leur larcin et blâmer par la même occasion, l'hôte qui a consenti à leur servir de receleur. A la voix du Saint, les malfaiteurs se sont réveillés, Pincedé, qui dormait profondément, se relève en se frottant les yeux ; et se presse, ainsi que ses compagnons, de se mettre sur ses pieds, très épouvanté des menaces de Saint- Nicolas qui leur dit.
Or l'eure sont les fourques faites.
(A cette heure les fourches sont prêtes), c'est-à-dire que des cordes neuves ont été placées aux gibets et n'attendent plus que l'heure de l'exécution.
En entendant ces mots, Pincedé demande au Saint, qui leur cause une telle frayeur, comment il se nomme ; et le saint ne fait pas de difficulté pour se révéler à ces malfaiteurs :
Vassal, sui Sains Nicolais, Qui les desconseilliés r'avoié,
(Mon brave, je suis Saint-Nicolas qui remet les égarés en bonne voie) ; et il leur conseille d'aller vivement remettre en place le trésor volé, et d'y replacer son image qu'ils ont jetée à terre. Puis, sur ce, le Saint disparaît.
Voici nos gens perplexes, qui tiennent conseil. L'hôte cherche à se débarrasser d'eux le plus vite possible. Il n'est plus du tout ravi de se voir compromis de la sorte. I^'affaire n'est plus si merveilleuse. Il se lave les mains des méfaits qu'ont pu commettre ses mauvais compagnons. Qu'est-ce qu'il entrevoit? c'est qu'il avait compté pour se payer de la dépense faite par
ses clients sur le partage du trésor royal; que maintenant il ne peut plus en être question, et que le voilà en grand danger d'avoir servi à boire à Cliquet et consorts pour n'en rien tirer. Cette scène est certainement une des meilleures, une des plus habilement menées de toute la pièce. Le dialogue y est vif, et le personnage du tavernier y apparaît fort bien campé. Elle mérite d'être citée, tout au moins en partie :
Ll OSTES
Segneur. je n'en trai nient à mi.
Se vous avés fait desraison ; Mais widiés me tost me maison, Car n'ai cure de tel gaaing.
PiNCEDÉS
Ostes, jà fustes-vous compaing, Puis que che vient au dire voir ; Et du pechié et del avoir Devés avoir droite parchon.
Lj Tavreniers
Or hors fil à putain, glouton !
Volés-me vous blasme acueillir?
Caingnet, va-t'en escot cueillir, Puis les met hors de mon ostel.
Le Tavernier : « Seigneurs, je ne m'en mêle pas, si vous avez fait des maladresses ; mais quittez-moi vite la maison, car je n'ai pas souci de faire semblable gain )k
PiNCEDÉ : (( Mon hôte, cependant vous fûtes complice, puisqu'on en vient à parler franc ; et vous devez avoir juste part du péché comme du profit ».
Le Tavernier : « Allons, hors ça, libertins, misérables ! Voudriez-vous me critiquer? Caignet, va-t-en recevoir l'écot, puis chàsse-les de mon auberge ».
Caignet obéit, et exige de Cliquet, en paiement de ce qu'il doit, qu'il abandonne sa cape. Et Cliquet s'exécute, non sans récriminer.
Clikès
De gage prendre et de mestraire, N'a ten pareil jusques au Dan.
Francisque Michel, dans une note qu'il place au bas de sa traduction dit, à propos du mot Dan : « Nous ne comprenons pas ce mot». Pierre Borel lui donne la signification d'En Bas. Nous le traduirons par Enfer, lieu de damnation : « Pour saisir un gage comme pour tricher sur la mesure, il n'y a pas ton pareil jusqu'en Enfer ». Cette interprétation nous semble d'autant plus acceptable que nous trouvons dans le mot Dan la racine même du mot latin Damnare.
Les voleurs se décident, bien à contrecœur, à reporter le trésor à sa place. Pincedé, qui regrette évidemment beaucoup sa bonne prise, essaie de suggérer à ^es amis de soulager le sac d'écus d'une simple poignée de besans. Ce sera si peu de chose sur la quantité, qu'il n'y paraîtra même pas. Cliquet, qui ne vaut pas plus cher que lui, mais qui est plus capon, s'y oppose. Il a trop peur de ce qu'il en adviendrait. Le trésor est donc restitué, et l'image de Saint-Nicolas replacée comme elle était. Puis, les trois voleurs, se séparent, en quête d'un bon coup à faire ; chacun, d'ailleurs, rumine son projet : Rasoir connaît l'endroit où dans un coffre de chêne, des gens ont placé un trousseau de mariée tout neuf. Il n'y a qu'une cloison à percer pour s'en emparer.
« Moi, fait Cliquet, c'est à Fraisne que j'irai. Il y a là un bon coup à tenter chez le maire. » Il existe bien à 14 kilomètres d'Arras, dans le voisinage de Vitry en-Artois, une petite commune du nom de Fresnes ou Fraisne. Si Bodel a voulu mentionner cet endroit, il a perdu de vue que la scène du trésor se passait en Afrique. Rien d'étonnant à cela cependant, les auteurs du Moyen Age sont, en effet, coutumiers de semblables fautes contre la logique.
Quant à Pincedé, il se méfie de cette affaire-là, et aime mieux se contenter d'un larcin moins hasardeux.
Ghi près jusqu'à une ruée,
Ai espiet une buée
Que j'aiderai à rechinchier.
(Ici près, à longueur de rue, j'ai épié une lessive que j'aiderai à rechinser). Rechinser est un terme de métier qu'emploient les drapiers pour dire qu'on rince l'étoffe à l'eau claire ; cette expression devait avoir cours dans la langue vulgaire des pays flamands et artésiens à une époque où les plus belles fortunes industrielles s'étaient faites dans la fabrication des tissus de laine,
' Mais voici bien une autre histoire. Nous nous retrouvons avec le roi dans son palais, au moment où il vient de réveiller et d'appeler son sénéchal. Le sénéchal a fait un rêve. Il a rêvé que le trésor était retrouvé et les larrons pendus. N'est-ce pas un songe qui mériterait d'être vérifié ? Le sénéchal s'en inquiète. Stupeur! Non seulement le trésor est à sa place, mais il est plus considérable qu'il n'était.
Rois, si grans trésors ne fu onques
Il a passé l'Octevien ;
Tant n'en ot César ni Eracles.
(Roi, jamais il n'y eut plus grand trésor; il est plus grand que celui d'Octavien. César ou Héraclès n'en ont, eu autant.)
Le roi s'étonne de ce miracle et fait quérir le prisonnier chrétien, détenu sous la garde du cruel Durand, Celui-ci* obligé de le mettre en liberté, regrette toutes les tortures qu'il n'a pas eu le temps de lui faire subir: « Or ça, vilain !, je fus joliment maladroit de ne pas vous avoir pendu par les pouces et de ne vous avoir pas arraché les raâchelières ».
Amené devant le roi, le Prudhomme confesse une fois de plus sa confiance en Saint-Nicolas, bien qu'il ne sache encore rien de ce qui s'est passé dans la nuit, et qu'il se figure que le roi, toujours courroucé, l'a fait appeler pour le mettre à mort. Aux questions que le roi lui pose sur le pouvoir du Saint, il
répond sans hésiter que Saint-Nicolas est capable de beaucoup de choses, qu'il peut tout aussi bien rendre le trésor du roi, et même lui faire abandonner la loi de Mahomet, qu'il a pu aider les trois jeunes filles et ressusciter les trois clercs.
Il s'agit ici de deux miracles attribués à Saint-Nicolas et que la sculpture et l'imagerie ont popularisés.
II coDsiila les .iij. pucheles,
Ceci est une allusion aux trois filles d'un noble seigneur qui s'était ruiné et que leur misère empêchait de trouver époux ; il n'y a pas qu'au XX® siècle qu'on contracte des mariages d'intérêt. Gomme elles étaient pieuses et sages, le bon saint auquel elles adressaient de fréquentes prières, finit par les écouter, et les récompensa de leur foi en jetant dans la maison du seigneur pauvre trois bourses remplies d'or, qui constituèrent la dot des trois aimables filles, et permirent à leur père de leur choisir des époux d'un rang approprié à leur naissance. Les imagiers qui sculptèrent dans la pierre des porches la statue de Saint-Nicolas, rappelèrent souvent ce miracle, soit en plaçant dans les mains de l'évêque une bourse pleine, soit en dessinant trois boules d'or au nombre des accessoires symboliques du saint prélat.
Si resuscita les .iij. clercs,
Allusion à un autre miracle de Saint-Nicolas plus connu encore que le premier. Tout le monde connaît la légende du boucher qui attirait chez lui les jeunes enfants, les tuait, et, après les avoir fait cuire, les revendait comme chair à pâté.
Lorsqu'un saint a accompli de tels miracles, on peut avoir foi en lui... Le roi reconnaît qu'il est parfaitement capable de toutes ces merveilles, parce que, dit-il, il a déjà accompli un miracle évident en me rendant mon trésor.- Et voilà le roi converti ; et le sénéchal par la même occasion... Le Prudhomme en rend grâces à Dieu. Durand seul continue à se ronger les poings de
rage pour ce qu'il a tant tardé à supplicier ce chrétien. Durand représente bien les traîtres de notre théâtre moderne, sur lesquels l'auteur fait dériver toute l'antipathie de son auditoire, qni ne se gêne parfois pas pour l'interpeller à haute voix, le charger de malédictions et s'amuser bruyamment de tout ce qui lui advient de fâcheux en criant : « C'est bien fait » !
Le roi abjure donc la foi de Mahomet ; il renie Apollon, son indispensable acolyte, tout leur entourage et cet affreux Ter vagan, comme les autres.
Cette conversion entraîne celle des émirs, vassaux du Roi d'Afrique qui célèbrent, d'un concert presqu'unanime la bonté de Saint-Nicolas. Presqu'unanime en effet, car l'émir de l'Arbre Sec se refuse énergiquement à devenir renégat. Il le dit en termes nets et qui ne sont pas dépourvus de noblesse et de fierté :
Segneur, onques ne m'i contés, Car je n'oc goûte à ctieste oreille.
Maudehait qui che me conseille Que je deviegne renoiés!
A ! rois, car fusses tu noies, Comme falis et recreans, Que devenus ies mescreans. Fourfait as, c'on farde ou escorche ; Toi ne ton savoir ne te forctie Ne pris mais vaillant .j. espi.
Garde de moi ; je te deffî Et rené ton hommage et ton fief
(Seigneur, jamais ne venez me parler de ça, car je n'entends goutte de cette oreille ; maudit qui me conseille de devenir apostat ! Ah ! roi, que n'as-tu été déposé comme un lâche et un vaincu plutôt que d'être ainsi devenu hérétique ! Tu as trahi, il faut qu'on te brûle ou qu'on t'écorche. Je n'estime pas que toi, ta science et ta force vaillent un seul épi. Prends garde à moi, car je te défie en te rendant le fief pour lequel je te devais l'hommage).
LE JEU DE SAINt'NICOLAS 215
La franchise de ce langage n'est pas faite ponr plaire au roi. Celui-là ne veut pas agir selon son bon plaisir ; soit: qu'on l'y contraigne.
Les trois émirs fidèles au roi d'Afrique se jettent sur celui de l'Arbre Sec, et une lutte violente s'engage. L'émir de l'Arbre Sec se défend bravement, en leur jetant cette insulte à la face :
Fuies, mauvais chevalier fauve
(Arrière, méchants chevaliers félons). Le mot fauve est ici pris dans le sens de traître, fourbe, astucieux comme le renard au pelage fauve.
Cependant le fervent musulman ne tarde pas à succomber sous le nombre, et, vaincu, il s'adresse encore au roi pour lui dire :
A ! rois, pour Mahommet, merchi !
Ne me fai mes diex renoier ; Fai-me anchois le teste soier.
Ou mon cors à cheval detraire.
(Ah ! roi, grâce, par Mahomet ! Ne me fais pas renier mes Dieux ; fais-moi plutôt couper la tète ou écarteler le corps par des chevaux.)
Mais le roi n'entend pas qu'on veuille agir autrement que lui-même : l'émir, voyant que toute résistance est inutile désormais et toute prière vaine, se décide donc à plier devant la volonté royale. Ce n'est pas de bon gré. Il en fait l'aveu à Saint-Nicolas lui-même.
De moi n'arés-vous fors l'escorche :
(Vous n'aurez de moi que le dehors.) Quant à la foi, il la garde à Mahomet.
xAlors, on entend Tervagan, le dieu que la littérature médiévale prête aux musulmans, prononcer des paroles incompréhensibles, dont le prudhomme demande la signification. Le roi
lui ayant dit que Tervagan traduisait par là les sentiments de colère qu'il ressentait de sa conversion, donne l'ordre au sénéchal d'aller jeter son image hors de la synagogue. Le sénéchal, accomplit les ordres du roi, jette Tervagan à bas de l'autel. Et le roi annonce que son désir est d'être baptisé le plus vite possible.
A Dieus dont devons-nous canter Huimais : Te Deum laudamus,
s'écrie le prudhomme.
Cui fine il jeus de S. Nicolai que Jehans Bodiaus fîst. Amen.
(Ici finit le Jeu de Saint-Nicolas que fit Jehan Bodel. Amen).
Nous avons suivi pas à pas l'auteur dans le développement de la pièce, comme nous l'avons suivi dans l'analyse qui cons titue le prologue ; et nous sommes ainsi arrivé à la fin de l'œuvre, sans avoir pu trouver la moindre preuve de l'assertion avancée d'une manière pourtant si convaincue par M. 0. Le Roy. Nous avons dit plus haut ce que nous en pensions. Nous achevons la lecture du Jeu de Saint-Nicolas avec la conviction absolue que Bodel n'a pas voulu y retracer les faits historiques contemporains de Saint-Louis auxquels son commentateur fait allusion. Nous dirons plus, et nous le répéterons parce que l'avons dit déjà : Bodel n'a pas connu la défaite de Mansourah. Il aurait fait, d'événçments douloureusement célèbres, une autre. peinture que le croquis rapide dans lequel on a voulu voir un récit de faits historiques. D'ailleurs à la suite de la défaite de Mansourah, la conclusion de la campagne ne fut pas en faveur de la croisade chrétienne, et il ne pouvait être question delà conversion d'aucun prince africain. Est-il admis sible qu'un auteur, même un auteur de cette époque, se fut appuyé, au début de sa pièce, sur des données historiques pour l'achever par la négation même de l'histoire ? Non. Bodel a fait
une œuvre d'imagination, il a tiré de son esprit des personnages absolument fictifs qu'il a présentés au public, et rais en scène dans le sens qui devait plaire le plus à son auditoire. Et c'est tout.
Le Jeu de Saint- Nicolas postérieur à la date de 1147, puisqu'en 1147 des récits concernant l'existence du fameux prêtre Jean furent connus en Europe et que Bodel y fait allusion, est antérieur à 1202, date que nous assignerons à la production ultime du poète : Le Congé ; et par conséquent Le Jeu de Saint-Nicolas est bien la première œuvre susceptible d'intéresser les historiens de notre théâtre national.
La composition de cette pièce ne remonte évidemment pas aussi loin que l'année 1147. D'ailleurs, il faut admettre que le célèbre Prêtre Jean ne fut pas connu en Europe dès le jour où son nom fut prononcé à la cour de Rome. Mais, indépendamment de cette remarque, nous ne pouvons guère admettre que Bodel ait résolu de quitter Arras, où il menait une vie paisible, pour affronter, non pas les dangers, mais les fatigues d'une expédition aussi lointaine qu'une croisade en Orient, alors qu'il aurait eu déjà plus que la cinquantaine, C'eût été, tout au moins, faire preuve d'une vigueur qui ne se rencontre guère, à cet âge, que chez les gens depuis longtemps habitués à la vie des camps.
En outre, bien que Bodel n'ai certainement pas eu l'intention d'écrire un drame national, bien que sa pièce, comme nous le disons plus haut, n'ait pas de portée historique, néanmoins, en parlant d'une grande bataille perdue par les croisés, d'une bataille qui fut un vériable désastre pour eux, puisque les sarrazinsen firent un massacre général, n'a-t-il pas songé un instant à la sanglante journée de Tibériade, dont le monde chrétien resta tout frémissant? Une autre allusion du ménestrel arrageois, qui se trouve dans son Congé, et dont nous parlerons plus.loin, viendra confirmer singulièrement ce qui n'est ici qu'une sup position. Mais alors, nous voici amenés à fixer la date de la composition du Jeu de Saint-Nicolas postérieurement à 1187.
Toutes nos observations sont donc bien concordantes. Il nous faut, par conséquent, admettre que l'époque où Jehan Bodel déploya sa plus grande activité littéraire appartient au règne de Philippe-Auguste, et que cette période s'étend principalement de 1187 à 1202. Nous en trouvons des preuves dans ses œuvres non pas à chaque ligne, comme dirait 0. Le Roy, ce qui est un peu exagéré, mais en nombre suffisant, tant dans le Jeu de Saint-Nicolas, que dans le Congé et dans l'une des Pastourelles, pour que, devant cette évidente concordance que nous faisons remarquer, aucun doute ne soit plus possible pour nous à ce sujet.
Il existe un certain nombre de fabliaux qui ont été attribués à Jean de Boves par de la Rue et Méon et dont, au contraire, il faut augmenter le bagage de Jehan Bodel. « Jean de Boves, né sans doute à Boves, près d'Amiens, écrit Victor Le Clerc, dans l'Histoire littéraire de France (T. XXIII) a passé pour l'auteur de neuf fabliaux, mais il est à croire qu'ils ne sont pas de lui. » Voici les titres de ces neuf fabliaux :
1° Barat et Hamiet ou les trois Larrons dont le texte se trouve dans les M*« 837 et 19152 de la Bibliothèque Nationale, 354 de Berne, et dans le M« Hamilton, n° 257 de Berlin. Il a été édité par Méon dans ses Fabliaux et contes, A. Montaiglon et Raynaud dans le Recueil général des fabliaux des XIIl'^ et XI V^ siècles et traduit par Legrand d'Aussy dans ses fabliaux ou contes des XW et XIII^ siècles. — 2° Brunain la vache au prestre qui figure dans le M^ 837, a été édité par A. Montaiglon et Raynaud, traduit par Legrand d'Aussy, mis en prose par Philippe de Vigneulles et en vers par Imbert dans son Choix de fabliaux, publié à Genève. — 3" Le Convoiteux et l'Envieux, figure dans les W 19152 (B. Nat.), 354 de Berne et 257 de Berlin ; il a été publié par Méon, traduit en vers par Imbert et analysé par Legrand d'Aussy. — 4° Les Deux Chevaux, figure dans le M* 837 (B. Nat), a été publié par A. Montaiglon et Raynaud et par Méon ; analysé par Legrand d'Aussy. — 5° Gombert et les deux Clercs, figure dans les M«« 2168 (B. Nat.) 837 (B. Nat.), sous le titre : Li fabliau de Dagombert, 257 de Berlin, et 354 de Berne sous le titre : d'Estula et de l'anel de la paelle. Ce fabliau été publié par Méon et résumé par Legrand d'Aussy. — 6° Le loup et l'oie se trouve dans le M^ 837 (B. Nat.) et a été publié par
Méon. — 1° Les Sohaiz desvez, se trouve dans le M* de Berne, 354 et a été publié par Méon dans son Nouveau recueil de fabliaux. — 8° Le Vilain de Bailleul, figure dans les M«« 837 et 12603 (B. Nat.) et 257 de Berlin. Édité par A. Montaiglon et Raynaud, il a été analysé par Legrand d'Aussy. — 9" Le Vilain de Farhu (ou Morteruel), se trouve dans les M^^ 2168 (B. Nat.) et 354 de Berne ; publié par A. Montaiglon et Raynaud, il a été traduit par Legrand d'Aussy.
Tout en attribuant à Jehan de Boves la paternité de ces fabliaux, Méon laisse cependant percer un doute, lorsqu'il écrit dans une note placée à la suite des vers :
Tant que le sot Johans Bediax Uns rimoieres de fabliax,
qui terminent le morceau les Sohaiz desvez.
« Ce nom Johans Bediax seroit-il le même que Jehan de BoGes ? Dans le prologue de la fable des Deux chevaux, que Barbazan a fait imprimer, celui-ci y est si bien désigné, qu'il n'est pas possible de s'y méprendre. Alors, il faudrait supposer que, dans ce conte-ci, il n'a mis Bediax que pour la rime. » C'est métamorphoser un peu trop les noms propres pour le profit de la rime.
Aussi Victor Le Clerc écrit-il avec raison, à propos du conte les Sohaiz desvez : « On ne peut guère reconnaître ici Jean de Boves, comme le voulait l'éditeur de ce conte (Méon) et, d'une autre part, Jean Bodel, l'auteur de la Chanson des Saxons et du Jeu de Saint-Nicolas s'appellerait bien modestement un simple rimeur de fabliaux ».
En effet, il est bon de souligner que l'auteur Jehans Bediax s'est intitulé : « uns rimoieres de fabliax, » et de rappeler le passage de la Chanson des Saisnes, où Bodel s'écrie : « La chanson que je vais dire ne traite pas de misérables fabliaux ».
Est-ce à dire, pour cela que le trouvère d'Arras n'ait jamais composé de fabliaux ? Est-ce à dire qu'à l'époque où il se serait
présenté comme un rimeur de fabliaux, il aurait déjà composé des œuvres importantes comme la Chanson des Saxons et le Jeu de Saint-Nicolas ? Ne voulait-il point expliquer, en commençant sa Chanson des Savons, que c'était là une œuvre importante, auprès de laquelle les fabliaux, même les siens, étaient de bien petiles œuvres.
Avant d'aborder la composition des œuvres capitales dont plusieurs nous sont restées, et qui ont consacré sa réputation, il est admissible que le poète se soit essayé dans un genre moins élevé, et que^ l'ayant abandonné par la suite, il ait considéré comme sans grand intérêt les œuvres de sa première manière, des péchés de jeunesse.
Dans le conte des Sohaiz desvez, par exemple, nous ne reconnaissons guère le poète du Jeu de Saint-Nicolas ; l'auteur y laisse absolument de côté toute réserve, et ce fabliau peut être placé au nombre des plus licencieux récits du Moyen Age. M. Francisque Michel avoue cependant de façon très affirmative que cet ouvrage est de Jean Bodel, et non de Jean de Boves, comme Méon l'a imprimé » (1).
Cependant, Victor Leclerc a lu sur le manuscrit de Berne : Bediax et non Bodiax et il conclue : « Une conjecture est permise : Comme les Sohaiz desvez sont clairement désignés dans le prologue des Deux Chevaux, il est possible que les neuf pièces que l'on a crues de Jean de Boves soient de ce Jean Bedel ».
Dans le fabliau : Du Convoiteux et de l'Envieux, le style, les expressions nous rappellent parfois les Pastourelles, et le sujet, conliairement à celui des Sohaiz desvez, n'a rien de licencieux.
« Après avoir conté une fable, je veux dire une histoire vraie », fait en commençant le narrateur, qui poursuit : « Deux individus avaient mauvais caractère ; l'un envieux au possible, l'autre convoiteux comme pas un. Or comme ils
(i) Th. franc, au Moyen-Age, par Monmerqué et F. Michel, Paris 1874, p. 669.
(a) Fabliaux et contes, T. I.
(3) B. Imbert. Choix de fabliaux mis en vers, Genève, T. 1.
Chevalchoient un jor easamble,
— ceci ne fait-il pas penser aux Pastourelles? — ils rencontrèrent Saint Martin ; et, comme ils arrivaient à un carrefour, Saint Martin leur dit: « Vous avez de la chance de m'avoir rencontré. Je suis Saint-Martin. Que l'un de vous me fasse une demande, je lui donnerai ce qui lui plaira; et celui qui n'aura rien demandé en aura deux fois autant ». Le convoiteux se dit; « Attendons que l'autre parle ; j'y gagnerai double part », et il engage son compagnon à faire un souhait qui en vaille la peine, Mais celui-ci ne veut rien demander de ce qu'il souhaiterait, parce qu'il mourrait d'envie et de chagrin, si l'autre en avait plus que lui. Comme leur silence se prolonge : « Que" crains-tu qu'il advienne, fait le premier, parle, ou je te vais battre plus fort qu'âne à Pont ».
Il s'agit peut-être ici de Pont à Vendin, qui se trouve distant de 26 kilomètres d'Arras. Peut-être simplement et plus probablement est-ce une allusion à certain pont, dont la rampe était si rude, que les conducteurs d'ânes devaient employer le bâton pour décider leurs bêtes à la monter. L'envieux ne tient pas à recevoir des coups. Mais, s'il demandait de l'argent ou n'importe quel profit, son compère en aurait le double ; aussi, se décide-t-il à prier Saint-Martin de lui faire perdre un œil, et conséquemment, les deux à son compagnon. Il est aussitôt exaucé. Il devient borgne et l'autre aveugle. Malheur, ajoute l'auteur, à qui s'affligera de cette conclusion . C'étaient des mauvaises gens.
Le fabliau De Barat et de Haimet ou Des trois Larrons n'est pas non plus dépourvu de moralité. Il se termine, en effet, par cette phrase : « La compagnie d'un voleur n'est jamais une bonne compagnie ». L'histoire est assez ingénieuse et tout à fait dans le goût des contes du Moyen Age.
(i) Fabliaux, T. IV.
(a) Recueil général des fabliaux des Xlll' et XIV s., T. III.
(3) Fabliaux ou contes des XII' et XIII' s., Paris 1779, T. III.
Un certain Travers a fait la connaissance des frères Barat et Haimet, deux voleurs auxquels il songe à s'associer ; mais ils font devant lui des tours si habiles, que Travers pense, qu'avec de telles gens, il risque fort d'être toujours pris, tandis que les deux larrons, avec leur ruse, se tireront certainement des mauvais pas. Tls retourne donc à la ville, où il retrouve dame Marie, sa femme, et reprend paisiblement ses petites affaires. Or, un jour, vers la Noël, comme il avait tué un cochon, qu'il avait accroché dans sa maison, il partit chercher des fagots dans le bois voisin. En son absence, Barat et Haimet, que dame Marie ne connaissait pas, vinrent chez lui, et ayant aperçu le cochon, firent semblant de prendre congé, et coururent se cacher derrière une haie. Au retour de Travers, sa femme lui rendant compte de leur visite, lui dit qu'ils avaient jeté les yeux partout. Travers, inquiet pour son cochon, va couper la corde par laquelle il pendait au plafond, et le recouvrir d'un pétrin renversé.
La nuit venue, les deux voleurs se faufilent dans la maison, et tout en tâtonnant, constatent que le cochon n'est plus à son clou. Mais Travers, qui ne pouvait pas dormir, veut voir si son porc est toujours à la même place. Barat en profite pour se glisser dans son lit en disant à dame Marie : (( Voilà que je ne me souviens plus de l'endroit où j'ai mis ce bacon ! » — Mais, voyons, il est sous le pétrin )), répond dame Marie. « Ah ! bien, je vais voir », fait Barat, qui sort de la chambre. A peine est-il parti, que Travers revient se coucher. « Vous avez donc bu, que vous me demandez où est votre bacon? » lui dit sa femme. Travers, sur ses explications, comprend qu'il vient d'être joué, et se précipite à la poursuite des deux larrons.
Travers rattrape Barat chargé du fruit de son larcin. Dans l'obscurité il se fait passer pour Haimet : « Tu l'as assez porté, fait-il, repose-toi, à mon tour ». Barat lui passe le fardeau ; Travers s'esquive, toujours à la faveur de la nuit, et retourne vers sa demeure. Mais Barat, qui a rejoint Haimet, qui marchait en avant, ne tarde pas à s'apercevoir de ce qui s'est passé.
Il court, arrive à la maison de Travers avant lui, se place de façon à ce qu'il pense avoir affaire à sa femme, et par cette supercherie, rentre en possession de l'animal. Mais Travers, après s'être laissé berner, a, en retrouvant dame Marie, à l'intérieur de la maison, l'explication de ce nouveau tour.
Il ne se décourage pas, et retourne dans le bois où il trouve ses voleurs en train de préparer le feu pour cuire le cochon volé. Il profite de ce qu'ils cherchent des broussailles, pour simuler un pendu en s'accrochant à un chêne du voisinage. Haimet l'aperçoit ainsi, appelle Barat, et, pris de peur tous deux, ils se sauvent, laissant là leur butin, que Travers remporte chez lui, où il le taille par morceaux et se met en devoir de le faire bouillir dans un chaudron. Barat et Haimet, toujours obstinés, sont revenus, et montés sur le toit, y ont pratiqué une ouverture. Par là ils voient que dame Marie sommeille près du feu et que le fameux bacon mijote dans son chaudron. Alors, avec des baguettes de coudrier bien effilé, ils enlèvent un morceau. Mais Travers s'est réveillé, il a vu le coup. « Voyons, il faut en finir, dit-il, vous abîmez mon toit, descendez et partageons. » On fait donc trois parts, mais bien que Travers ait engraissé le pourceau, vous pouvez croire qu'il n'en a pas la plus belle, parce qu'on ne gagne jamais à la société des voleurs.
Le Vilain de Farhu est le titre d'un autre fabliau. L'auteur a situé son sujet à Farbu, autrement dit Farbus, qui se trouve dans le canton de Vimy, à H kilomètres d'Arras.
Un vilain de Farbu, en route pour le marché, trouve sur son chemin un fer à cheval, et dit à son fils de l'aller ramasser. Celui-ci, méfiant, crache sur le fer, et constate en voyant bouillonner sa salive, que le fer est chaud. Aussi se gardet-il d'y toucher, et quand son père lui demande pourquoi il ne le rapporte pas, il explique ce qu'il a fait, « Voilà qui est bon à savoir, fait le vilain, car souvent je me suis brûlé à toucher chose ou autre )). Le paysan et Robin, son fils, font donc leurs
achats au marché et reprennent le chemin de leur maison. Le vilain, qui meurt de faim, dès son retour, demande à sa femme de lui préparer une bonne soupe au lait :
En feries vous .1. morteruel Orendroit, car je muir de fain.
C'est l'histoire de ce morteruel, de cette soupe au lait, de cette bouillie, en usage au Moyen Age qui a donné l'idée du sous-titre de ce conte le Vilain de Farbu ou Morteruel. .
Quand donc la soupe est versée dans son écnelle. Te vilain qui a peur de se brûler, fait comme son fils sur le fer, mais la soupe ne bouillonne pas. Alors, il avale à pleine bouche, se brûle horriblement et s'en prend à Robin. « Pourquoi n'avezvous pas soufflé » » fait celui-ci. « Eh ! as-tu soufflé sur le fer chaud, toi? » répond l'autre. « Non, mais je l'ai tout de même éprouvé en crachant dessus. » — « Eh bien, moi aussi j'ai craché dans ma cuillère » reprend le père. Et le fils de répondre : (( Voilà ! c'est qu'un fer chaud et de la soupe au lait, ça fait deuix » . Il arrive ainsi que le fils en remontre au père et que l'enfant a plus de ruse que le barbon.
Si, la scène du fabliau dont nous venons de parler se passe presque aux portes d'Arras, dans le canton deTimy, il semble bien que ce soit la même banlieue que l'auteur ait choisie pour cadre au conte, un peu plus gras, qu'il intitule Du Vilain de Bailluel. Un certain nombre de localités, il ek vrai, portent ce nom. Sans parler, en effet, de Bailleul en Flandre, un village de Picardie, proche d'Abbeville, et trois villages d'Artois sont ainsi dénommés. Parmi les trois villages d'Artois : Bailleul lez- Pernes, Bailleul-aux Cornailles, et Bailleul sire-Berthoult, le dernier se trouve tout près de Farbus, dans le canton de Vimy, à 9 kilomètres d'Arras. L'auteur du Vilain de Farbus a certainement placé le sujet Du Vilain dé Bailtéul à Bailleul-sire- Berthoult.
Voici le thème de ce- fabliau :
Il y avait à Bailleul, un vilain que dame Erme, sa femme,
n'aimait guère ; elle réservait ses faveurs au chapelain. Un jour, le vilain revint au logis de façon inopportune ; sa femme, en lui ouvrant la porte se prit à dire : « Eh ! là quelle mauvaise mine ! » « J'ai faim, tout simplement », répondit le vilain. « Que non, vous êtes presque mort, cela saute aux yeux ». Et elle se lamente tant et tant que l'homme finit par se persuader que réellement il est malade. Enfin, elle réussit à le faire coucher, lui ferme les yeux, crie qu'il est mort et étend sur lui un linceul ; tout cela si naturellement que le vilain, cette fois, est fermement convaincu qu'il est trépassé. Elle va chercher le chapelain ; le chapelain récite ses psaumes ; puis tous deux s'en vont dans la soupente voisine. Cependant le vilain, qui avait les yeux ouverts, comprend qu'il s'y passe quelque chose d'anormal, et menace le chapelain : « Si je n'étais pas mort, lui dit-il, comme je vous bâtonnerais !» — « C'est possible, fait l'autre, mais, puisque vous êtes mort, le mieux serait de fermer les yeux ». L'auteur conclut ainsi : « Je ne saurais vous dire s'ils l'enfouirent, le matin venu, mais la morale de ce fabliau, la voici : On doit tenir pour fou celui qui a plus confiance en sa femme qu'en lui-même ».
Le sujet du fabliau : De Gombert et des II clercs est assez licencieux. Nous y relèverons ce vers, dont la tournure nous rappelle certains vers de la Chanson de Guiteclin de Sassoigne :
Les iex ot vairs corne cristal.
Ajoutons que le thème de ce fabliau est passé en Italie, et nous est revenu, sous la plume de La Fontaine, qui l'emprunta à Boccace pour en faire un conte intitulé : Le Berceau.
L'auteur n'a pas précisé le pays où se passe l'action du fabliau De Brunain la vache au prestre, dont voici l'analyse :
Un curé avait un jour prêché la charité à ses ouailles, en leur disant que Dieu rendait au double ce qu'on donnait de bon cœur. Un paysan, en sortant du sermon, dit à sa femme : « Tu as entendu ? Eh bien, nous ne saurions mieux faire que d'offrir
notre vache au curé. Après tout, elle ne donne qu'un piètre lait. » — « Si tu veux», répondit la femme. Sur ce, le vilain alla donc offrir Blerain, sa vache, au curé. Constans le curé le remercia, en souhaitant que tous ses paroissiens aient aussi bien profité du sermon. Quand le paysan fut parti, le curé fit conduire Blerain dans un pré, et, pour mieux l'habituer, la fit attacher à Brunain, une vache qu'il avait déjà. Brunain aurait bien voulu continuer à paître paisiblement, mais Blerain se mit à tirer si fort sur la corde qui les liait l'une à l'autre, qu'elle entraîna Brunain hors de la pâture et ne s'arrêta plus qu'à la porte de son étable. D'où, joie du vilain, qui se vit deux vaches pour une.
Bien fou qui n'est pas généreux, ajoute le fabliau. A le bien celui à qui Dieu le donne, et non pas celui qui le cache et enfouit. Ainsi, de ce fait, le vilain eut donc deux vaches, et le prêtre aucune. Comme quoi pense avancer qui recule.
Ceci n'est-il point une satire contre les prêcheurs intéressés qui peuvent, avec des paroles, tirer profit de la sottise humaine?
La fable du Leu et de VOue est longue de 72 vers.
Un loup, poussé par la faim, sort d'un bois et rencontre un troupeau d'oies ; il parvient à en capturer une qu'il emporte toute vivante dans les bois. « Hélas ! fait l'oie, que je suis malheureuse ! De mes compagnes, il n'y en aura pas une, même la plus maigre, qui ne sera rôtie ou confite comme il faut, pas une qui n'ait les honneurs du plat, avec accompagnement de chansons et de viole. Mais moi, je vais mourir ici sans cérémonie, sans fêtes et sans joie. » — « Qu'à cela ne tienne, répond le loup, si cela te fait plaisir, nous chanterons », et le voilà qui s'assied sur son train de derrière, met sa patte dans sa gueule et commence à hurler. L'oie ne se sent pas plutôt lâchée, qu'elle ouvre ses ailes et s'envole sur un chêne voisin. Colère du loup : « Cela ne vaut rien de chanter avant d'avoir dîné », s'écrie-til. Enfin, il se décide à retourner au champ où sont les oies ; il en trouve une qui paissait seule, se jette sur elle, l'emporte
dans les bois et la mange incontinent. Alors, une fois bien repu, il se promet que jamais plus il ne chantera avant d'avoir mangé.
Il y a des gens qui font comme le loup, et ne sont jamais gais s'ils ne sont gris, et qui ne savent pas s'amuser sans avoir la panse pleine.
Cette fable complète la série des huit fabliaux désignés comme on va le voir, dans le prologue du morceau suivant.
Nous n'avons donc plus à nous occuper maintenant que du dernier des neuf fabliaux attribués à Jehan de Boves. Celui-ci, intitulé Des II Chevaus est, pour notre édification, de beaucoup le plus important. Il comprend 236 vers.
Les 24 vers qui constituent le prologue ont, comme on va le voir, un intérêt considérable :
Cil qui trova d'el Morteruel Et d'el mort Vilain de Bailluel, Qui n'ert malade ne enfers ; Et de Gombert et des .11. clers, Que il mal atrait à son estre ; Et de Brunain la vache au prestre Que Blere amena, ce m'est vis ; Et trova le Songe des vis Que la dame paumoier dut ; Et du Leu que l'Oue désut ; Et des .II. Envieus cuivers ; Et de Barat et de Travers Et de lor compaignon Haimet ; D'un autre fablel s'entremet Qu'il necuida jà entreprendre ; Ne por JMestre Jehan reprendre ■ De Boves, qui dist bien et bel, N'entreprent-il pas cest fablel, Quar assez sont si dit resnable.
Mes qui de fablel fet grant fable N'a pas de trover sens legier.
Mes, por ma matère abregier Vous conterai tout demanois Qu'il avint en cel Amienois.
Tout une explication tient dans ces vers.
« L'auteur, dans un court préambule, — dit Legrand d'Aussy — nomme les fabliaux qu'il a faits ». Et Legrand qui les attribue à Jehan de Boves, ajoute : « Je les ai tous, excepté un, celui de Morteruel, que je n'ai pu trouver. Mais, dans ce nombre, il en est un autre que l'honnêteté me défend de donner » .
Legrand d'Aussy, qui a résumé le Vilain de Farbu n'a pas compris que c'est ce fabliau que l'auteur des Deus Chevaus désigne sous le nom de Morteruel, autrement dit : La Soupe au lait.
Nous traduirons ainsi ce préambule :
« Celui qui a composé la Soupe au lait; la mort du Vilain de Bailleul, qui n'était ni malade ni infirme ; Gombert et les deux clercs, qu'il eut le tort d'attirer chez lui ; et Brunain, la vache au prêtre que Blerain entraîna, n'est-il pas vrai; celui qui a trouvé le Songe de la Dame, le Loup trompé par l'Oie, les Deux misérables envieux, Barat, Travers et leur compère Haimet, commence un récit qu'il ne songeait pas à entreprendre. S'il écrit cette histoire, ce n'est pas pour marcher sur les brisées de maître Jehan de Boves, qui est un brillant conteur, dont les dits sont bien composés. Mais, qui d'un fabliau tire une œuvre importante, n'en a pas moins d'imagination. Abrégeons. Je commence. Cela se passe en Amiénois ».
Comment, à cette lecture, admettre que les fabliaux cités puissent être l'œuvre de Jehan de Boves ?
Leur auteur a, il ledit lui-même, imité un fabliau de Jehan de Boves. ou plutôt, il a tiré d'un fabliau de Jehan de Boves le sujet des Deux Chevaux, dont nous allons donner l'analyse.
M. A. de Montaiglon écrit : « Plutôt que de refuser, comme le fait l'Histoire littéraire à Jehan de Boves, la paternité des neuf fabliaux que lui attribue le fabliau des Deux Chevaux, ne peut-on admettre que Jean de Boves et Jean Bodel ont traité l'un et l'autre les mêmes sujets ? »
Nous serions volontiers de cet avis, nous l'avons dit, en ce qui concerne le sujet des Deux Chevaux, bien que, de toute évi-
dence, nous soyons en présence ici d'un fabliau qui ne peut être attribué à Jehan de Boves. Quant à ce qui concerne les huit autres, il n'y a aucun motif de dire que Jehau dé Boves a traité ces divers sujets et M. de Montaiglon lui-même a, dans son édition, donné Jehan Bedel comme l'auteur des Sohaiz desvez, ainsi que l'indique le texte de ce conte.
La cause nous paraît donc entendue. Jehan de Boves n'est pas l'auteur des neuf fabliaux dont nous venons de nous occuper. Reste à savoir s'il faut les attribuer à Jehan Bodel ou à Jehan Bedel.
Mais, tout d'abord, voici l'analyse du fabliau des Deux Chevaux: Un paysan de Longueau (Lonc eve), avait, pour les travaux delà moisson, acheté bon marché un petit roussin ; et, quand toute la récolte fut rentrée, il résolut de le revendre. En con séquence, un certain samedi, il le bouchonna et l'étrilla convenablement, pour le mener sur le marché d'Amiens. L'animal avait l'air à demi mort de faim. Cependant, monté sur sa hari" délie, le paysan se mit en route.
Il était parvenu devant la porte du prieuré de Saint-Acheul, lorsqu'un moine qui sortait de ce couvent, l'aborde et lui demande si sa bête est à vendre, et s'il ne voudrait pas la troquer contre un cheval dont la maison cherche à se défaire. Le paysan entre donc pour voir le roussin du couvent, dont on aurait pu compter les côtes. A cette vue, il fait la moue. « On en vend encore de moins bons pour cent sous, fait le moine, bien nourri, il serait vite rétabli ». — « Est-ce sa peau que vous voulez me vendre ? répond le paysan ; de cette bête-là, il ne reste plus autre chose, en vérité. Elle est, tout au plus, bonne à écorcher. Ce n'est pas comme le mien. Voyez, c'est bon à tout, à la charrue, à la herse, au trait, et ça court plus vite qu'une hirondelle. Vraiment, ce n'était pas la peine de me déranger. Je serais déjà à Amiens, si vous ne m'aviez
(i) Celte abbajc avait été l'onde»; on n3G, par des moines augustfns.
pas fait perdre mon temps ». — « Vous avez tort, fait le convers. Enfin, nous verrons bien à l'épreuve, lequel est le meilleur. Mettons-les queue à queue. Si le nôtre arrive à tirer le vôtre jusqu'à cette grange, vous l'avez perdu, sans échange. Mais si le vôtre est assez fort pour entraîner le nôtre seulement jusqu'à cette porte, vous pouvez l'emmener ». — « Vous avez trouvé marchand », répond le vilain. Les deux bêtes sont donc attachées ainsi qu'il a été convenu. Chacun fouette la sienne, et les rosses se mettent à tirer, Baillet d'une part, Ferrant de l'autre. Au bout d'un moment, le paysan malin laisse Baillet, la bête du moine, entraîner Ferrant quelques pas, mais bientôt Baillet, tout essoufflé ne peut plus bouger. C'est le moment que choisit le vilain pour exciter Ferrant qui, en s'arcboutant, fait sauter un de ses fers, mais réussit à entraîner à son tour le roussin et le moine vers la porte. Il allait avoir tiré Baillet hors du couvent, mais le moine tranche la queue de Ferrant et, vivement, ferme la porte. Le paysan a beau appeler, frapper, le moine fait le sourd, si bien que le vilain ne sait mieux faire que d'aller à Amiens porter plainte devant l'évêque. Le procès dura si longtemps, que jamais on n'entendit parler du jugement. Entre nous, dites si le vilain l'aurait gagné.
Cette idée d'animal en entraînant un autre, nous l'avons déjà trouvée dans Brunain, la vache au prestre.
Devons-nous donc admettre que ces fabliaux soient l'œuvre de Bodel, ou qu'ils doivent être attribués à un certain Jehan Bedel, dont il ne nous serait resté que ces neuf contes et qui aurait été, comme Bodel, un trouvère artésien, si nous considérons que les sujets de plusieurs de ces fabliaux ont été situés dans les pays environnant Arras, et dont Arras paraît être le centre : Douai, Farbus, Bailleul et Amiens ?
Nous connaissons déjà suffisamment la mentalité de l'auteur de la Chanson des Saisnes pour savoir ce qu'il pensait des auteurs de fabliaux, ainsi que nous l'avons relevé plus haut. Or, ne trouvons-nous pas dans le fabliau Du Convoiteux et de l'Envieux,
cette réflexion : « Le conteur qui ne sait que des fables, ne mérite point de paraître à la cour des grands. S'il entend bien son métier, il doit entremêler habilement les histoires, et entre deux vertes, avoir soin d'en faire passer une mûre ». Cela ne revient-il pas à dire, d'une façon assez claire, que certainement l'auteur ne se contente pas de chercher la gloire modeste d'un « rimoiere de fabliaux », et que, sans la dédaigner, — il faut savoir faire des concessions aux goûts de son temps, — il prétend à mieux ?
Mais, nous ne voyons pas pourquoi on irait admettre l'exis tence d'un trouvère, nommé Jehan Bedel, dont pas un auteur, pas une chronique, pas une charte n'a signalé même le nom, que, seule, une erreur de plume dans le manuscrit de Berne N° 354, aurait pu consacrer à travers les siècles.
Or, cette erreur de plume n'existe pas dans le manuscrit de Berne, et M. A. de Montaiglon, qui a édité les Sohaiz desvez, d'après ce texte — (les Sohaiz desvez ne se trouvent dans aucun autre manuscrit connu) — et qui les attribue à un Jehan Bedel. s'est trompé.
Nous.devonsà l'obligeance de M. E. Ringier, bibliothécaire de la ville de Berne, un calque du manuscrit N" 354 que nous reproduisons ci-dessous et qui ne laisse subsister aucun doute sur le nom de l'auteur du fabliau des Sohaiz desvez, qui ne saurait être que notre Jehan Bodel. Par conséquent, Bodel est aussi l'auteur des huit autres fabliaux qui nous occupent, dont les titres, y compris celui des Sohaiz desvêz, désigné par une périphrase, figurent dans le préambule de la fable des Deux Chevaux.
Foc simile de l'écriture du manuscrit de Berne